14 INF Bibliothèques destruction 2007_09

1. Les thèmes “Bibliothèques” , “Livres” et assimilés ont leur place dans la section 14 INF information. Il peut paraître singulier d’évoquer la destruction des bibliothèques . Pourtant c’est un thème très dynamique surtout près de jeunes quelquefois accablés par la visite d’une bibliothèque. Les livres sont-ils mieux préservés sous la forme numérique ? Il est consolant de considérer que le savoir disparu est constamment réinventé., même tardivement : il a fallu 2.500 ans, en Europe, pour retrouver l’anesthésie dans les opérations chirugicales.

2. Lucien X Polastron “Livres en feu. Histoire de la destruction sans fin des bibliothèques.” (Ed Denoël, 430 pages, 2004, 22 €). Le livre est sorti en janvier 2004. En novembre 2004, je l’ai trouvé, neuf, chez un bouquiniste au prix de 10 €. Sitôt publié, sitôt sorti des ventes, quel symbole pour un livre qui traite de la destruction des livres. Orientations de l’ouvrage : Depuis la plus haute antiquité et dans toutes les civilisations (l’auteur est sinisant et arabisant) plus il y a d’ouvrages (rouleaux ou livres), plus on cherche à les détruire. Considérées comme subversive ou au service du pouvoir absolu, les bibliothèques sont au cœur des conflits et leurs premières victimes.

3. Les millénaristes de toutes les civilisations estiment que seuls les ignorants peuvent sauver le monde. Le livre est le double de l’homme : brûler le livre, c’est tuer l’homme (p. 14). Les Sumériens, 2000 ans avant notre ère, avaient des bibliothèques de tablettes cunéiformes soigneusement rangées et étiquetées. Le feu des incendies a durci les tablettes et les premières sont trouvées en 1850 à Ninive, près de Mossoul dans le palais de Sennchérib (p.19). Constituée par son petit-fils Assourbanipal à partir de – 669, elle fut détruite en – 612 par une coalition de Babyloniens, Scythes et Mèdes, quatorze ans après la mort du souverain. Elle aurait rassemblé un demi-million de tablettes et cinq mille titres (p.22)

4. Les papyrus égyptiens sont plus fragiles mais il en reste qui remontent à – 2400. La bibliothèque de Ramsès II (1279-1213) et d’autres bibliothèques contenaient tous les genres : sciences religieuses, rêves, médecine, récits divers. On conserve une centaine de papyrus sur des centaines de milliers, détruits notamment au moment de la crise du passage du culte d’Amon à celui d’Aton puis au retour vers Amon (environ – 1360 – 1350). Les Perses en achevèrent la destruction en – 525 sur un coup de folie de Cambyse, leur roi, selon ce qu’en dit Hérodote. (p.27)

5. “Bublos” est le cœur de la tige de papyrus, “biblion” le rouleau de papyrus et “bibliothèque” la boîte à rouleaux de papyrus. La ville d’Alexandrie est devenue mythique à la fois par ses savants, ses traducteurs, le nombre de ses rouleaux (40.000 ou 400.000 ?) et sa destruction involontaire par les troupes de César en – 48. Par contre, après sa reconstruction, le calife Omar (581-644) la détruisit en 640 à la suite du raisonnement suivant : “Si ces livres sont conformes au Coran, ils sont inutiles. S’ils disent autre chose, ils sont dangereux. Dans les deux cas il faut les détruire”. (p.41). Que ce soit à Rome, Constantinople ou dans les pays musulmans des milliers de livres sont écrits, recopiés, classés, conservés et détruits par des envahisseurs qui eux-mêmes vont quelquefois constituer des bibliothèques. Le fondateur de l’Etat des Assassins, les précurseurs d’ A l-Qaïda et de Daesh est un lettré qui crée une très belle bibliothèque dans sa forteresse d’Alamut (p. 92 et suivantes).

6. Même constatation en Asie où les taoïstes jugent que la lecture crée l’indigestion mentale (p. 114). Pourtant en Chine comme ailleurs on sait que posséder le livre, c’est posséder le monde (p. 116). Aussi les destructions idéologiques ou guerrières sont-elles sélectives. On sauve du désastre les plus belles pièces pour les voler et les revendre. Et elles périssent quelquefois dans un nouveau désastre (p. 141).

7. Même ambiguïté dans l’occident chrétien notamment sous l’Inquisition qui détruit les livres juifs en Europe et aztèques en Amérique. Cette dernière civilisation ne s’en remet pas (p. 158). La plus belle des bibliothèques humanistes se trouvait à Buda-Pest en Hongrie. Elle est détruite en 1526 par Soliman le Magnifique. Mais en 1527 ce sont les troupes hispano-allemandes qui font le sac de Rome au lieu d’aller combattre les Turcs (p. 176).

8. En France, en 1791 la confiscation de toutes les bibliothèques du clergé mène à rassembler quatre millions d’ouvrages, littérature pieuse ou pas, dont on ne sait que faire. De 10 à 12 millions d’ouvrages, entre 1789 et 1803, vont être remués, triés, retriés, détériorés, égarés, détruits… parmi lesquels des manuscrits, des incunables dont on ne savait pas ce qu’ils pouvaient contenir (p. 196). Après la Commune de Paris, Hugo écrit un poème “A qui la faute” où il évoque un jeune incendiaire dont la seule justification est l’ignorance : “Je ne sais pas lire”. (p. 204).

9. Les guerres modernes font des ravages aussi terrifiants. En 1940 on parle pour Londres, bombardée par l’Allemagne, de 20 millions de livres détruits par le feu ou par l’eau des pompiers venus éteindre l’incendie. (p. 211). De leur côté les collections allemandes vont perdre 10 millions de livres, notamment dans les bombardements de Dresde et l’Hambourg (p. 212). Arrivé au pouvoir en 1933 Hilter commande d’énormes auto-da-fé d’ouvrages juifs, dissidents et “décadents”. Il s’en vante : “Nous sommes des barbares et c’est ce que nous souhaitons être. Le mot est honorable.” (p. 216). La germanisation progresse pendant la guerre sur le front russe où 100 millions de livres auraient été détruits (p. 225).

10. En Chine la révolution culturelle maoïste a détruit des millions d’ouvrages et de manuscrits jugés contre- révolutionnaires. Transformés en pâte à papier ils servirent à confectionner les innombrables éditions internationales du “petit livre rouge” (p. 256). L’une des dernières grandes destructions fut celle de la bibliothèque de Sarajevo par les Serbes en août 1992. L’incendie délibéré dura trois jours et détruisit deux millions de livres et de périodiques d’une valeur inestimable car cette bibliothèque conservait ce qui avait pu être sauvé de maints désastres antérieurs, notamment des ouvrages turcs, persans, juifs et arabes. Les troupes de l’ONU, sans mandat, n’intervinrent pas, pas plus qu’elles n’intervinrent pour empêcher le génocide quiaccompagna ces destructions (p.268). Même inaction, cette fois américaine, lors de la guerre d’Irak en 2003. Deux millions de volumes et vingt millions de pièces d’archives ont été réduits en cendres. Les témoignages de plusieurs civilisations remontant certains jusqu’à – 2500 ans ont ainsi disparu. Quelques pièces volées réapparaîtront dans les ventes publiques. (p. 278).

11. Mais la paix semble aussi meurtrière si l’on suit attentivement les faits-divers. Les grandes bibliothèques modernes, comme en France la BnF, n’ont pas les moyens de conserver les millions et millions de volumes édités dans toutes les disciplines. Scanner est une solution coûteuse en temps et en main-d’œuvre. Les bibliothèques anglo- saxonnes commencent à pratiquer la “deaccession”, le contraire de l’acquisition. Elle frappe des ouvrages que personne n’a consulté depuis six ans. On vend ou l’on détruit discrètement les ouvrages devenus indésirables. En France, en août 1989, la ville de Poitiers jette sur le pavé un nombre indéterminé d’ouvrages des XVII° s et XVIII° siècle pour la plus grande joie des passants cultivés. (p. 320). L’internet ne changera pas fondamentalement la donne. Comment scanner ce que l’on ne connaît pas ? (p. 338).

Roger et Alii
Retorica
(1.240 mots, 7.700 caractères)

Laisser un commentaire ?