15 JUS justice réparatrice – pardon – 2017-04

 

(1) Pardon La notion de « justice réparatrice » (voir Wikipédia, très insuffisant) peut être liée au pardon. Celui-ci vient pour nous de deux sources. La première est judéo-chrétienne. Il s’agit du « Pater » : « … pardonne nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé » : formule vertigineuse par le « comme » : nous sommes dans la position du Dieu compatissant vis-à-vis du prochain qui nous a offensé. L’autre source, antique, est celle du pardon d’Auguste envers Cinna qui cherchait à le tuer. Conseillé par sa femme Livie, Auguste décide de pardonner à Cinna, geste politique qui, chez Corneille, correspond à la recherche du calme intérieur par la domination de soi devant des trahisons multiples :

« En est-ce assez, ô ciel ! et le sort, pour me nuire,

A-t-il quelqu’un des miens qu’il veuille encor séduire ?

Qu’il joigne à ses efforts le secours des enfers ;

Je suis maître de moi comme de l’univers ;

Je le suis, je veux l’être. O siècles , ô mémoire !

Conservez à jamais ma dernière victoire ! (…) »

Corneille « Cinna ou la clémence d’Auguste» (1641) (acte V, scène 3) L’épisode est historique et a marqué les contemporains de l’empereur Auguste (63 avant notre ère – 14 après)

 

« Pardon » vient de par-don : un don total. Mais il n’y a pas de don sans contre-don nous apprend Marcel Mauss :

http://www.retorica.fr/Retorica/31-soc-don-contre-don-contrat-2016/

Ce préambule nous éclaire sur la notion de « justice réparatrice » ou « restaurative ».

(2) Justice réparative. Sans s’opposer à la logique punitive, la justice réparative se propose de “réintégrer la victime, l’infracteur et la communauté dans un processus élargi de réparation. Inspirée de pratiques à l’œuvre dans des sociétés non occidentales pour dénouer des conflits. (…) Il s’agit de donner à l’infracteur l’occasion de comprendre ses actes et d’en assumer le poids. Cela peut permettre également d’éviter sa désocialisation. Quant à la victime, cette façon d’envisager le processus de la justice lui offre d’y prendre une part active et ainsi de reconstruire ce qui peut l’être, au sein d’une communauté qui la soutient.” (d’après une présentation du livre d’Howard Zehr, “La justice restaurative. Pour sortir des impasses de la logique punitive.” Ed Labor et Fides, 104 pages, 2012, 13,00 €). “Howard Zehr (1944), enseigne la justice restaurative à l’Université mennonite d’Harrisonburg en Virginie (Etats-Unis). Consultant et conférencier dans le monde entier, il a notamment accompagné le travail des avocats de la partie civile lors du procès de l’auteur de l’attentat d’Oklahoma City en 1997, en vue d’une meilleure prise en compte des besoins des victimes.” (même source).

 

En France, l’Ecole nationale d’administration pénitentiaire (ENAP) a organisé, le 15 mars 2011, la première journée d’études sur la “justice restaurative”. Elle regroupait 200 personnes (administration pénitentiaire, associations, magistrats, psychiatres). “Durant cette journée d’études, une application concrète était proposée aux participants par la restitution de la première expérimentation de rencontres rétenus-victimes. Cette expérimentation a été réalisée récemment à la maison centrale de Poissy, en partenariat avec l’Institut national d’aide aux victimes et de médiation (INAVEM), le Service pénitentiaire d’insertion et de probation des Yvelines (SPIP 78) et l’ENAP. Les rencontres détenus-victimes permettent à des victimes de rencontrer, durant cinq à six séances, des détenus ayant commis les mêmes faits que ceux dont elles ont souffert. Ces rencontres se déroulent dans une démarche de compréhension réciproque, sous la responsabilité des animateurs formés à la médiation et en présence de représentants de la société civile.” (Compte-rendu du ministère de la Justice, 2011).

On a cru que la justice réparative allait être une solution généralisable. Il a bien fallu déchanter. Elle n’est envisageable que dans des cas précis et toujours singuliers. Il faudra beaucoup de temps pour retrouver l’efficacité qu’elle peut avoir dans des sociétés dites primitives.

 

(3) Un cas exemplaire. L’Etat de Floride est très répressif et ne voit pas baisser la criminalité. Mais une justice « restorative » (réparatrice) tente aux victimes et aux coupables de surmonter ensemble leurs traumatismes. « Née au Canada, cette démarche s’est développée dans les communautés protestantes dès les années 1970 » (NB) « Une autre justice » (documentaire réalisé par Isabelle Vayron de la Moureyre et Chloé Henry-Biabaud LCP 2016-12-16) En Floride, Agnès Furney et Léonard Scovens s’écrivent depuis onze ans. Lui est condamné à perpétuité depuis le meurtre de son ex-petite amie et du fils d’Agnès.

« Après le meurtre de ma fille et de mon petit-fils, j’étais comme anesthésiée. Pendant des mois, j’étais en dépression. L’écriture m’a permis de commencer à guérir. Avec le temps, j’ai ressenti le besoin et l’envie de parler à cet homme. Je voulais comprendre, savoir qui il était. J’ai découvert qu’il était impossible de le rencontrer tant qu’il était en prison. »

Léonard déclare de son côté : « Agnès a été la première personne à m’avoir dit que je n’étais pas un meurtrier, mais un homme qui avait tué – il y a une différence. Avant elle, je n’arrivais pas à saisir ça. J’ai fait une terrible erreur et, pendant longtemps, j’avais accepté d’être défini par cette erreur. Agnès a arrêté ça. Et quand elle l’a fait, j’ai pu commencer à me voir comme un homme, comme un être humain, et ça a été le début d’un changement. »

Pour Agnès, Léonard est devenu une partie de « la solution » : « De cette correspondance, nous avons chacun tiré de quoi guérir. Nous avons décidé de partager cette guérison avec d’autres qui vivaient quelque chose de similaire dans leur vie. » Ils en ont fait un livre et tentent de partager leur expérience, lui en prison, elle à l’extérieur.

(d’après NB : Nicolas Bourcier, Le Monde, 16 déc 2016)

 

Roger et Alii – Retorica- 1 010 mots – 6 200 caractères – 2017-04-28

 

 

 

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