14 INF manipulation précisions 2011-12

1. Hélène (2011_12_12) Je suis une lectrice épisodique de Retorica et des mails sur Retorica. Je ne m’exprime pas souvent (la dernière fois c’était autour de la serendipité)  et je proposerais bien un travail sur « les dix stratégies de manipulation de masse » Ce texte, attribué à Chomsky, (en fait, sans doute librement inspiré de « La fabrique du consentement » et d’autre textes de Chomsky)) me laisse un peu perplexe. Au premier abord, je suis séduite, fascinée, même comme par un bon livre de science-fiction. Je m’interroge sur les sources de ce documents, je me demande à qui profite cette analyse, je me demande s’il n’y a pas de la « théorie du complot » là-dessous. Ensuite, je suis allée faire des recherches sur internet et j’ai remarqué que le même texte avait été copié-collé des dizaine de fois sans analyse. J’ai ensuite vu que Chomsky n’en reconnaissait pas la paternité et faute de temps, je n’ai pas approfondi la réflexion. Du coup, je soumets ce travail à Retorica et à la sagacité de ses membres.

http://blogs.mediapart.fr/blog/vincent-verschoore/011010/les-dix-strategies-de-manipulation-de-masse-noam-chomsky

Roger (2011_12_13) Je ne sais pas d’où vient le texte attribué à Chomsky et dont il dément être l’auteur mais je le trouve excellent et je te remercie d’en donner le lien. 

2. Etymologies. Manipulation. Le latin manipulus concernait la poignée de tiges que le moissonneur prenait de la main gauche pour la couper de la main droite. Manipuler c’est « faire des opérations de laboratoire » (1765), « transporter » mais aussi au figuré (1842) « arranger par des moyens occultes et suspects. » Manipulateur (1738) prenait déjà son sens figuré (1762) . Manipulation (du minerai) (1716) passe à la chimie (1760)  et devient « manœuvre occulte, intrigue » (1768) mais l’anglais manipulation connaissait ce sens dès 1628. Il appartient au langage des illusionnistes (1931) ; son sens se répand après 1968 dans la critique des idéologies (d’après le lexicographe Alain Rey dont je simplifie la notice).

Manier : c’est un dérivé populaire du mot main avec des emplois sortis d’usage : “toucher avec la main” pour juger de la qualité d’une étoffe puis “caresser” et enfin “déplacer avec la main” (1180) d’où manipuler son doublet savant, puis “gérer, administrer”  (1256) “brasser des fonds” (fin XIV° siècle). Et enfin “diriger quelqu’un, l’influencer” (XV° siècle, 1480) ce qui anticipe le sens courant de manipuler.

Manière c’est la façon de manier, “de faire fonctionner à la main” (1140), de “dresser un faucon” (1175) et “faire preuve d’habileté” (1155). Très rapidement manière désigne “la façon de se comporter” , “d’avoir les belles manières” (1602) et aussi l’habileté sociale, le fait d’avoir l’art et la manière pour manier les hommes et les mener (Ne pas confondre avec mener, minari “mener le bétail” et “menacer”). 

3. La chose est connue depuis la plus haute antiquité. Ce qui est intéressant dans le pseudo-Chomsky c’est que ce texte dénonçant la manipulation est lui-même une manipulation puisqu’il n’en fournit pas l’antidote ! Ceci rejoint la désinformation qui est de trois sortes selon Volkoff : désinformation blanche (on retarde la parution de l’information pour des raisons tactiques ou stratégiques), grise (on mélange le vrai et le faux en minorant ou en majorant une donnée), noire (on lance une fausse nouvelle). La manipulation ne dure qu’un temps car on peut mentir à quelqu’un toujours, à tout le monde un moment mais pas à tout le monde toujours. Un jour ou un autre les documents officiels sont déclassés, sauf peut-être dans le cas de grandes entreprises et de cabinets conseils où la règle c’est le silence constant. 

Le privilège et le plaisir de l’historien c’est de prendre son temps. Un propos, une tactique peuvent relever de la manipulation immédiate ou à moyen terme. Mais sur le long terme ils s’éclairent par le contexte. Telle affirmation d’un grand manager a-t-elle été ou non démentie par les faits ? Avec cette réserve fondamentale, empruntée à Machiavel, c’est que pour tromper un adversaire qui pense que vous allez mentir, la meilleure parade est de dire la vérité. C’est ce que justement savent faire les grands managers. Je pense aussi à l’histoire juive suivante apparemment sans lien avec notre propos :

 Deux juifs polonais se rencontrent dans un train.

 Le premier : Où vas-tu ?

 Le second : Je vais à Cracovie.

 Le premier soupçonneux : Pourquoi dis-tu que tu vas à Cracovie alors que tu vas à Varsovie ?

4. Je relève sur le site news26, sous la plume de Ramios,  les informations suivantes (2011_04_10) : « Le déferlement médiatique autour de la liquidation de Ben Laden est symptomatique du fonctionnement des médias contemporains, qui sont le terrain de bataille d’une guerre d’influence menée avec méthode et efficacité par Ramios [sic]. (…) La manipulation psychologique a sans doute été pratiquée depuis la nuit des temps. Sun Tzu y consacre une part non négligeable de son Art de la guerre ecrit au 5e siècle av JC. Cependant c’est en 1945 que sa forme moderne, dénommée  Psychological Operations (PsyOps) a  été conceptualisée par un officier de marine américain, Ellis M. Zacharias. Un tournant décisif est arrivé en 1990 quand les PSYOPS sont devenues l’élément clef de la  « Révolution dans les Affaires Militaires » qui a restructuré la doctrine des USA suite à la chute de l’URSS. L’une des grande nouveautés est que l’usage des PsyOps, autrefois prioritairement orientées vers l’ennemi, devenait une arme tout autant destinée aux opinions amies, voire prioritairement destinée à elles. Le Vietnam était passé par là et les Pentagone avait réalisé qu’aucune politique ne pouvait aboutir si elle rencontrait une obstruction massive dans l’opinion publique de son propre camp.

5. “Le Pentagone entrevoit alors la possibilité de généraliser le « mind control » à toutes les populations du monde et de le pratiquer de façon permanente et non uniquement en période de conflit. Un procédé qui permettrait de préparer les mentalités en prévision du déroulement d’un agenda politique permettant rien de moins que de changer l’ordre mondial. Evidemment, la pratique d’opération psychologiques envers des populations amies ne peut être reconnue officiellement sous peine, évidemment, de soulever une protestation qui ruinerait tout effort de manipulation. C’est ce qui est survenu par maladresse en 2002 : l’Office of Strategic Influence (OSI), Bureau d’Influence Stratégique  a naïvement laissé savoir qu’il serait amené à mentir aux alliés des Américains dans le but de « vendre la guerre » aux opinions et aux élites. Aussitôt, l’OSI a été fermé et officiellement n’a jamais été remplacé. Seuls restent les trèsofficiels Office of Global Communication dépendant de la Maison Blanche et un sous-secrétariat d’État dit à la « diplomatie publique » dépendant de l’United States Information Agency. (…)”.

6. L’article de Ramios poursuit avec des exemples :  le “montage de ““think tanks” destinés à coacher les intellectuels”, la prise de contrôle des médias, la création d’agences pour “contrôler le marché de la com politique”, la manipulation des faits etc.  Il évoque des notions complexes et intéressantes : “La résilience ; la négation consciente, la métadésinformation, le faux faux, la propagande noire, la surreprésentation, la manipulation sémantique, le consensus imposé, l’auto censure, le bruit, la stratégie du choc etc. Je ne m’étendrais pas sur la stratégie du choc, Naomi Klein y a consacré un livre très bien fait en 2007. Je vais expliciter les autres.” (…) 

Résilience : C’est une des réponses psychologique qu’un individu (ou un groupe) développe face à un choc émotionnel. En gros, c’est la capacité à supporter ce qu’on ne supportait pas avant. La souveraineté des états, l’autodétermination des peuples, le tabou de l’assassinat politique sans procès, ont tous été victimes de l’effet de résilience.

Métadésinformation : Il s’agit de décrédibiliser les discours opposés.  Les Serbes, les Kurdes, la vieille Europe ont été rendu inaudibles par la diabolisation. On accuse de complotisme quiconque s’étonne de la légèreté des enquêtes officielles.

Faux faux : Ça marche comme la fable du berger qui s’amusait à crier au loup. Exemple : le faux faux certificat de naissance d’Obama. Le PDF fourni par la maison blanche pue la manipulation comme des couches de la veille. Les médias alternatifs s’en emparent. Une copie authentique est distribuée aux médias mainstream, ce qui permet de ridiculiser l’alerte  lancée par les médias alternatifs et de resserrer les rangs de partisans d’Obama, victimisé en raison de ses origines.

Propagande noire : Elle vise à baisser le moral. Par exemple : « La crise ne peut être résolue par un pays tout seul. Seule l’UE peut protéger nos emplois. », « La crise ne peut être résolue par l’UE toute seule. Seule une Gouvernance Mondiale peut protéger notre système financier de l’effondrement. ».

La surreprésentation : Omniprésence d’un groupe, d’un discours ou d’une polémique afin de réduire le champ de réflexion sur des sujets plus importants. Exemple : l’omniprésidence, le débat sur l’identité nationale, l’expulsion des Roms.

La manipulation sémantique : consiste à introduire des termes creux et neufs (baptisés « éléments de langage ») dans le discours pour désamorcer toute réflexion critique : Développement durable, guerre contre le terrorisme, partenariat public-privé etc.

7. Le consensus imposé, duquel dérivent le politiquement correct et la pensée unique, consiste à définir les limites des croyances dans lesquelles on s’autorise à penser (comme disait Coluche). Toute personne qui sort du consensus imposé s’expose au bannissement médiatique. C’est l’exact opposé de l’esprit critique. La peur de perdre son statut et son accès au média pousse à l’auto-censure généralisée.

Le bruit est un concept emprunté au rapport signal/bruit des ingénieurs. Le rapport signal/bruit définit de combien le signal émerge du bruit de fond parasite. Si le signal est trop noyé dans le bruit, il n’est plus perceptible. En matière d’action psychologique, le signal représente les informations pertinentes et le bruit la connerie ambiante. Pour nuire à la perception des infos pertinentes il suffit de généraliser la diffusion de la connerie (club viiip etc)” (fin de l’article de Ramios)

8. Hélène (2011_12_13) Merci pour cette réponse qui du coup m’entraîne à me poser d’autres questions ! Nous nous trouvons devant des faits complexes dont nous n’avons pas tous les éléments, dont certains sont faux, parfois partiellement ! Si on simplifie, on arrive à des conversations dites « de café du commerce« . Le doute reste une position raisonnable mais insuffisante ! Bon, je vais poursuivre ma réflexion et mettre de l’ordre dans mes idées ! Roger :  Excellente remarque ! Je poursuis. La mention « café du commerce »  est simplement polémique et rhétorique. On entend des choses très justes dans les cafés et hilarantes de surcroît comme cette brève de comptoir à raconter aux élèves pour la démonter : « L’homme blanc a inventé les droits de l’homme. Il en fait ce qu’il veut« .

J’ai poursuivi de mon côté notre échange. Quand il y a doute aller voir du côté des hoax (HoaxBuster ou HoaxKiller). Et puis il y a la règle des trois tamis de Socrate : la chose est-elle vraie, bonne, utile ?Or Socrate ne demande pas qu’on passe successivement l’information  dans les trois tamis : un seul lui suffit : vrai ou bon ou utile ? A débattre à la lumière de « Quand dans l’Ouest la légende est plus belle que la vérité, on choisit la légende » (John Ford : « L’homme qui tua Liberty Valance« ). Le conflit vrai / faux est dépassé ici par la catégorie du beau.

9. Deux exemples de manipulations mondiales : la première et la seconde guerre d’Irak. Dans la première il est question des couveuses koweitiennes débranchées par les soldats de Saddam Hussein. Dans la seconde il s’agit d’armes de destruction massives. Les deux informations sont fausses mais elles sont crues parce qu’elles relèvent du vraisemblable. La cruaute et l’obstination de Saddam Hussein les rendaient tout à fait possibles. Reste le problème du storytelling que j’évoque dans un autre article.  

10. Hélène (2011_12_27) : J’aimerais ajouter une remarque interrogative à la question de la manipulation. Je pense qu’on pourrait évoquer comme manipulation du consommateur  l’obsolescence programmée des produits industriels. C’est une pratique des industriels qui s’arrangent pour fabriquer des produits dont la durée de vie est volontairement limitée. Les plus vieux exemples sont ceux des bas nylon et des ampoules électriques. Les industriles veulent qu’on rachète toujours des nouveaux produits, soit parce que ceux qu’on a achetés il n’y a pas si longtemps sont soit hors d’usage, aussi parce qu’ils sont démodés et qu’il faut être à la page… (ce n’est plus là exactement de l’obsolescence programmée, mais le résultat est souvent le même). Cela me semble une des manipulations de la société de consommation, manipulation à laquelle il est difficile de résister et dont  les résultats environnementaux et sociaux sont néfastes. C’est une question que je soumets aux lecteurs de Retorica. Roger (2012_01_06) Tout-à-fait d’accord. Cet échange se poursuivra sous l’objet 05 ECO obsolescence programmée

11. Maïthé (2012_01_12) : Passionnant !  Tout ce qui traite du sujet éclaire notre  monde actuel. Je vais aller voir le liens car pour moi le sujet est toujours à creuser. Les techniques à double tranchant  qui peuvent servir ou meilleur comme au pire. suivant qu’on cherche à manipuler en marketing ou en politique  par ex ou qu’on vise un développement personnel ( PNL/ AT … ). Partir de l’étymologie éclaire le chemin. J’aime bien aussi l’idée qu’un texte dénonçant la manipulation devrait en fournir l’antidote. D’une manière générale je n’aime pas diffuser des  fichiers purement négatifs nous donnant l’impression que rien ne vaut, qu’on n’y peut rien changer.

12. Annie (2012_01_12) : Roger, Zut ! J’ai été troublée, gênée par ton paragraphe : “Résilience : C’est une des réponses psychologique qu’un individu (ou un groupe) développe face à un choc émotionnel. En gros, c’est la capacité à supporter ce qu’on ne supportait pas avant. La souveraineté des états, l’autodétermination des peuples, le tabou de l’assassinat politique sans procès, ont tous été victimes de l’effet de résilience.” Clairement, j’étais attachée plus fort que je ne pensais à cette notion de résilience comme elle apparaît chez B. Cyrulnik – re-constructive : parce que j’avais vécu cet aspect « réparateur » et même dynamisant (re-constructeur), évidemment. Il va donc falloir voir de plus près en quoi la résilience pourrait n’être qu’un masque à la douleur – une simple anesthésie, sans rien au-delà ?

Roger (2012_01_12) : Ce n’est pas « mon paragraphe« . C’est un paragraphe entre guillemets, signé Ramios.  Je l’ai retenu parce qu’il fait partie d’une démonstration. Je suis heureux que tu aies réagi à  cette définition, fausse à mon sens, de la résilience. En métallurgie la résilience c’est la capacité d’un matériau à retrouver sa forme initiale après une forte déformation. En psychologie, chez Cyrulnick, c’est « la capacité à se développer quand même, dans des environnements qui auraient dû être délabrants. »  L’exemple canonique c’est l’enfance et la jeunesse  de Cyrulnick lui-même.  La définition qu’en donne Ramios me paraît très réductrice et, par là, erronée. Faire erreur sur le sens des mots c’est ajouter au malheur du monde disent Camus et la pensée chinoise. Ensuite le passage au politique (« La souveraineté des Etats...” etc)  me paraît inintelligible. Si je ne reproduisais que des informations avec lesquelles je suis d’accord, je m’ennuyerais prodigieusement !

Roger et alii

Retorica

(15.800 caractères)

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