14 INF Charlie continuum 5 (§ 18 et 19) 2015_01_15

14 INF Charlie Continuum 5 (§ 18 et 19) 2015_01_15

§ 18. Piero (13 jan) Je crois que je suis trop long mais le sujet est difficile, et trop nombreux sont ceux qui ont des avis bien arrêtés sans avoir sérieusement pris la peine de se renseigner. Je rappelle que je suis athée ,et qu’en tant qu’humaniste visant l’émancipation, je lutte contre la religion, toutes les religions ,qui, malgré certains bons côtés (ceux du bon sens en réalité), sont, par essence, du côté de l’obscurantisme et de l’asservissement plus ou moins volontaire. Et comme je me suis renseigné avec l’envie de partager ce que je trouvais et qu’ici tout le monde est assez intelligent pour essayer de comprendre l’autre, tout du moins l’écouter, je me lance :

1. « J’ai donc dû lui expliquer que les imams avaient dit que ces personnes qui avaient tué n’étaient pas des musulmans car on ne peut tuer au nom du prophète » D’abord toute histoire du monde musulman vous montrera le contraire, on peut très bien tuer au nom du Prophète, et vous trouverez bien des versets vous y invitant. Passons.

De nos jours, dès que l’ « autre » ne fait pas comme nous, on l’expulse : il n’est pas de notre clan. C’est ce que font les salafistes pour qui toute personne s’écartant un tant soit peu du Coran, n’est plus un musulman. Pour les « modérés » ça à l’air simple : Tout ce qui est bien vient de l’islam et tout ce qui est mauvais lui est étranger. La belle affaire ! Ce n’est pas de la modération mais de la mauvaise foi ou de l’ignorance. Soyons clair, un musulman n’est pas un type de culture musulmane plus ou moins prégnante. C’est simplement, mais obligatoirement, quelqu’un (le Coran et la Sunna sont formelles sur ces points) qui :

–        a fait sa profession de foi et qui assure donc que Dieu est unique et que Mahomet et son Prophète. Salafistes et modérés seront d’accord.

–        croit que le Coran n’est point un message inventé mais le discours de Dieu lui-même. Salafistes et modérés seront d’accords.

–        doit faire ses cinq prières quotidiennes (et correctement de surcroît). Là par contre les modérés ne vont pas suivre. De quel droit s’autorisent-ils à transgresser le Coran et un des messages le plus martelé par le Prophète ? Mystère…

–        doit donner de l’aumône. Disons que Salafistes et modérés seront encore d’accord.

–        doit respecter le jeûne rituel. Salafistes et modérés seront d’accords.

–        doit mettre de l’argent de côté et prévoir son pèlerinage. A en croire les quelques 200 musulmans que j’ai interrogés, ils ne sont pas nombreux à s’en soucier.

–        Faire le djihad sur soi et tourné vers l’extérieur (deux face de la même pièce). Les Salafistes seront d’accord, ils connaissent bien leur religion. Les modérés quant à eux auront tendance à dire que le djihad n’est que spirituel, dans son cœur. C’est faux mais ça marche ? Il n’y a pas de raison, la lutte ne veut pas dire les armes, ne veut pas dire la guerre au sens propre. C’est simplement défendre et propager l’islam. L’action violente n’est pas la seule possibilité, on peut écrire des livres, prêcher, militer etc.

Si tous ces critères sont respectés, alors il s’agit bien de musulmans. Et croyez-moi, les salafistes et autres puristes respectent à la lettre ces grands commandements divins. Et les modérés ? Là, j’ai un doute…, certains jouent au Loto en buvant des bières… Et combien font les 5 prières quotidiennes ? Les modérés sont souvent musulmans comme moi je suis évêque. Et c’est cet amalgame là qui me paraît le plus préjudiciable pour tout le monde. On confond et on amalgame musulman et personne plus ou moins liée à la culture musulmane.

A ce moment là arrive généralement la question de l’interprétation. Ah  !l’interprétation, le mot magique pour nous faire croire que la religion n’y est pour rien, que le Coran n’y est pour rien, rien à voir avec les méchants, les pas gentils, nananère… Une mise au point donc.

D’abord, si tout dépend de l’interprétation, rien n’indique que l’interprétation « modérée » soit plus proche du Seigneur que l’interprétation salafiste par exemple.

En réalité, l’interprétation est on ne peut plus limitée. Je parle ici des sunnites, 90 % des musulmans. (il en va quelque peu autrement pour les courants hérétiques, notamment les soufis et les chiites ayant respectivement des cheikhs et des imams aux pouvoirs particuliers, notamment une clairvoyance que n’aurait pas le commun des mortels). Mais pour l’islam en général, sunnite donc, « Il n’y a aucun appel du Coran à une interprétation symbolique, et même, [à l’inverse], une condamnation de ceux qui s’attachent aux versets équivoques » rappelle le spécialiste de la pensée musulmane Dominique Urvoy (Histoire de la pensée arabe et islamique. Ed. Du Seuil, 2006). Un Dieu sage, s’adresse évidemment à tous, il essaie d’être compris par tous, pour le salut de tous. La parole de Dieu se veut ainsi claire et sans mystère. En effet, on peut lire dans le Coran que « […] Ce livre est un livre arabe dont la parole n’est pas tortueuse, afin que les Hommes craignent Dieu » (S. XXXIX, v. 28.); « […] Dieu vous explique clairement, de peur que vous ne vous égariez. Dieu sait toute chose » (S. IV, v. 176.). Et un hadith d’al-Bukhari ajoute que « ce qui est licite est évident, ce qui est défendu l’est de même. Cependant, entre ces deux (frontières), il existe des choses qui peuvent prêter à confusion et que peu de gens sont en mesure de distinguer. Aussi, celui qui craint de commettre des actions ambiguës doit renoncer à elles, pour son honneur et sa religion.» Et le Prophète, comme le rappelle un Hadith d’Al-Bukhari, s’élevait contre ceux qui prétendaient transformer, amender, améliorer le message divin : « L’Islam élève mais ne saurait être élevé ». « […] Dis-leur : il ne me convient pas de changer [le Coran] de mon propre chef : je sais ce qui m’a été révélé. Je crains, si je désobéis, le châtiment de mon Seigneur au Jour terrible » (S. X, v. 16.). Que les musulmans « qui prennent leurs libertés » s’en souviennent… « C’est [Dieu] qui t’a envoyé le Livre. Il s’y trouve des versets immuables, qui sont comme la mère du Livre, et d’autres qui sont métaphoriques. Ceux dont le cœur dévie de la vraie route, courent après les métaphores par désir du schisme et par désir de l’interprétation ; mais il n’y a que Dieu qui en connaisse l’interprétation. Les Hommes d’une science solide diront : Nous croyons en ce livre, tout ce qu’il renferme vient de notre Seigneur. Oui, il n’y a que les Hommes doués d’intelligence qui réfléchissent ». (S. III, v. 5.).

La Révélation ne se plie pas au monde des Hommes, c’est au monde des Hommes de se plier à l’enseignement d’Allah. « [La Bible] est l’œuvre d’hommes, des hommes inspirés peut-être, mais des hommes. En revanche, écris Rémi Brague (Philosophie magazine, février-avril 2010), pour le Coran : Dieu sait parfaitement ce qu’Il voulait dire, et Il est au-dessus de l’espace et du temps. Ce qu’il ordonne ou interdit vaut donc partout et pour toujours. Dans ce cas, ‘‘interpréter’’ le Coran, cela voudrait dire uniquement : s’interroger sur le sens précis et concret des mots et des phrases ». Seuls les hadiths (anecdotes et paroles de Mahomet) ne sont pas purement divins et peuvent ainsi être interprétés et triés à loisir. En ce qui concerne le Coran, « Il n’appartient pas à un croyant ou à une croyante, une fois qu’Allah et Son messager ont décidé d’une chose d’avoir encore le choix dans leur façon d’agir. Et quiconque désobéit à Allah et à Son messager, s’est égaré certes, d’un égarement évident ». (S. XXXIII, v. 36) « […] Obéissez à Dieu et à son Prophète ; mais si vous tergiversez, sachez que Dieu n’aime point les infidèles ». (S. III, v. 29) Dans la mesure du possible il faut donc se contenter de la parole de Dieu, bref d’une lecture littéraliste du Coran. C’est plus prudent et plus modeste. Le reste, la Sunna et les différentes Charias, peuvent être interprétés à loisir (à condition de ne pas contredire le Coran évidemment), car ce n’est pas la parole de Dieu mais des témoignages humains à propos d’humains. Et quoi qu’il en soit, traditionnellement et logiquement de surcroît l’interprétation doit rester les règles suivantes : 1. Le Coran prévaut toujours sur tout autre texte. 2. Tout verset ou hadith « authentique » qui ne contredit pas le Coran a force de loi et surpasse en légitimité toute fatwa. 3. Il ne faut évidemment pas chercher les complications. Le Coran est suffisamment clair et on évitera les explications et interprétations tirées par les cheveux. 4. Interpréter le moins possible, faire des analogies cohérentes afin de légiférer de façon « intelligente » et logique. 5. Le consensus, trouver l’entente (ijma) doit être recherché entre les « docteurs de la loi ».

Si un verset coranique est clair, on pourra toujours apporter un hadith, une fatwa ou un avis éclairé de je ne sais quel ouléma (même le plus « modéré »), le Coran sera souverain, il aura toujours le dernier mot. Pour le reste, il est évident qu’en ce qui concerne ce que l’on appelle globalement l’islam en tant qu’entité culturelle, « les règles, les lois, les normes que [l’islam] a instaurées ou celles que cette communauté, à travers le siècles, a observées peuvent être considérées comme des phénomènes sociaux et historiques plus ou moins valables pour une période ou pour une autre dans tel ou tel contexte, sans que personne soit obligé de les considérer comme les normes idéales auxquelles toutes les sociétés devraient impérativement se soumettre » (Maxime Rodinson, Islam, politique et croyance, Ed. Fayard, 1993).

2. «  Le principe d’action est le combat pour la vérité, contre les déformations de la Bible ou du Coran imposées par des religieux, contre des aberrations des livres saints, écrits par des hommes et caractéristiques de la pensée d’une époque ».

Ce n’est pas si simple, le Coran, enfin pour un véritable musulman, n’est pas écrit par les hommes. Mahomet et le Coran le rappellent régulièrement, nous ne sommes pas face à un livre humain, un livre de Mahomet, mais un texte dicté directement par Dieu et son Ange Gabriel. Du coup, contredire ou ne pas suivre le Coran, c’est contredire et ne pas suivre le Seigneur lui-même. Lisez le Coran (tout le Coran) et vous vous rendrez compte par vous-mêmes que ce qui nous jette parfois dans l’effroi (l’infériorité intrinsèque de la femme et le droit de la corriger pour lui faire entendre raison et se faire obéir, le mépris des non-musulmans, le fait de couper les mains au voleur etc. etc.) n’est pas une déformation du texte mais au contraire sa juste application.

3. « Musulman et islamiste ne sont pas synonymes ».

Je m’inscris en faux. Qu’est-ce qui vous permet de dire cela ? Où avez-vous vu qu’il faille séparer radicalement les aspects religieux des aspects juridiques et politiques ? Car c’est bien cela un islamiste, c’est quelqu’un qui respecte l’intégralité du Coran, donc ces deux aspects à la fois. Un musulman est un islamiste par définition. Par contre on peut être musulman pur et dur, donc islamiste et ne pas combattre avec la violence, être quelqu’un de très bien et qui s’impose des lois très dures mais dans le privé sans emmerder personne. Un islamiste n’est pas un moudjahidin, c’est simplement un type qui essaie d’être le plus en accord possible avec les écrits qu’il considère comme sacrés, donc qui pense que l’islam doit guider la Constitution de toute communauté. Si nous voulons dénoncer l’action violente, il faut parler de djihadiste ou mieux encore de moudjahidine. Mais tous seront des musulmans. les seuls qui s’en éloignent vraiment c’est plutôt les modérés qui s’accordent bien des libertés souvent en contradiction flagrante avec l’enseignement de leur grand Allah. Qui sont les bons musulmans ?  Ceux qui respectent à la lettre le Coran ou ceux qui ne respectent pas les textes sacrés ? Croire que musulmans et islamistes n’ont rien à voir c’est comme croire que la violence religieuse, le sexisme, le retour du califat etc. n’ont rien à voir avec l’islam, c’est gentil mais ça n’est pas sérieux.

§ 19 Bernard (15 jan) :  A propos du point  2, respect des livres, Bible, à la lettre et Coran, j’ajouterai un point essentiel : Il est vrai qu’il y a longtemps déjà, les chrétiens avaient tendance à prendre la Bible à la lettre. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. On connait beaucoup mieux les conditions dans lesquelles la Bible a été rédigée, à une époque assez récente, disons Vième – VIième siècles. On sait aussi que les rédacteurs ont repris des éléments hétéroclites de traditions anciennes, d’origines multiples pour faire passer un message, de façon imagée. Il faut donc clairement séparer l’origine du support littéraire, par exemple le souvenir d’un prophète sauvé des eaux par une princesse (Moïse), histoire qui existe en Mésopotamie et en Egypte, du message que le rédacteur veut faire passer. Les ultra conservateurs refusent cette façon de voir. Les musulmans ne l’accepteraient pas non plus, ce qui n’empêche pas chrétiens et musulmans de faire passer le même message sur certains points, le respect de la vie, par exemple, en utilisant des supports différents.

Roger et Alii

Retorica

(2.260 mots, 13.200 caractères)

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