15 JUS mineurs criminels repères 2009-03

1. Un monstre de douze ans. “Moi, je sais qu’il existe des êtres maléfiques. J’avais eu la chance de ne pas en croiser un trop grand nombre – essentiellement des ados, mais aussi quelques jeunes enfants. Je me souviens particulièrement d’un garçon qui, âgé d’à peine douze ans, avait un visage cynique, endurci, au rictus cruel, que n’aurait pas désavoué un condamné à perpète de Saint-Quintin. Il m’avait tendu sa carte de visite, un rectangle de papier rose vif sur lequelfigurait son nom suivi du seul terme “Entreprises”.

Entreprenant, le gamin l’était effectivement. Encouragé par la confidentialité de notre entretien, il m’avait parlé sans vergogne des dizaines de vélos qu’il avait volés, de ses cambriolages et des gamines qu’il avait séduites. Il n’en était pas peu fier.

Ayant perdu ses parents dans un accident d’avion à l’âge de quatre ans, il avait été élevé par une grand-mère complètement dépassée, qui cherchait à convaincre tout le monde – elle-même y compris – que le garçon avait un bon fond. Mais ce n’était pas le cas. Ce garçon avait un mauvais fond. Quand je lui avais demandé s’il se souvenait de sa mère, il avait pris un air lubrique et répondu qu’elle semblait un bon coup sur les photos qu’il avait vues d’elle. Ce n’était pas de la fanfaronnade. C’était vraiment lui. 

Plus je passais de temps avec lui, plus j’étais découragé. C’était comme d’éplucher un oignon pour découvrir que chaque couche est plus pourrie que la précédente. Son fond était mauvais, irrémédiablement mauvais. Et selon toute probabilité, ça ne pouvait qu’empirer.

Et je ne pouvais rien y faire. Il se destinait certainement à faire carrière dans le crime. Si la société avait de la chance, cela se limiterait à des arnaques en tout genre. Sinon, beaucoup de sang allait couler. Le bon sens aurait été de l’enfermer, de l’empêcher de nuire, de l’emprisonner pour notre protection. Mais la démocratie en décide autrement  et, tout bien pesé, je reconnais que c’est mieux ainsi. (Jonathan Kellerman, “Le Rameau brisé”, 1985, Seuil Policiers, 2003 p. 96). On peut considérer que la suite de la fiche est un commentaire des deux dernières phrases : “Le bon sens aurait été de l’enfermer, de l’empêcher de nuire, de l’emprisonner pour notre protection. Mais la démocratie en décide autrement  et, tout bien pesé, je reconnais que c’est mieux ainsi.”

2. Jonathan et Faye Kellerman. Spécialiste de psychologie enfantine, Jonathan Kellerman vit à Los Angeles avec sa femme, Faye Kellerman également psychologue et romancière. “Le Rameau brisé” traite de pédophiles criminels, ici c’est plus qu’un pléonasme  car ces prédateurs semblent totalement habités par le Mal. Ce roman de Jonathan Kellerman inaugure une série de romans particulèrement brillants où le docteur Alex Delaware, psychologue, travaille avec son ami, l’inspecteur Milo Sturgis. Un autre roman “La psy “fait partie de cette série. L’extrait que j’ai retenu montre une attention extrême aux problèmes de société. Existe-t-il des êtres marqués par le Mal dès leur enfance ? Et que peut-on faire ?

3. Dans grand criminel, il y a grand. Chacun cherche sa propre grandeur, là où il peut la trouver et la développer. Et cela dès l’enfance. Regrouper les mineurs délinquants dans les CEF (Centres éducatifs fermés) peut, comme pour les prisons, encourager l’émergence de futurs délinquants mieux formés. Le fait même d’évoquer la responsabilité pénale à 12 ans va donner du dynamisme à celles et ceux qui voudront s’en montrer dignes par quelque signalé méfait. Pour certains adolescents, le moindre séjour en prison confère à l’intéressé un brevet de civisme ou d’incivisme, comme on voudra, mais un brevet tout de même, bien supérieur à celui que l’on passe en fin de troisième. 

4. La solution passe par la dispersion non la concentration. D’où le recours à des familles d’accueil formées à ces publics spécifiques, aidées par des éducateurs, véritables auxiliaires de justice, qui veillent sur les personnes dangereuses. Et qui, sans faiblesse et sans bruit, font agir l’autorité judiciaire quand il le faut. Et naturellement, s’il y a enfermement, ce ne peut être que dans une cellule individuelle avec obligation de travailler, de se soigner avec les moyens qui le permettent. 

5. Avoir un comportement monstrueux ne signifie pas qu’on soit un monstre. Il faut que le mineur puisque qualifier son acte de monstrueux sans s’identifier à l’acte lui-même afin qu’il ne soit pas constitutif de sa personnalité. Il faut l’aider à en chercher les causes et ceci sans œillères : psychogénéalogie, antériorités (renaissances) etc… tout est bon pour recréer un for intérieur dominé et apaisé. Cette notion de for intérieur (elle vient du forum latin, de l’agora grecque) signifie que plusieurs personnalités contradictoires dialoguent en nous et qu’il faut les harmoniser. 

6. Rolph Schübel. A la mémoire d’un monstre, documentaire. Allemagne, 1983 nous permet de reprendre le même problème sous un autre angle.  Né en 1946,  Jürgen Bartsch, entre 15 et 19 ans, assassine quatre fois des enfants après les avoir torturés. Arrêté‚ en 1963, deux fois jugé en 1964 puis en 1974, il accepta de se laisser castrer pour mettre un terme à ses pulsions meurtrières. Il mourut en 1976, à 30 ans , sur la table d’opération, au soulagement général. Dans le hit-parade des monstres, les citoyens de RFA le placèrent en deuxième position, juste après Hitler et avant Mengele. Le documentaire de Rolf Schübel est centré‚ sur le récit de Bartsch lui-même, extrait des entretiens enregistrés en prison par les experts psychiatres. La presse à scandale  s’était livrée à une exploitation commerciaele éhontée du cas Bartsch. Le réalisateur a rassemblé les témoignages des hommes et des femmes qui ont croisé sa vie. Les parents adoptifs ont refusé de parler.

7. Pourtant lors du procès son père adoptif avait posé la question essentielle : « J’aimerais savoir une chose : est-ce que le petit avait ça à la naissance, ou est-ce que c’est nous qui l’avons amené à ça avec notre éducation ? » Abandonné dès sa naissance, Jürgen Bartsch (on le découvrit à l’autopsie) avait une lésion cérébrale. Il reste pendant sa première année; à l’hôpital où, selon leurs dires, il aurait été choyé par les infirmières.Puis il est adopté par un couple de bouchers qui ne pouvait pas avoir d’enfants. Les parents sont très occupés, la vie est dure en Westphalie après la guerre. Ils s’occupent de lui, à leur manière, lui offrent des jouets mais ne jouent jamais avec lui. Surtout, la mère, ménagère maniaque, exige une propreté absolue et le bat souvent, alternant les coups et de brèves manifestations de tendresse. Les voisins témoignent d’une éducation rigide qu’ils désapprouvent. L’enfant n’a pas d’amis.

8. Petit, craintif, l’enfant devient le souffre-douleur de ses camarades. Les adultes restent passifs ou absents. Constamment battu, il nourrit des rêves de représailesoù il se représente en « Vengeur ». Ayant grandi, il vole de l’argent à ses parents, pour payer des garçons plus costauds qui le défendent. Vers 12 ans ses parents le placent dans une première pension pour enfants difficiles : il y mène une vie très heureuse. Enfin il n’est plus battu, il vit dans la nature avec des animaux : « c’était le Paradis« . Mais il semble que ses parents aient appréhendé les difficultés de la puberté. Au bout d’un an ils le placent dans une autre maison pour l’habituer, selon le père, au service militaire. Dans cette maison religieuse pour enfants difficiles, les pensionnaires sont (de l’avis d’un témoin qui y a fait ses études) régulièrement et copieusement battus. En même temps les enseignants religieux diabolisent la sexualité, promettant l’enfer à ceux qui se masturbent mais  certains d’entre eux ont un comportement équivoque envers quelques élèves. L’enfant fait deux fugues et lors de la seconde, tente de pousser sous un train, l’ami qui l’accompagne. Il dit s’en vouloir de cette pulsion incontrôlée. Les parents le retirent de la pension.

9. Il devient apprenti boucher chez ses parents. Il dit ne pas supporter l’abattage des veaux. Il dit aussi que la vie devient carrément infernale : sa mère adoptive le bat souvent parce que le magasin n’est jamais assez propre. Il n’a pas d’ami. Ses fantasmes sexuels tournent toujours autour d’une vengeance à assouvir par le meurtre. A quinze ans c’est le premier drame : il attire un jeune garçon dans un chemin isolé, l’oblige à se déshabiller, le tue et va l’enterrer dans un blockaus dont il a fait son refuge. D’après son témoignage il met des mois avant de se remettre de ce crime. Il prie beaucoup mais ne peut se confier à personne. Puis les pulsions reprennent. Et avec elles les meurtres,  toujours selon le même scénario. La cinquième et dernière victime réussit à se défaire de ses liens. Elle donne l’alarme. Jürgen Bartsch est arrêté. C’est la stupeur au village (comment un garçon aussi calme, aussi poli, a-t-il pu commettre ces crimes ?) puis l’indignation (il faut éliminer le monstre !).

10. Son premier procès est vite expédié. Reconnu entièrement responsable de ses actes, il est condamné à la réclusion perpétuelle. Dix ans plus tard, il est rejugé‚. On admet les circonstances atténuantes : d’où dix ans de détention avec obligation d’un traitement médical approprié. Mais lequel ? Quoique détenu, le jeune homme se marie (le documentaire ne fournit pas d’éclaircissement sur cet épisode, opération publicitaire selon un psychiatre). Les médecins hésitent : psychothérapie ? psychanalyse ? mais aucun des spécialistes réputés n’osent s’engager sur ce cas, lobotomie ? (technique vieillie et aléatoire), castration chirurgicale et chimique (expérimentée avec succès sur la personne consentante d’un violeur plusieurs fois récidiviste). Le jeune homme accepte avec beaucoup de réticences. Lui non plus, ne voit pas d’autre solution. Il souffre trop et il comprend que la société a le droit de se défendre. Il meurt, à 30 ans, sur la table d’opération, à la suite de l’anesthésie.

11. Trois éléments m’avaient paru intéressants dans ce documentaire remarquable (Prix de la critique cinématographique allemande en 1984, passé sur Arte le 28 novembre 1992 :

a) Jürgen Bartsch a été souvent battu. On battait beaucoup les enfants en Allemagne, dans l’entre-deux-guerres. Une psychanalyste, Alice Miller(1923 – 2010) , remarquait qu’Adolf Hitler avait, lui aussi, été copieusement frappé par son père et qu’il s’était ainsi endurci à toutes souffrances, les siennes, celles des autres : Alice Miller : «C’est pour ton bien » (1985)

b) Pourquoi ces parents avaient-il adopté l’enfant ? La génération qui avait ovationné Hitler se rua, après la guerre, sur le travail, comme on se saoule, pour oublier. Avoir un enfant semblait, pour ce couple, accéder à la normalité. En prison le jeune homme s’est senti curieusement proche de ses parents qui le visitaient souvent. Il aimait leurs visites mais ne pouvait pas les supporter plus d’un quart d’heure.

c)Il avait un besoin immense de tendresse, d’affection, d’amour. Ses fantasmes sexuels s’étaient tournés vers une seule compensation, la haine, rendre les coups reçus, faire souffrir comme il avait souffert. Et personne pour l’aider à redresser cette affectivité tordue. Cette énergie n’arrivait à s’exprimer que dans le sadisme.

12. Affaires récentes de lycéens devenus des tueurs en série. Parents, professeurs, administrateurs à tous niveaux portent une lourde responsabilité dans ces drames. On s’inquiète des programmes, de leur contenu en oubliant de surveiller les cours de récréation et de protéger les plus faibles. Quelques élèves disjonctent, tuent et se tuent, ivres d’une gloire éphémère sur Internet. Comment s’en étonner ? Quand donc se penchera-t-on sur les apports des pédagogues comme Freinet pour en tirer enfin les conséquences ? 

Roger et Alii

Retorica

(11.900 signes) 

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