14 INF Charlie Continuum 7/7 Piero 2015_02

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Piero (21 fév  2015) Bonjour à tous

Quelques remarques, trop longues, mais c’est parfois nécessaire.

Roger (31 jan)  : 1.  la notion de « terroriste » n’était pas une notion juridique car le « terroriste »   de l’un est le « résistant »  ou le «  martyr »  de l’autre.

Piero (21 fév) : C’est effectivement problématique. Que nous dit le dictionnaire à propos du terrorisme ? « Emploi systématique de la violence pour atteindre un but politique (prise, conservation, exercice du pouvoir…) ». Cette définition ne semble pas concluante : à part les actions non-violentes de Gandhi et ses adeptes, toutes les autres pourraient être qualifiées de terrorisme. Heureusement, le Robert (2003) la complète en ajoutant que le terrorisme est l’« ensemble des actes de violences, des attentats, des prises d’otages, de civils, qu’une organisation politique commet pour impressionner un pays (le sien ou un autre) ». Pour faire du terrorisme il faut donc appartenir à une organisation et s’attaquer à des civils (c’est là le point primordial, s’attaquer à des civils, c’est ce qui le distingue des actes de guerre et des actes de résistance). Le Terrorism Act 2000 du Royaume-Uni définit le terrorisme par « la pratique ou la menace d’une action [qui a] pour but d’influencer le gouvernement ou d’intimider le public ou une partie de celui-ci […] afin de promouvoir une cause politique, religieuse ou idéologique ». Ici, tout recours à la force pour atteindre des objectifs politiques, quels qu’ils soient, pourraient entrer dans le cadre du terrorisme. Idem avec la définition du Code of Federal Regulation du FBI américain : « Le terrorisme consiste en une utilisation illicite de la force et la violence contre des personnes ou des biens dans le but d’intimider ou de contraindre un gouvernement, la population civile ou une partie de celle-ci, dans la poursuite d’objectifs politiques ou sociaux ». A ce rythme là, le moindre usage de la force à caractère politique pourrait être considéré comme terrorisme… Enfin, « La définition de la Commission ne s’éloigne pas beaucoup [des modèles anglo-saxons], qu’elle reconnaît suivre. Toutefois, elle limite l’extension du terme défini à une série d’actes qui reprend les chefs d’incrimination de la législation internationale (meurtre, chantage, prise d’otages, attentat, etc.) et y ajoute toute une série d’autres plus proches de la désobéissance civile ou de moyens de lutte syndicale ou citoyenne (occupation de lieux publics ou d’infrastructures, certains dommages à des propriétés qui ont une valeur symbolique, cyberactions). C’est l’intention politique qui rassemble tous ces actes. Une action anticapitaliste qui se servirait de moyens à la limite de la légalité, voire illégaux, mais en aucune manière violente, serait ainsi considérée comme du terrorisme. […] Des personnes ou des groupes qui aspirent légitimement à une transformation radicale des structures politiques, économiques ou sociales de nos pays seraient visés par cette législation antiterroriste ».[2] Les révolutionnaires de 1789, les insurgés de 1871, les résistants de la Seconde guerre mondiale, les républicains de la guerre d’Espagne, les membres de l’ANC, les étudiants derrières les barricades en mai 68, tous ceux qui ont lutté pour la libération de leur pays pendant la décolonisation, et même, pourquoi pas, les Faucheurs volontaires, les ouvriers qui occupent des usines et séquestrent leur patron, les manifestants qui jettent des pavés sur les CRS etc. seraient tous des terroristes. Ça fait froid dans le dos… C’est pourtant comme cela que l’entend Jean-Claude Marin, procureur de la république de Paris, à la tête du parquet depuis quelques années : « Le terrorisme, en droit, est l’action qui consiste, par la terreur et l’intimidation, à troubler gravement l’ordre public. A partir du moment où une contestation politique ne s’exprime pas dans le cadre du débat démocratique mais par la revendication écrite de l’usage de la violence puis par le massage à l’acte, on est juridiquement dans le terrorisme ».[3]

Tournons-nous donc à présent vers ce qu’est un attentat. Le Robert nous dit que c’est une « tentative criminelle contre une ou des personnes [ou quelque chose] en vue ou dans un contexte politique ». Définition on ne peut plus large. La Convention Internationale sur le Financement du Terrorisme précise qu’est considéré comme attentat tout « acte destiné à causer la mort ou des dommages corporels graves à toute personne civile, ou à toute autre personne qui ne participe pas directement aux hostilités dans une situation de conflit armé, lorsque, par sa nature ou son contexte, cet acte est destiné à intimider une population ou à contraindre un gouvernement ou une organisation internationale à accomplir ou à s’abstenir d’accomplir un acte quelconque ». C’est déjà mieux, seules les opérations « criminelles » de « civils » ou « toute autre personne qui ne participe pas directement aux hostilités » peuvent donc être qualifiés d’attentats (même si, rappelons-le, la résistance armée peut être légitime).

Mais dans ce cadre « civil », l’assassinat politique, la prise d’otage ciblée et autres actions armées contre des unités militaires ou policières ne sauraient être qualifiée d’attentat sans mettre tout dans le même panier. Car ce genre d’action meurtrière peut être alors assimilable à des actes de résistance ou des actes de guerre : « Sous le terme de terrorisme, on regroupe des actions diverses qui relèvent, pour la plupart, de la guerre sans champ de bataille : assassinats de responsables politiques, prises d’otage avec revendications, attentats de kamikazes contre des forces de l’ordre, attentats aveugles contre des civils. La dénonciation morale indigné du terrorisme ne doit pas faire oublier qu’il s’agit le plus souvent de formes ‘‘non localisées’’ ou ‘‘délocalisées’’ de guerre ».[4]

Conclusion : les « attentats terroristes », si l’on ne veut pas tomber dans des dérives sécuritaires liberticides, devraient donc recouvrir uniquement les actes de violences criminelles à caractère politique qui touchent n’importe qui et particulièrement les civils. Ces attentats sont terroristes puisqu’ils ne peuvent être assimilés à des actes de résistance politique contre des représentants de l’ordre, des personnes qui participent directement aux hostilités et à la conservation de l’ordre établi.

[1] Yves Michaud, La violence (PUF1998). On peut, comme le fait J. Freund dans l’Essence du politique (Ed. Sirey, 1965) différencier la violence et l’utilisation de la force. La violence serait une énergie brutale et aveugle, alors que la force serait plutôt une énergie canalisée : « [La violence est] puissance corrompue ou déchaînée, ou parfois poussée volontairement à l’outrance. Non que la force soit innocente […], mais elle se laisse règlementer et discipliner par des formes […]. La violence par contre, instinctive et passionnelle par nature, épouvante, massacre, égorge, supplicie et bouleverse tout dans la confusion. Une armée disciplinée est l’image typique de la force, une masse soulevée et tumultueuse est celle de la violence ».

[2] John Brown, Le Monde Diplomatique de février 2002.

[3] Voir son interview par Eric Decouty dans le Marianne n°606 du 29 novembre au 5 décembre 2008.

[4] Yves Michaud (op. cit.).

Roger : (31 jan)  2. […] Il y a évidemment un choc de civilisations.

Piero (21 fév)  : Ce concept de « choc des civilisations » titre du livre de Samuel P. Huntington, directeur de l’Institut d’études stratégiques de Harvard[1], publié en France en 1997, n’est pensable que dans un monde où il existerait deux groupes cohérents et circonscrits, uniformes et radicalement distincts. D’un côté l’« Islam » (auquel S. P. Huntington ajoute le confucianisme), de l’autre l’« Occident » (chrétien évidemment) : le Mal d’un côté, le Bien de l’autre, chacun se renvoyant la balle. Il y aurait soi-disant deux civilisations inconciliables, toutes deux à caractère universel, grossièrement résumé par « le monde arabe » et la réalisation d’une Oumma mythique d’un côté, et de l’autre l’ « Occident » et la civilisation des droits de l’Homme. Mais c’est oublier que le « monde arabo-musulman » et les divers mouvements musulmans ont beaucoup de mal à s’unir et à se mettre d’accord (c’est un euphémisme), à fonder un projet commun, une alliance religieuse, politique et économique, et que ses valeurs auront toutes les peines du monde à devenir universelles même si elles sont internationales. De l’autre côté idem, il faut bien se rendre à l’évidence, l’Occident n’est pas un bloc monolithique, l’Europe a du mal à s’unifier et reste distincte, à bien des égards, des États-Unis d’Amérique par exemple (surtout vis-à-vis des religions). Et c’est oublier aussi que l’on retrouve des Arabes en Occident (musulmans ou non) et qu’il existe des musulmans occidentaux, comme il y a des Occidentaux dans le monde arabe (chrétiens ou non) et des Arabes non musulmans. Enfin, les agnostiques comme les athées sont eux aussi disséminés partout sur la planète. Brefs les mélanges sont multiples et les repères binaires idéologiques et géographiques sont de moins en moins pertinents.[2]

On fait mine de croire que l’islam est un ensemble parfaitement homogène malgré les nombreuses dissensions et les divers courants ethnico – religieux, comme si tous les musulmans se ressemblaient et s’assemblaient dans un but commun, et étaient évidemment prêts à tout. Ce qui est unique c’est Dieu, le Coran, et non les croyants. De surcroît, il faut comprendre qu’un démocrate de culture musulmane de n’importe quelle nationalité est bien plus proche d’un républicain qu’un membre du front national ou un néo-nazi même français ou autrichien. Et le recul historique montre que l’obscurantisme et la barbarie ne sont pas toujours du même côté. Enfin, il est bon de rappeler que le Maghreb et le Proche-Orient sont bien plus européens qu’africains ou asiatiques. Les limites de l’Europe pourraient très bien être, vers le Sud, non la Méditerranée mais plutôt le Sahara, et à l’Est, non la Turquie mais les Indes. « Même si ce point de vue peut paraître excessif, il ne manque pas de pertinence. Il faut donc dépasser les complexes de l’Histoire et regarder devant nous ».[3]

Si l’Occident est en effet porteur de valeurs à potentiel universel (fruit d’une longue maturation, d’une longue histoire qui reste à écrire, à parfaire), il est évident que toutes les cultures peuvent et ont déjà apportées leur pierre à l’édifice, nous n’en avons évidemment pas le monopole. Le monde ne se divise pas en deux camps franchement distincts et étanches, et comme Alain Gresh (op. cit.), nous avons « de l’admiration pour ces Français qui ont choisi le camp de la justice durant la guerre d’Algérie contre leur propre gouvernement, et pour ces Américains qui ont désertés lors de la guerre du Vietnam et refusé le slogan ‘‘My country, right or wrong’’ ».[4] Il n’y a donc pas de « choc » de civilisation avec les pays arabo-musulmans, il y a un long et peut-être interminable conflit pour le partage des richesses et la lutte entre deux positions radicalement incompatibles que l’on retrouve partout dans le monde : la démocratie qui repose sur des lois humaines, pensées, élaborées et appliquées par et pour les citoyens dans le respect de l’individu ; et, les pensées mystico-magiques quelles qu’elles soient, dont les principes et les lois sont prétendument d’essence divine ou « naturelle » donc immuables. Il y a la lutte éternelle contre la bêtise, la prétention inouïe des Hommes à connaître le Sens du monde et de l’Humanité, à se croire sous le regard et la protection d’un « grand ordonnateur »…

Ne trouvant pas de projet d’avenir suffisamment fédérateur, il est plus facile (et sûrement lucratif) d’imaginer un grand conflit entre deux blocs auquel il faudrait se préparer. D’un côté le « pas de Coran alternatif », pas de politique possible hors du cadre religieux, et de l’autre le fameux slogan thatchérien « il n’y a pas d’alternative possible » (alors que l’immense majorité ne se retrouve derrière aucun de ces drapeaux). Le « choc des civilisations » offre une « paire de lunette » pratique, une clé de compréhension simple qui évite la pensée complexe tout en servant d’écran de fumée. « Les facteurs sociaux, politiques, historiques deviennent superflus : la représentation que l’on a de l’islam est une explication avant même l’étude, on ‘‘comprend’’ avant d’avoir analysé ».[5] En opposant Musulmans et Occidentaux on évacue d’autres oppositions déterminantes : entre les tenants d’une égalité de droits, de respect et de valeurs universalisables,[6] et ceux qui réclament la loi des biens nés, des initiés ou des plus riches, des plus forts etc. ; entre les tenants de la rationalité matérialiste et la concertation toujours en mouvement, et ceux qui sont dans une vision dualiste et spiritualiste à base de Vérité révélée, de Vérité ressentie, irréfutable et immobile etc. etc. etc. Et ces luttes là se retrouvent heureusement dans tous les coins du monde. Ni l’intelligence ni la sottise ne sont que d’un côté ou de l’autre, ni le courage de réclamer et de se battre pour la liberté. Vouloir lutter contre la civilisation arabo-musulmane parce que l’islam mêne au pire serait aussi idiot que de vouloir se battre contre la civilisation occidentale parce que la chrétienté est une ânerie et que le Dieu des cathos est régulièrement invoqué pour couvrir les pires atrocités, aussi fou que de demandait faire guerre aux « Blancs » parce que leur idéologie économico-politique détruit les Hommes, les cultures et les langues bien plus vite que l’environnement. Il ne s’agit pas de nier les différences et les antagonismes, mais de ne pas les réduire de façon binaire.

Cela dit,  vu que pour préserver les différences, il faut d’abord veiller à ce qu’il en reste, penser l’identité, les valeurs, le territoire, la nation etc. est indispensable (d’abord et surtout vis-à-vis du projet européen), sans tomber dans le nationalisme et le repli sur soi (ce qui semble malheureusement la pente naturelle).

Colette (31 jan) :  Oui Piero a raison mais seulement en partie car il n’y a pas que le Coran qui régit la vie des musulmans, il y a aussi la SUNNA, la vie du prophète, les Hadiths, actes et paroles de Mahomet et de ses compagnons  et l’interprétation laissée aux docteurs de la loi…tout cela étant aussi important que le Coran.

Piero (21 fév) Effectivement, outre les traditions culturelles, il y a la Sunna (et les différentes Charias), un énorme corpus de dizaines de milliers de hadiths. Mais cette Sunna est officiellement une construction humaine, alors que le Coran est l’œuvre de Dieu lui-même, l’Unique. D’ailleurs, de façon paradoxale, un hadith « authentique » d’al-Boukhari (ce rapporteur étant le plus respecté) : ]« N’écrivez rien à mon sujet. Que celui qui a écrit les paroles que j’ai prononcées, à part le Coran, les efface ». Si j’insiste sur le Coran c’est parce qu’il est La Référence que rien, pas même la Sunna et encore moins un ouléma, ne saurait lui donner tort. En cas de litige c’est toujours le Coran qui a le dernier mot, c’est le texte fédérateur par excellence.

[1] Il fut également président du National Security Council. « C’est lui qui donne les directives à la CIA et au Pentagone. Lorsqu’il était présidé par Kissinger. Huntington en était le secrétaire et c’est de là que sont parties les instructions de fomenter le coup d’état qui porta les colonels grecs au pouvoir, de supprimer Allende au Chili et d’y installer Pinochet, de soutenir le général Vidéla en Argentine, opérations qui ne brillent pas par leur esprit humaniste et démocratique » précise en 2006 Thierry Gaudin dans Prospective des religions (« Des livres et les idées ! » n°60).

[2] Et si notre civilisation occidentale est à la source de l’émancipation de l’individu et des Droits de l’Homme, il serait aussi idiot que raciste de penser qu’aucune autre ne puisse faire le même travail. A l’inverse, la thèse visant à prétendre que les Lumières mènent inéluctablement aux idéologies ravageuses et meurtrières du XIXe et XXe siècle est une idiotie sans nom et relève de diagnostics paresseux et idéologiquement orientés.

[3] Jihad Fadel, « Les Arabes, une nation européenne » dans le journal Al-Raya publié dans le Courrier International n°898 du 17 au 23 janvier 2008.

[4] Ce slogan “My country, right or wrong” est un slogan nationaliste qui exprime le fait que l’on doit toujours soutenir son pays même s’il est dans l’erreur, dans l’injustice etc. Bref un patriotisme imbécile.

[5] Tariq Ramadan (op. cit.).

[6] Je vous renvoie à l’excellent article « Universels, les droits de l’Homme ? » de François Julien dans Le Monde Diplomatique de février 2008. L’arrogance ethnocentrique est à réviser. Les valeurs que l’on appelle universelles sont plutôt « universalisantes » ou « universalisables ». Ce n’est pas un « savoir » mais un « mode opératoire ».

Roger (21 fév) :  “My country, right or wrong” Ce slogan est incomplet d’où risque de contre-sens. Carl Schurz, 1872 : “My country, right or wrong ; if right, to be kept right; and if wrong, to be set right.” .Mon pays, a raison ou a tort. S’il a raison qu’il continue et s’il a tort qu’il se réforme pour avoir raison.

35. Roger (3 fév) : de Abdemour Bidar philosophe de culture soufie.

Piero (21 fév)  : Juste pour préciser que le soufisme est (à juste titre de mon point de vue) hérétique pour les sunnites (90 %) des musulmans.

En espérant ne pas avoir été « un bavard »

Cordialement

Piero

PS : Pour ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur la Sunna, les Hadiths et les Charias, je suis à votre disposition. Allez, désolé, j’en profite pour me faire de la pub : je vous invite à me commander mon bouquin ISLAM, Mieux vaut être au Coran qui devrait sortir (uniquement par correspondance) au début du mois de juin, auprès de l’Association Délivrez les idées ! : nunge.gillet@free.fr

Roger et Alii

Retorica

(2.930 mots, 17.900 caractères)

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