13 HIS Histoire mémoire 2008_06

1. Générations. Histoire en hébreu se dit “tolédot”, les générations. D’où les interminables généalogies pieusement conservées dans la Bible car elles établissaient des filiations, donc des identifications, des droits et des sécurités comme l’explique dans un autre contexte, romanesque celui-là, “Les enfants de la Terre” de Jean M. Auel. Il en allait de même en Afrique où les griots, professionnels des archives orales, devaient redire aux grandes occasions toutes les généalogies de la tribu. Ils s’y entrainaient quotidiennement et s’ils se trompaient en un jour solennel ils étaient punis de mort. Ce qui était logique : leur vie répondait de la vie du groupe gravement atteinte en cas d’erreur. Alex Haley (1921-1992) dans “’Racines” (The Saga of an American Family) raconte l’émotion qui l’étreint quand, venu en Gambie en 1967, il entend un griot raconter sa généalogie jusqu’à l’enlèvement de Kunta Kinté dont il était le descendant à la septième génération.

2. Enquêtes. Le mot histoire est la traduction-calque du mot grec historia emprunté à Hérodote dont “L’Enquête” marque la naissance de l’histoire moderne en Occident. Son enquête est d’abord géographique et incidemment historique. En grec historia peut se traduire : “recherche, enquête, information” mais aussi “résultat de l’enquête”. Passant en latin historia prend le sens de “récit d’évènements historiques” puis de “récit fabuleux, sornettes”. Notons que la racine lointaine est le grec eidenai “savoir”, lequel remonte à l’indo-européen °weid- comme le sanskrit veda “connaissance, qui a été vu” et le latin videre “voir”. (D’après Alain Rey)

3. Civilisations, Ibn Khaldoun. Fernand Braudel estime que Ibn Khaldoun (1331-1406), historien maghrébin est l’un des premiers théoriciens de l’histoire des civilisations. Sa règle était “Vérifier les faits, investiguer les causes”. Dans la Muqadimma, introduction en trois volumes de son Kitab al-‘Ibar (Histoire des Arabes, des Persans et des Berbères), Ibn Khaldoun écrit: « J’ai suivi un plan original pour écrire l’Histoire et choisi une voie qui surprendra le lecteur, une marche et un système tout à fait à moi (…) en traitant de ce qui est relatif aux civilisations et à l’établissement des villes ». Il est conscient que sa démarche novatrice rompt avec l’interprétation religieuse de l’histoire : « Les discours dans lesquels nous allons traiter de cette matière formeront une science nouvelle (…) C’est une science sui generis car elle a d’abord un objet spécial : la civilisation et la société humaine, puis elle traite de plusieurs questions qui servent à expliquer successivement les faits qui se rattachent à l’essence même de la société. Tel est le caractère de toutes les sciences, tant celles qui s’appuient sur l’autorité que celles qui sont fondées sur la raison. » C’est dans le cadre limité du monde arabo-musulman (l’Andalousie, le Maghreb, le Machreq)qu’il élabore sa théorie cyclique des civilisations rurales ou bédouines (‘umran badawi) et urbaines (‘umran hadari).  » Les empires ainsi que les hommes ont leur vie propre (…) Ils grandissent, ils arrivent à l’âge de maturité, puis ils commencent à décliner (…) En général, la durée de vie [des empires] (…) ne dépasse pas trois générations [120 ans environ]. » Ibn Khaldoun, conseiller auprès de deux sultans maghrébins, grand juge (cadi) au Caire, put observer de l’intérieur l’émergence du pouvoir politique et sa confrontation à la durée historique. Ibn Khaldoun est considéré comme l’un des fondateurs de la sociologie politique. Sources : “Discours sur l’histoire universelle (Al Muqadimma)”, par Ibn Khaldoun, traduit de l’arabe par Vincent Monteil (Paris/Arles, Sindbad/Actes Sud, 3e édition, 1997) et “Ibn Khaldoun: naissance de l’histoire, passé du tiers monde,” par Yves Lacoste (Paris, François Maspero, 1978, réédité chez La Découverte, 1998). http://www.archipress.org/ts82/braudel3.htm

4. L’exaustivité impossible. “On fait court mais on ratisse tout.” C’est la règle de Georges Duby, l’historien cité par Dominique Iogna-Prat, un de ses élèves et lui- même spécialiste de Cluny. Ce qui signifie :1. documentation
2. réduction
3. présentation -> d’où rhétorique
C’est, modestement, le problème de Retorica quand le présent (10 GEO ou 09 FRA) bascule dans l’histoire (13 HIS). La section 13 HIS (histoire), devenue réceptacle ou dépotoir, risquerait de fonctionner comme un monstrueux entonnoir. Au moment des synthèses papier et numérique il faut faire court mais ratisser tout. Et donc faire des synthèses brèves et dynamiques. La nécessaire prise de recul entraîne une collaboration ou une confrontation avec d’autres disciplines. Dans les rapports entre ethnologie (Lévi-Strauss) et histoire (Braudel) l’idéal est de conjuguer structure (ethnologie) et procès (histoire). Un des maîtres du structuralisme philosophique, spécialiste de Platon, disait : “N’oubliez jamais qu’une structure doit être étudiée en mouvement.” Donc les deux disciplines devraient coopérer sur une triple thématique

– la mathématisation (Lévi-Strauss)
– la longue durée (Braudel)
– l’espace (les deux)
Les choses sont moins simples. Certains chercheurs disent que les deux disciplines collaborent (vision apaisée) et d’autres qu’elles cherchent à se “cannibaliser” l’une l’autre (vision guerrière).

5. L’ignorance relative. Une dépêche de l’AFP du 05_04_04 fournit des précisions alarmantes sur l’ignorance du public britannique.

Adolf Hitler était un personnage de fiction, selon un britannique sur dix, mais le roi Arthur et ses chevaliers de la table ronde auraient par contre réellement existé, selon 50% des personnes interrogées dans le cadre d’un sondage publié dimanche dans le Sunday Telegraph.

De même, 25% des 2.000 personnes interrogées ne savaient pas si la bataille de Trafalgar était un événement réel, alors que 5% d’entre elles voyaient par contre en

Conan le barbare, immortalisé à l’écran par Arnold Schwarzenegger, un personnage ayant véritablement existé.

Dans le même registre, 25% des personnes sondées étaient persuadées de l’existence de Robin des bois, selon ce sondage commandé par Blenheim Palace, la résidence désormais musée où est né l’ancien Premier ministre britannique Winston Churchill.

Si les adultes britanniques ont quelques problèmes avec leurs références historiques, les collégiens et lycéens semblent également être fâchés avec les grandes dates de leur histoire. Ainsi, 30% des 11-18 ans interrogés dans un sondage récent ne savaient pas durant quel siècle avait eu lieu la première guerre mondiale.

Il est probable que ces chiffres seraient comparables dans les autres pays européens. Mais cette ignorance est toute relative car de 70 à 90 % des personnes interrogées répondent correctement aux questions posée. Quant au roi Arthur, l’erreur est minime car ce guerrier de roman est aussi un personnage historique. Les mythes construits autour du Graal et de la Table ronde ne peuvent le faire oublier.

6. “Les hommes font l’histoire mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font” (Karl Marx). Phrase forte malheureusement sortie de son contexte. Au moment où ils font l’histoire savent-ils l’histoire qui a été faite ? et à partir de là ne savent-ils pas l’histoire qu’ils font ? La question vaut d’être posée avec l’histoire de l’empereur Qin Shihuang dont nous avons fait le nom Chine. De quels hommes parle-t-on et à quel niveau de la hiérarchie sociale ? L’exemple d’Ibn Khaldoun montre que les sociétés ont, à travers historiens, sociologues et anthropologues, les moyens de se comprendre.

7. Histoire et mémoire. Ricoeur. Dans « Temps et Récit »(1983-85) Paul Ricoeur expliquait que la Méditerranée décrite par Braudel était le quasi-personnage principal d’une grande intrigue géo-politique. Aujourd’hui nous prenons conscience que Braudel avait totalement sous estimé le rôle des « barbaresques » dans l’histoire de « Mare Nostrum ». Comment nous repésentons-nous le passé ? Ne cédons-nous pas souvent à l’anachronisme, un des thèmes majeurs de la rhétorique ?  C’est l’objet de “La Mémoire, l’histoire, l’oubli” (2000) Pour Ricoeur l’histoire est radicalement différente de la mémoire même collective. La micro-histoire privilégie le vécu des acteurs de telle sorte qu’il y aura “trop de mémoire ici, trop d’oubli ailleurs”. L’histoire serait simplement l’élaboration savante de ces représentations alors qu’elle est essentiellement écriture. Mémoire, Histoire et oubli sont indissociables et constituent notre identité. “L’histoire est une volonté de comprendre sans accuser”. Comprendre c’est introduire des critères de comparaison qui permettent de dire que ceci vaut mieux que cela. Le temps n’efface pas la réalité de la faute. On condamne en moraliste et on comprend en historien. Le pardon serait à la fois difficile et indispensable : “Tu vaux mieux que tes actes”. L’oubli ? Comment savoir que nous avons oublié sans savoir ce que nous avons oublié ? Ricœur distingue quatre usages majeurs de “je peux” :

– je peux parler (philosophie du langage)
– je peux agir (philosophie de l’action)
– je peux raconter (théorie narrative)
– je peux me sentir responsable de mes actions (philosophie morale).
C’est dans le “je peux raconter” que se noue le problème de l’Histoire.
(d’après diverses sources)

8. Histoire et présent. Hartog.. François Hartog retient des Maoris qu’il pensent que “le futur est derrière eux”. Devant toute situation nouvelle ils vont puiser dans les schèmes d’action du passé pour, en habiles mythologues, traiter le présent. Nous réagissons différemment car, depuis la Bible adoptée par le christianisme, nous orientons le temps vers un avenir. L’histoire est alors exemplaire et répétitive. Elle n’est plus ni exemplaire ni répétitive dans les temps modernes (1760 – 1780). Chateaubriand et Tocqueville, rescapés de l’Ancien Régime, découvrent qu’on va de révolutions en révolutions sans qu’on puisse leur trouver un sens. En Amérique, Tocqueville découvre la force du sentiment d’égalité. S’y ajoute au XX° siècle un mouvement mémoriel qu’Hartog voit commencer avec “Le Chagrin et la Pitié” de Marcel Ophuls (1969) et s’analyser avec “La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli” de Paul Ricœur (2000).  Il y voit la montée d’un présentisme dangereux déjà en germe dans le futurisme. D’où la formule énigmatique de Julien Gracq :“L’histoire est devenue pour l’essentiel une mise en demeure adressée par le Futur au Contemporain.” Le messianisme est à la fois dévalorisé et actif dans le présent “C’est aujourd’hui et de notre vivant que les procès se gagnent ou se perdent.” (Sartre 1945, éditorial du premier numéro des Temps modernes). Ce qui annonce le No future post-68. La consommation valorise l’éphémère ; productivité, flexibilité, mobilité. Les médias consomment de plus en plus vite les mots et les images. Et en même temps les archives prolifèrent : elles ont quintuplé depuis 1945. Ce qui conduit, selon Hartog, à une défaite du présent, traduite par trois mots-clés :
1. mémoire : mémoire volontaire, provoquée et reconstruite
2. patrimoine : sa défense va de pair avec la crise du “patrimoine national”
3. commémoration : en vingt ans les commémorations se succèdent.
Ces trois termes pointent tous les trois vers l’identité.

Avec le principe de précaution, issu du “principe responsabilité” (Hans Jonas, 1979) notre présent est investi par le futur. On peut imaginer un produit affecté d’un défaut indécelable, invisible et dont la découverte interviendra plus tard. Qu’en sera-t-il de la responsabilité civile, pénale et des dédommagements ? Qui payera alors qu’on vit depuis 1789 sur le principe de la non-rétroactivité des lois ? (D’après François Hartog, “Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps.”, La librairie du XX° siècle, Seuil, 2003)

Roger

Retorica

(1.800 mots, 11.800 caractères)

Laisser un commentaire ?