15 JUS interrogatoire aveux Milgram 2008-09

1. Ce fichier était primitivement nommé “torture” En effet pendant des siècles la torture a été utilisée par les juges pour obtenir des preuves ou des aveux. Elle n’a jamais été abandonnée. Et la lutte contre le terrorisme l’a réactivée d’une manière dramatique notamment aux Etats-Unis. On peut passer ainsi dans une garde à vue de l’intimidation, aux coups d’annuaire sur la tête et plus loin encore. Pour peu qu’un problème de temps exige une réponse rapide, on l’obtiendra par tous les moyens même si elle se révèle fausse. Mais la réponse peut aussi se révéler exacte. Comment savoir ?

2. Soumission à l’autorité. Professeur de psychologie expérimentale à l’université de Yale (Etats Unis) Stanley Milgram a mené une série d’expériences révélatrices consignées dans “Soumission à l’autorité” (1975, Calmann-Lévy). Voici la plus célèbre.

Un individu recruté par petites annonces est prié, dans le cadre de prétendues recherches scientifiques sur la mémoire, d’infliger à un “élève” des punitions de plus en plus sévères, en l’occurence des décharges électriques allant de 15 à 450 volts. Un acteur professionnel tient le rôle de l’élève ; on lui lit une série de mots dont il doit se souvenir. Quand il se trompe l’”expérimentateur” lui envoie une décharge électrique. L’”élève” gémit à 75 volts ; à 110 volts il supplie qu’on le libère ; à 295 volts sa seule réaction est un véritable cri d’agonie. Il est précisé que les décharges ne sont pas “mortelles” et qu’elles ne laisseront pas de lésions durables mais qu’il faut les infliger sans pitié pour que l’élève fasse l’effort de se souvenir

L’”expérimentateur” vit un conflit intense et dramatique. D’un côté, la souffrance manifeste de l’”élève” l’incite à s’arrêter ; de l’autre un “professeur”, autorité légale vis-à-vis de laquelle il se sent engagé, lui enjoint de continuer. Chaque fois qu’il hésite à administrer une décharge, il reçoit l’ordre de poursuivre. Pour se tirer de cette situation insoutenable, il doit donc rompre avec l’autorité. Mais qui ose le faire ? quand ? et dans quel cas ?

3. Deux tiers de tortionnaires. A l’époque où Milgram a lancé son expérience on pensait que seuls des pervers (2 à 3 % de la population) iraient jusqu’aux décharges les plus fortes. En réalité près des deux tiers des “expérimentateurs” administrèrent les chocs les plus élevés. Ils avaient été recrutés dans toutes les catégories sociales, pas dans les bas-fonds. C’était la confirmation effrayante des thèses d’Hanna Harendt sur la banalité du mal : les bourreaux nazis étaient des gens tout-à-fait normaux qui disaient n’avoir obéi qu’aux ordres. La plupart des “expérimentateurs” se justifièrent après coup en faisant remarquer qu’ils n’étaient que des exécutants.

4. Retour au bon sens. Alors tous tortionnaires ? Non tout de même.Pour finir sur une note plus optimiste remarquons deux choses :

Quand le “professeur” discutait avec un autre “professeur” et qu’ils n’étaient pas d’accord entre eux, l’”expérimentateur” retrouvait sa liberté de jugement et refusait de poursuivre l’expérience. Moralité : pour rompre avec l’autorité il suffit d’y trouver une faille, de la mettre en contradiction avec elle-même..

Ensuite plus du tiers des “expérimentateurs” ont refusé de poursuivre une expérience “scientifique” qu’ils jugeaient immorale par ses méthodes.

Enfin il suffirait apparemment de populariser l’expérience pour diffuser sa mise en garde.

5. I comme Icare. C’est ce qui fit Henry Verneuil dans son film “I comme Icare” (1979) avec Yves Montand. C’est la transposition dans un pays imaginaire du meurtre du président J. F. Kennedy. Le procureur Henry Volney (Yves Montand) refuse les conclusions de l’enquête officielle. Il découvre les dessous de la conspiration. Son enquête le mène à un laboratoire où un professeur mène une expérience sur “l’apprentissage de la mémoire par la douleur”. C’est l’expérience de Milgram. Elle sert en réalité à mesurer la résistance à la servitude face à la hiérarchie. Le professeur explique que « 63% des sujets sont obéissants, c’est à dire qu’ils acceptent totalement le principe de l’expérience et vont jusqu’à 450 volts … » Le procureur (Y. Montand) conclut : « …ce qui signifie que dans un pays civilisé, démocratique et libéral, les 2/3 de la population sont capables d’exécuter n’importe quel ordre provenant d’une autorité supérieure … » Ainsi des gens ordinaires deviendront facilement des bourreaux s’ils sont convaincus qu’ils faut torturer. Et une fois placés devant leurs responsabilités ils les fuient en disant qu’ils n’étaient que des exécutants.

6. Gardiens et prisonniers. Un autre film “L’expérience” (2003), de l’allemand Oliver Hirschbiegel, met en scène des scientifiques qui recrutent vingt volontaires pour se trouver en situation extrême dans un milieu carcéral. A la suite de tests 8 seront les “gardiens” des 12 “prisonniers”. Les “gardiens” reçoivent un pouvoir exorbitant, ce qui pousse les “prisonniers” à la révolte. L’expérience échappe aux scientifiques, autant pervers qu’apprentis sorciers. L’histoire est tirée du roman de Mario Giordano “Black Box”. Elle relate un fait réel, devenu célèbre en psychologie sociale, la “Stanford Prison Experiment” menée en août 1971 par le professeur Philip. Zimbardo. Un quartier de détention, plus vrai que nature, avait été construit dans les sous-sols de l’Université de Stanford. L’expérience devait durer deux semaines. Les volontaires étaient des étudiants au comportement équilibré. Les rôles furent tirés au hasard.

Très vite, dès le deuxième jour, les “prisonniers” se révoltèrent et les “gardiens” répliquèrent avec une violence sadique, notamment la nuit, quand ils croyaient que les expérimentateurs ne les surveillaient pas. Très vite les uns et les autres oublièrent qu’il s’agissait d’une expérience et d’une expérience limitée à quinze jours. Les parents, les amis et même un aumonier de prison acceptèrent cette expérience pervers d’autant que le professeur Zimbardo s’était assigné le rôle de superviseur de la prison. Ses assistants n’avaient pas davantage de rôle d’observateur. Les responsables s’étaient soumis d’eux mêmes à une autorité abstraite et amorale, la recherche scientifique. Un étudiant qui craqua fut pris pendant deux jours pour un simulateur. Une rumeur d’évasion fut fraitée, non en rumeur, mais en tentative qu’il fallait déjouer. L’expérience fut arrêtée au bout de six jours grâce à une jeune diplômée de psychologie qui, venue de l’extérieur pour des entretiens avec les “gardiens’ et les ‘prisonniers”, ouvrit les yeux de l’équipe sur ses errements éthiques.

7. Naissance des émissions de télé-réalité. Le professeur Zimbardo fut sévèrement critiqué par ses pairs mais, devenu président de l’Américan Psychology Association, il a eu toute latilude pour servir de caution scientifique à la série documentaire The Human Zoo (2001), matrice de toutes les autres séries de “télé)réalité”série documentaire produite en 2001. Le professeur Zimbardo a trouvé le film “L’Expérience” choquant et outrancier car la fiction va plus loin que ce qui se passa à Stanford. Depuis 1971 ce professeur refuse de tirer les conclusions psychologiques et éthiques de ses travaux. Il faut le faire pour lui peut-être, pour nous certainement.

8. La recherche de la vérité. Quand on se décide à torturer, c’est que la recherche de la vérité a gravement failli en amont. Cela se voit à de multiples indices qui témoignent d’enquêtes bâclées. On se saisit d’un individu qui a le bon profil, qui fera un prévenu présentable. Il suffira de le secouer suffisamment pour qu’il passe aux aveux. Il se rétractera au moment du procès mais le mal est fait et on va droit vers l’erreur judiciaire. Le mécanisme s’accélère et s’aggrave dans les affaires de terrorisme.

Roger et alii

Retorica

(7.800 caractères)

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