14 INF Information repères 2014-03

1. Le mot information a une origine curieuse. Il vient du latin informare “former”, “façonner”, “façonner l’esprit”, “instruire”. Il y a donc une idée de façonner une poterie ou un esprit. Le sens moderne de “mettre au courant” est plus tardif. On informe donc pour instruire le lecteur, l’auditeur, le téléspectateur., l’internaute. Nous avons tendance à croire sans vérification ce que l’on nous raconte : vérifier serait trop long et d’ailleurs inutile. En effet une information chasse l’autre. Mais il en reste dans notre esprit une coloration positive ou négative.

Les médias (en principe sans -s car média est le pluriel du latin médium “moyen) sont l’ensemble des moyens qui servent à transmettre de l’information : journaux (quotidiens, hebdomadaires, mensuels) mais aussi radio, télévision, internet etc. livres, disques, vidéos etc.

Les spécialistes, à la suite de Vladimir Volkoff (ancien officier de renseignement et romancier), utilisent un euphémisme, la désinformation pour désigner le mensonge officiel ou officieux, en tout cas destiné à être médiatisé. Ils distinguent la désinformation blanche (on retient l’information vraie pour la diffuser au moment où on la juge inoffensive), la désinformation grise (un mélange savant de vrai, d’hypothétique, de rumeur et de faux, tout cela donné comme vrai) et la désinformation noire (le mensonge pur et simple : “Plus c’est gros, plus ça passe”).

2. Persuader quelqu’un c’est le décider à faire quelque chose ou le convaincre de quelque chose. Or “Tout ce qu’on n’a pas est inutile” dit un proverbe chinois. Donc, pour persuader l’acheteur on enchaîne soigneusement quatre étapes par des techniques devenues très sophistiquées. Elles sont résumées par la formule A.I.D.A : attirer l’Attention, déclencher l’Intérêt, créer la Décision , obtenir l’Achat.

On satisfait des envies profondes facilement repérables par les sept péchés capitaux du christianisme : 1. la gourmandise (succion, gustatif), 2. avarice (possession), 3. luxure (sensualité, tactile), 4. colère (mépris, indignation), 5. orgueil (vanité), 7. envie (jalousie), 7. paresse (confort) + un 8° la curiosité (“C’est nouveau, ça vient de sortir”, “vous ne pourrez pas en passer”, peur de s’ennuyer si on ne consomme pas)

La publicité a un lien direct avec l’information pour deux raisons essentielles :

– Un journal (quotidien, hebdomadaire) revient deux fois plus cher que son prix de vente. La différence est comblée par la publicité

– Quand un gros annonceur n’est pas content de l’information d’un journal, il peut lui enlever son budget publicitaire ; il exerce ainsi une pression quelquefois énorme qui incite la rédaction à l’auto-censure.

Plus un journal recourt à la publicité, moins il est libre. Mais s’il a beaucoup d’annonceurs il peut implicitement les mettre en concurrence et recouvrer ainsi des marges de liberté.

La gratuité n’existe pas : “Quand c’est gratuit, c’est vous qui payez” par des chemins obscurs et qui vous échappent. Vous êtes identifié par votre demande et livrez beaucoup d’informations sur votre comportement : elles sont recueillies et exploitées à des fins commerciales.

3. Pourquoi le public veut-il être informé ?

a. par curiosité, quelquefois malsaine. Nous aimons les faits-divers extraordinaires (cf Infos du Monde ), les récits de crimes et de catastrophes.

b. par nécessité. Un évènement économique, social ou politique même lointain peut avoir des conséquences importantes sur notre vie quotidienne et que nous allons réagir à partir de cet évènement.

c. par solidarité humaine. Nous partageons les joies, les peines, les opinions, les croyances et les convictions de notre pays, de notre groupe social etc.

4. Le public a-t-il le droit de tout savoir ?

a. C’est la règle invoquée par les journalistes : “Le public a le droit de savoir” mais est-ce vrai ?… et “savoir” quoi au juste ? Et d’abord qu’est-ce que le “public” ? Cette notion est un abstrait réel. Le public existe mais il est insaisissable en tant que tel. Quand on fait une enquête sur le public on atteint d’autres notions abstraites comme les sondages ou les enquêtes d’opinion. Quand on atteint les concrets réels, à savoir les personnes et qu’on les interroge, on les trouve beaucoup moins avides d’information qu’on ne le pense. Chacun souhaite défendre sa vie privée et comprend que d’autres le souhaitement également.

b. Le public a-t-il le droit de connaître la vie privée d’une personnalité politique, d’une vedette etc. ? Là aussi problème complexe : personnalités politiques = jeux de pouvoir, vedettes = curiosité pour vendre du papier… Le croisement des deux : cas de Frank Sinatra dont la carrière fut gérée par la Mafia laquelle jouait aussi un rôle politique près des Kennedy.

c. Socrate préconisait de n’accepter que ce qui est vrai, bon ou utile (histoire des trois tamis de Socrate). Le public n’a pas à tout savoir et d’ailleurs n’est pas demandeur. Quelqu’un qui a passé vingt ans en prison et qui s’est réinséré a le droit au silence. Si un journaliste rappelle ce passé, il réactive le passé et détruit la situation d’un homme qui a refait sa vie, a une femme et des enfants.

d. Le public a-t-il le moyen de vérifier l’exactitude d’une information. Comment et quand ?

5. L’attitude active du public : être informé ou s’informer ?

– Plusieurs niveaux : sensibilisation sommaire (le “20 heures” télévisé, radio, quotidiens), sensibilisation plus profonde : les émissions télévisées spécialisées (souvent tardives, d’où magnétoscope), hebdomadaires (“Canard enchaîné” cité pour sa place particulière)

– L’image est information mais elle n’est pas une preuve : elle “n’est pas une image juste, elle est juste une image” (J.L. Godard). Elle fausse la réalité par le choix de la focale, du cadrage et de l’angle de vue. Les possibilités informatiques de l’image virtuelle rendent les trucages totalement indétectables. En outre ce n’est pas l’image qui est porteuse d’information mais son commentaire (écrit pour une photo, oral pour

– Distinguer l’information et le commentaire

– Se méfier des sondages : un sondage n’est qu’une photographie ponctuelle de l’opinion. Il doit porter sur au moins mille personnes, indiquer la méthode suivie, respecter la règle des quotas socio-professionnels, poser des questions claires et non tendancieuses. Il offre toujours une incertitude de ± 3 % (donc un écart total de 6 points). Le sondage est une marchandise qui appartient à celui qui la commande et peut la publier en tout ou en partie. L’institut de sondage peut violer sa déontologie en faisant plaisir à son acheteur : introduction de correctifs sur lequel il refuse de s’expliquer. Un sondage bien fait a une valeur scientifique mais ce n’est pas actuellement le cas. Le CSA devrait pouvoir poursuivre agir mais dans quel sens ?

– Adopter une attitude sceptique, c’est-à-dire suspendre son jugement jusqu’au moment où l’on estime être correctement informé : essayer de confronter les sources

– Chercher la précision : qui dit quoi ? d’où ? comment ? pourquoi ? Avoir des faits, des chiffres, des cartes, des échelles de comparaison.

6. Discussion, conversation et débat

La discussion reste le meilleur moyen pour se faire une opinion

On distingue la conversation (“converser” vient du latin conversari “fréquenter”, d’où “s’entretenir”).et le débat (de “battre”, vient du latin buttuere = “écraser dans un mortier”, “battre”, “s’escrimer”). On peut converser sans but précis mais quand elle est sérieuse la conversation devient une recherche calme ou animée, en tout cas commune et convergente de la vérité probable. Le débat est un conflit verbal qui doit rester courtois : deux thèses s’affrontent devant un public neutre qui compte les coups et cherche à découvrir la vérité probable.

Pourquoi parler de vérité probable ? Parce que dans un débat les deux thèses ont souvent chacune une part de vérité. Se faire une opinion c’est quelquefois adopter une attitude nuancée : en gros on est pour ou contre et on ajoute des correctifs.

Dans le débat télévisé, la mise en scène est aussi importante que le débat lui-même car il devient un spectacle. Le choix des plans en régie peut se révéler fondamental. Aussi la déontologie interdit en principe la prise croisée (on entend l’intervention de l’un et on en voit immédiatement l’effet sur le visage de l’autre)

Le débat institutionnel est un lieu de pouvoir car il débouche sur un vote et une décision : Assemblée Générale (A.G), Conseil d’Administration (C.A) dans une association ou une entreprise, Conseil municipal, Conseil général, Conseil régional, Parlement (Assemblée nationale ou Sénat), Conseil des ministres.

7. Les lieux communs

– Le “lieu” ici c’est le sujet. Dans la rhétorique classique on appelait lieux communs des sujets que l’orateur et son public avaient en “commun”, sur lesquels ils n’étaient pas forcément d’accord mais dont en gros ils connaissaient les opinion et les arguments pour et contre.

Les lieux communs modernes présentent des débats de société. Quand ils sont discutés sans méthode, ils ne mènent à rien. On dit alors que ce sont des discussions “type café du Commerce”.

En voici quelques-uns : pour ou contre la peine de mort, pour ou contre l’avortement, pour ou contre la chasse, pour ou contre l’automobile ? pour ou contre la mode, faut-il réglement le droit de grève dans les services publics ? faut-il légaliser les drogues douces ? la publicité est-elle utile ? etc.

8. Les règles de prudence : hoax et hoaxbuster.Hoax est un mot anglais désignant un mensonge créé de toutes pièces. Wikipédia en donne une étymologie complexe (voir article “Hoax”). Le mot français canular n’est pas, à mon sens, une bonne traduction. Du reste hoax est passé tel quel en français pour désigner un mensonge informatique quelquefois vraisemblable. D’où sa nocivité. La parade c’est le hoaxbuster, site web dédié à la chasse de ces mensonges. Hoaxkiller est un autre site consacré à la même tâche.

9. Chomsky “Dix stratégies de manipulation”. Le linguiste nord-américain Noam Chomsky a démenti être l’auteur de ces dix stratégies plus précises que les trois désinformations signalées plus haut. Voici ces règles :

1/  La stratégie de la distraction. Élément  primordial du contrôle social, la stratégie de la diversion consiste à  détourner l’attention du public des problèmes importants et des mutations  décidées par les élites politiques et économiques, grâce à un déluge  continuel de distractions et d’informations insignifiantes. La stratégie  de la diversion est également indispensable pour empêcher le public de  s’intéresser aux connaissances essentielles, dans les domaines de la  science, de l’économie, de la psychologie, de la neurobiologie, et de la  cybernétique. « Garder l’attention du public distraite, loin des  véritables problèmes sociaux, captivée par des sujets sans importance  réelle. Garder le public occupé, occupé, occupé, sans aucun temps pour  penser ; de retour à la ferme avec les autres animaux. » Extrait de «  Armes silencieuses pour guerres tranquilles »

2/  Créer des problèmes, puis offrir des solutions Cette  méthode est aussi appelée « problème-réaction-solution ». On crée d’abord  un problème, une « situation » prévue pour susciter une certaine réaction  du public, afin que celui-ci soit lui-même demandeur des mesures qu’on  souhaite lui faire accepter. Par exemple : laisser se développer la  violence urbaine, ou organiser des attentats sanglants, afin que le public  soit demandeur de lois sécuritaires au détriment de la liberté. Ou encore  : créer une crise économique pour faire accepter comme un mal nécessaire  le recul des droits sociaux et le démantèlement des services publics.

3/  La stratégie de la dégradation. Pour  faire accepter une mesure inacceptable, il suffit de l’appliquer  progressivement, en « dégradé », sur une durée de 10 ans. C’est de cette  façon que des conditions socio-économiques radicalement nouvelles  (néolibéralisme) ont été imposées durant les années 1980 à 1990. Chômage  massif, précarité, flexibilité, délocalisations, salaires n’assurant plus  un revenu décent, autant de changements qui auraient provoqué une  révolution s’ils avaient été appliqués brutalement.

4/  La stratégie du différé. Une  autre façon de faire accepter une décision impopulaire est de la présenter  comme « douloureuse mais nécessaire », en obtenant l’accord du public dans  le présent pour une application dans le futur. Il est toujours plus facile  d’accepter un sacrifice futur qu’un sacrifice immédiat. D’abord parce que  l’effort n’est pas à fournir tout de suite. Ensuite parce que le public a  toujours tendance à espérer naïvement que « tout ira mieux demain » et que  le sacrifice demandé pourra être évité. Enfin, cela laisse du temps au  public pour s’habituer à l’idée du changement et l’accepter avec  résignation lorsque le moment sera venu.

5/  S’adresser au public comme à des enfants en bas-âge. La  plupart des publicités destinées au grand-public utilisent un discours,  des arguments, des personnages, et un ton particulièrement infantilisants,  souvent proche du débilitant, comme si le spectateur était un enfant en  bas-age ou un handicapé mental. Plus on cherchera à tromper le spectateur,  plus on adoptera un ton infantilisant. Pourquoi ? « Si on s’adresse à une  personne comme si elle était âgée de 12 ans, alors, en raison de la  suggestibilité, elle aura, avec une certaine probabilité, une réponse ou  une réaction aussi dénuée de sens critique que celles d’une personne de 12  ans ». Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »

6/  Faire appel à l’émotionnel plutôt qu’à la réflexion. Faire  appel à l’émotionnel est une technique classique pour court-circuiter  l’analyse rationnelle, et donc le sens critique des individus. De plus,  l’utilisation du registre émotionnel permet d’ouvrir la porte d’accès à  l’inconscient pour y implanter des idées, des désirs, des peurs, des  pulsions, ou des comportements…

7/  Maintenir le public dans l’ignorance et la bêtise. Faire  en sorte que le public soit incapable de comprendre les technologies et  les méthodes utilisées pour son contrôle et son esclavage. « La qualité de  l’éducation donnée aux classes inférieures doit être la plus pauvre, de  telle sorte que le fossé de l’ignorance qui isole les classes inférieures  des classes supérieures soit et demeure incompréhensible par les classes  inférieures. Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »

8/  Encourager le public à se complaire dans la médiocrité. Encourager  le public à trouver « cool » le fait d’être bête, vulgaire, et inculte…

9/  Remplacer la révolte par la culpabilité. Faire  croire à l’individu qu’il est seul responsable de son malheur, à cause de  l’insuffisance de son intelligence, de ses capacités, ou de ses efforts.  Ainsi, au lieu de se révolter contre le système économique, l’individu  s’auto-dévalue et culpabilise, ce qui engendre un état dépressif dont l’un  des effets est l’inhibition de l’action. Et sans action, pas de révolution  !…

10/  Connaître les individus mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes. Au  cours des 50 dernières années, les progrès fulgurants de la science ont  creusé un fossé croissant entre les connaissances du public et celles  détenues et utilisées par les élites dirigeantes. Grâce à la biologie, la  neurobiologie, et la psychologie appliquée, le « système » est parvenu à  une connaissance avancée de l’être humain, à la fois physiquement et  psychologiquement. Le système en est arrivé à mieux connaître l’individu  moyen que celui-ci ne se connaît lui-même. Cela signifie que dans la  majorité des cas, le système détient un plus grand contrôle et un plus  grand pouvoir sur les individus que les individus eux-mêmes.

Roger et alii

Retorica

(15.800 caractères)

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