14 INF Charlie continuum 4 (§ 16 et 17) 2015_01_25

§ 16. Claire-Marie (13 jan) Je me demande où vous trouvez le temps d’aller lire et vérifier toutes ces sources. J’aimerais bien pouvoir en faire autant. Malheureusement, je ne vais pas pouvoir étayer mon propos de la même manière faute de ce même temps. J’espère ne pas dire trop de bêtises.

– D’après le peu que j’ai entendu et compris, les Le Pen & Cie se sont exclus tout seuls de la manifestation par leurs propos et leur attitude. M.Le Pen a clairement joué l’habituelle carte de la victimisation. Je crois avoir entendu F. Hollande dire que tous les Français qui défendaient les valeurs de la République avaient leur place à la manifestation.

– Le mauvais jeu de mot de JM Le Pen : « Je suis Charlie Martel » montre le niveau de déliquescence intellectuelle où le bonhomme est tombé (gâtisme ?). En tout cas, je voudrais pas être responsable des services de communication chez les Le Pen, c’est ingérable (mais tant mieux pour la République pour l’instant).

– le mot d’ordre « Je suis Charlie » m’a gênée. Je n’aime ni les slogans, ni la dictature du langage : je me demande toujours jusqu’à quel point le slogan va bloquer la pensée. Je n’étais plus lectrice de Charlie Hebdo depuis quelques années : sans doute mon humour s’était-il rangé des voitures. Il m’a semblé plusieurs fois aussi -à tort peut-être- que humour de Charlie Hebdo véhiculait autant de préjugés et d’a priori qu’il en condamnait, à force de viser les mêmes éternelles cibles faciles. Personnellement, je n’ai pas affiché « Je suis Charlie » parce que :

1. je ne suis pas morte en dessinant envers et contre tout et malgré les menaces -restons modeste-. Je n’ai pas ce courage.

2. Je ne lisais plus, ni n’achetait plus Charlie Hebdo depuis quelques années : je trouvais hypocrite de croire ou de faire croire, sous l’effet d’une réelle compassion et de la révolte contre ces assassinats, que je m’identifiais au journal ; Je ne suis pas Charlie, je suis moi, j’ai souvent été en désaccord avec eux et leurs choix, ce qui ne m’empêche pas d’être solidaire. Enfin, si je dis « Je suis Charlie », je dois pouvoir dire aussi « Je suis une jeune Nigérianne aux mains de Boko-Haram » ; « je suis l’opprimé des didactures » ; « je suis -cocher la case de votre choix- le Palestinien, le Juif, le Sikh, le Chrétien, l’athée, la femme, l’homme, l’étudiant mexicain », toute personne enfin qui subit la persécution d’un autre humain qui a décidé de nier son humanité. Charlie Hebdo n’était pas tout cela : c’était un journal satirique, impertinent, qui secouait les pouvoirs et les systèmes mais sans ambition de gérer quoique ce soit dans la société, ni de révolutionner le monde : il dé-rangeait, au sens propre du terme, et c’est très bien.

– Je suis pour la liberté d’expression mais je me demande jusqu’où. En effet, comme l’écrit Régis, j’aurais bien du mal à aller défiler pour défendre celle du FN. Peut-être que le droit à l’expression doit il être défini comme un droit à s’exprimer à condition que l’autre puisse répondre. Je lisais tout à l’heure ces propos d’Olivier Abel : « Je crois que nos sociétés ont déployé une grade sensibilité aux violences, mais une grande insensibilité aux humiliations, moins mesurables, mais dont les effets se font sentir à long terme. Lorsque l’ironiste adopte un point de vue en surplomb, pointant l’idiotie des autres, il interrompt toute possibilité de conversation » (La Croix, 13 janvier 2015). En effet, il y des formes d’humour et de satire qui créent la cohésion, voire déclenchent la réflexion (au sens propre comme au figuré) et d’autres formes qui, en coupant la communication, isolent chaque partie dans son camp. Toutes les conditions sont réunies alors pour engendrer colère, frustration, sentiment d’injustice. Ce qui évidemment ne justifie en rien l’appel au meurtre.

– On parle peu de communication non-violente et d’action non-violente. Je m’en étonne. Quels faits et quelles idées méritent qu’un homme meure de la main d’un autre ? Est-il légitime de tuer un nazi ? La réponse est loin d’être simple, car le meurtre des uns peut servir ensuite à justifier celui des autres (volontairement, je ne qualifie, ni « les uns », ni « les autres »).

– Il me semble aussi qu’il faudrait parler un peu plus de la valeur de la vie humaine en général et pas seulement de celle de 17 Français morts sur le sol de France, et pas en héros comme on se plait à le dire. En ce qui concerne les policiers, ils faisaient leur travail (un travail difficile et dangereux qui nécessite du courage mais qui est choisi ; ils savent qu’ils risquent leur vie ; c’est particulièrement le cas des gardes du corps). On voit toutes les précautions qu’il faut prendre avec le langage : je n’ai pas dit que je trouvais normal de mourir de cette manière.

Qu’est-ce qu’un héros ? pour moi, c’est quelqu’un qui sait faire face à une situation dangereuse qu’il n’a pas prévue et pour laquelle il n’est pas « programmé ». L’entêtement de Cabu à dessiner le prophète est-il de l’héroïsme ? peut-être… je ne sais pas.

– Je suis très contente de voir qu’un peu plus de 5 % des Français tiennent à leur liberté -quand elle est mise en danger sur leur sol. Je ne suis pas ironique : sérieusement, je pensais qu’on était tombé encore en-dessous dans l’abrutissement et la réaction est positive même si les motivations sont inégales. MAIS « Plus de quinze villages voisins attaqués en quelques jours, « des centaines de corps jonchant le sol » décrits par les rares survivants à avoir atteint des villes de la région : autour de Baga, dans l’extrême nord-est du Nigeria, un massacre d’une ampleur inédite vient d’être commis en l’espace de plusieurs jours par les insurgés de Boko Haram. » (En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/01/11/boko-haram-la-strategie-du-massacre_4553718_3212.html#hqR84zteSrqIZLHM.9). Et là pas un mot ?! Ne s’agit-il pas pourtant de ces mêmes extrémismes ou fascismes que nous dénonçons avec une belle unanimité. Le pays des Droits de l’Homme (je veux le croire) n’est-il capable de se mobiliser que pour lui-même ? Comme le disait une collègue : si on lisait l’actualité et que l’on était vraiment Charlie, on serait tous les jours des millions dans les rues de France.

– J’ai été exaspérée par les propos (à vif sans doute de Willems, mais quand même) qui « [vomit] sur ceux qui, subitement, disent être nos amis » à la suite de l’attaque perpétrée contre l’hebdomadaire satirique (…). Il poursuit « Nous avons beaucoup de nouveaux amis, comme le pape, la reine Elizabeth ou Poutine : ça me fait bien rire », a-t-il ironisé dans un entretien au quotidien néerlandais de centre gauche Volkskrant. (Source Le Point 10/01/15). Mettre le Pape et la reine d’Angleterre dans le même sac que Poutine ne témoigne pas d’une grande finesse ni d’une grande culture, ni de lucidité d’ailleurs. C’est tout à l’honneur d’ailleurs de ceux qui se sont sentis régulièrement insultés et méprisés par Charlie de reconnaître par leur témoignage de solidarité que le journal satirique a sa raison d’être et que la vie de ses dessinateurs est sacrée. Valeur de la vie humaine contre valeur des idées.

– J’ai été émue par l’attitude de Luz, véritable humaniste lui, dont les interrogations sont à la fois naïves (comment peut- on penser que la caricature et l’iconoclastie peuvent être une activité sans conséquence ? ) et lucides : « Les médias ont fait une montagne de nos dessins alors qu’au regard du monde on est un putain de fanzine, un petit fanzine de lycéen. Ce fanzine est devenu un symbole national et international, mais ce sont des gens qui ont été assassinés, pas la liberté d’expression ! Des gens qui faisaient des petits dessins dans leur coin. […] Charb estimait qu’on pouvait continuer à faire tomber les tabous et les symboles. Sauf qu’aujourd’hui, nous somme le symbole. Comment détruire un symbole qui est soi-même ?

– Je ne comprends pas : n’y avait-il pas eu un 11 septembre avant le 7 janvier ? Nous réagissons comme si c’était la première fois qu’une démocratie est frappée au coeur. Nous avons peu de mémoire.

– On fait porter aux enseignants une lourde responsabilité dans la transmission des valeurs, comme prévention des dérives extrémistes, et certes, ils l’ont. Malheureusement, la culture, l’instruction et l’éducation ne suffisent pas à empêcher des Robert Brasillach ou des Pol-Pot d’exister. Il faut donc chercher ailleurs. Franchement croit-on que la prison telle qu’elle est conçue va ré-humaniser ces « gens » en les dé-radicalisant ? ce n’est pas sérieux.

Je lis et écoute avec avidité les philosophes,  anthropologues, sociologues et historiens qui me semblent plus à même d’apporter des éléments de lecture de la situation que les politiques (qui font de leur mieux, sans doute).

Roger (15 jan) : J’avoue que j’ai ri à la vanne des Identitaires et de JM Le Pen : « Je suis Charlie Martel » car c’est exactement cela dont il s’agit. Les djihadistes ne disent pas autre chose : « Il faut venger la honte de Poitiers. » Sur la cathédrale de Rodez une grande banderole proclamait : « Je suis Asia Bibi ». Cette jeune femme pakistanaise, poursuivie pour blasphème,  sera exécutée si la pression mondiale, dont la nôtre, n’est pas assez forte. Voir fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Asia_Bibi. La guerre est aussi là. Si Asia Bibi meurt quelque part nous mourons avec elle.

Votre conclusion va très loin. Je la rappelle :

« On fait porter aux enseignants une lourde responsabilité dans la transmission des valeurs, comme prévention des dérives extrémistes, et certes, ils l’ont. Malheureusement, la culture, l’instruction et l’éducation ne suffisent pas à empêcher des Robert Brasillach ou des Pol-Pot d’exister. Il faut donc chercher ailleurs. Franchement croit-on que la prison telle qu’elle est conçue va ré-humaniser ces « gens » en les dé-radicalisant ? ce n’est pas sérieux.

Je lis et écoute avec avidité les philosophes,  anthropologues, sociologues et historiens qui me semblent plus à même d’apporter des éléments de lecture de la situation que les politiques (qui font de leur mieux, sans doute) ».

Je la rapproche de cette formule scandaleuse de Floriane, prof d’anglais dans un collège zep parisien (Libé 13 jan) : « On n’est pas formés pour en parler » Elle explique comment , douloureusement, le lendemain de l’attentat elle a vécu son impuissance : « Les élèves étaient énervés, tendus, je le voyais bien. Mais je n’ai pas su quoi dire, ni comment en parler. Ce n’est pas évident de trouver les bons mots. J’avais peur de dire des bêtises, de tomber à côté. J’ai préféré me taire. On n’est pas formés pour parler de ces sujets, et puis il faut le bagage culturel… (…) Je me suis cachée derrière mon cours. Mais je l’ai tout de suite regretté. J’y ai pensé tout le week-end, depuis je culpabilise. C’est mon rôle d’éduquer, c’était mon rôle d’en parler, j’ai l’impression d’avoir fui par lâcheté. Après, je me dis que mes collègues, notamment en histoire-géo ou en éducation civique, sont plus armés pour aborder ces sujets. » En interdisant toute liberté pédagogique réelle, en enfermant les enseignants dans leur discipline respective, le système éducatif contribue à former les élèves révoltés dont une minorité de  terroristes. On veut des professeurs soumis pour former des élèves soumis. On les a. On voit ce que cela donne.

§ 17. Colette nous signale (14 jan)  un article intéressant de Shlomo Sand sur Charlie : « Je ne suis pas Charlie ». Il suffit d’interroger Google avec l’entrée « Shlomo Sand et Charlie » pour avoir accès à plusieurs sites qui reproduisent ce texte. J’ai retenu celui-ci :

www.legrandsoir.info/je-ne-suis-pas-charlie-27791.html

J’ai relevé deux passages de cet article à lire :

(…) En 1886, fut publiée à Paris La France juive d’Edouard Drumont, et en 2014, le jour des attentats commis par les trois idiots criminels, est parue, sous le titre : Soumission, « La France musulmane » de Michel Houellebecq. La France juive fut un véritable « bestseller » de la fin du 19ème siècle ; avant même sa parution en librairie, Soumission était déjà un bestseller ! Ces deux livres, chacun en son temps, ont bénéficié d’une large et chaleureuse réception journalistique. Quelle différence y a t’il entre eux ? Houellebecq sait qu’au début du 21ème siècle, il est interdit d’agiter une menace juive, mais qu’il est bien admis de vendre des livres faisant état de la menace musulmane. Alain Soral, moins futé, n’a pas encore compris cela, et de ce fait, il s’est marginalisé dans les médias… et c’est tant mieux ! Houellebecq, en revanche, a été invité, avec tous les honneurs, au journal de 20 heures sur la chaine de télévision du service public, à la veille de la sortie de son livre qui participe à la diffusion de la haine et de la peur, tout autant que les écrits pervers de Soral.

(…) L’Occident éclairé n’est peut-être pas la victime si naïve et innocente en laquelle il aime se présenter ! Bien sûr, il faut être un assassin cruel et pervers pour tuer de sang-froid des personnes innocentes et désarmées, mais il faut être hypocrite ou stupide pour fermer les yeux sur les données dans lesquelles s’inscrit cette tragédie.

C’est aussi faire preuve d’aveuglement que de ne pas comprendre que cette situation conflictuelle ira en s’aggravant si l’on ne s’emploie pas ensemble, athées et croyants, à œuvrer à de véritables perspectives du vivre ensemble sans la haine de l’autre. »

Roger et Alii

Retorica

(2.240 mots, 13.300 caractères)

Laisser un commentaire ?