16 LIN mots concrets abstraits réels imaginaires 2018-09

16 LIN mots concrets abstraits réels imaginaires 2018-09-23

 

Ceci est à relier à la sémantique générale. Voir :

http://www.retorica.fr/Retorica/16-lin-semantique-generale-1998-06/

Roger

 

(1) Un mot est un signe linguistique composé d’un signifiant et d’un signifié. Le signifiant est le mot lui-même, en l’absence de toute signification ; un mot étranger dont je ne connais pas le sens est un signifiant… insignifiant pour moi ! Le signifié c’est l’image mentale qui s’attache au signifiant. Quand j’entends en français le mot chien  ou en anglais le mot dog  je puis me le représenter immédiatement. En somme le signe me fait signe ! Le vrai chien que je rencontre dans la rue ou que je caresse (au risque de me faire mordre !) , c’est le référent, c’est-à-dire l’objet ou ici l’être vivant par référence, par rapport auquel on utilise le mot.

 

(2) Il ne faut pas confondre le référent et le signe, le mot et la chose. Le mot chien ne mord pas. Mais si un chien m’a mordu récemment le mot va faire surgir en moi des impressions, des connotations désagréables. Sinon le mot chien me paraît parfaitement neutre. Quand je dis le mot chien  je puis penser au berger allemand qui m’a mordu et mon voisin au petit Yorkshire qu’il adore. Nos images mentales étant très différentes notre conversation sur les chiens sera difficile car cette notion sera chargée d’affectivité. Ces chocs d’images mentales entraînent des incompréhensions et trop souvent des haines, des meurtres et enfin des guerres, des génocides.

 

(3) Ce sont là des banalités vieilles comme le monde. Esope prouvait que la langue est la meilleure et la pire des choses… Montaigne en disait de même sous une forme différente : “Nos querelles sont langagières”. Efforçons-nous d’appliquer le “tamis de Socrate” et distinguons avant de parler ce qui est vrai, ce qui est bon et ce qui est utile. Ce qui n’est ni vrai, ni bon, ni utile ne devrait pas franchir notre bouche. Car ce qui est impur ce n’est pas ce qui entre dans la bouche de l’homme mais ce qui en sort dit la vieille tradition judéo-chrétienne.

 

(4)  Très souvent les mots nous déconcertent car nous ne savons pas très bien comment nous les faisons fonctionner. Ainsi le mot chien  : quand je dis berger allemand  mon image mentale est plus nette que celle de chien. Mais l’image mentale de chien est plus nette que celle d’animal. A vrai dire je n’arrive pas à me figurer l’idée d’animal  alors que chien  va susciter en moi une image personnelle. C’est cette différence qui fait que chien est considéré comme un terme concret et animal  comme un terme abstrait. Mais cette distinction est peut-être discutable car si je parle d’animal et d’animalité, le premier est moins abstrait que le second et par rapport à lui pourrait presque passer pour un terme concret… On devine que derrière ces distinctions se dissimule un débat philosophique (nominalisme, rasoir d’Occam “ne pas multiplier les êtres sans nécessité”, etc.) mais ce n’est pas le lieu d’en parler.

 

(5)  Autre problème : 6/20, 10/20, 15/20…les notes mises à des devoirs, sur un bulletin trimestriel sont-elles concrètes ou abstraites ? Leur trace inscrite est évidemment concrète mais leur réalité est abstraite. Elle renvoie à un savoir ou à une compétence de l’individu. Savoir ou compétence tout à fait réel et qui peut s’actualiser d’une manière concrète. La note est donc un abstrait réel. Mais elle ressentie par l’élève d’une manière quelquefois très douloureuse : c’est alors un concret !

 

(6) L’élève qui triche pour avoir une bonne note sans la compétence qui va normalement avec, fait partie des gens pour qui le mot chien  peut mordre ! Même si le correcteur ne sait pas qu’il a triché, cette note ne renvoie qu’à son ignorance. Elle reste et le sanctionne plus tard. On ne peut pas tromper tout le monde tout le temps… Mais de quel ordre est le lien entre la note et le savoir ou la compétence qu’elle traduit ? La note est-elle une métaphore? un symbole ?  une métonymie ? Je penche pour la métonymie car la note est un indice du savoir ou de la compétence qu’elle désigne.

 

(7) Allons plus loin. J’ai assisté dans la rue à la scène suivante :  “ Un garçon offrait un bouquet de fleurs à une fille ; elle lui a souri et lui a donné un long baiser”. J’en ai conclu à de l’amour entre ce garçon et cette fille. Garcon, fleurs, fille, elle lui a souri, baiser sont des termes concrets : chacun d’eux désigne une réalité que je puis me représenter. Car la scène est restée dans mon souvenir. Chacun de ces termes désigne la réalité qu’il traduit. C’est pourquoi les mots concrets renvoient à des significations de désignation.

Par contre le mot amour, présenté en italique, est un terme abstrait : je l’ai déduit de l’ensemble des cinq mots concrets qui m’ont servi d’indices. Il établit une relation entre ces mots. C’est pourquoi les mots abstraits renvoient à des significations de relation.

 

(8) Les mots concrets vont évoquer des réalités qui relèvent des cinq sens : visuel, auditif, tactile, olfactif, gustatif. Plus l’ensemble de mots sollicite les sens, plus est puissant le sentiment de concret, de réel. Surtout si l’affectivité s’en mêle, si par exemple, je suis indirectement mêlé à la scène évoquée plus haut (Je me croyais aimé de cette fille et…) Il faut au moins deux termes concrets pour pouvoir déduire un terme abstrait :  C + C -> A (concret + concret -> abstrait). Il me faut au moins un chien  et une vache pour parler d’animaux  !  Il m’a fallu un garçon une fille, un bouquet de fleurs, un sourire et un baiser pour parler d’amour.

 

(9)  Ensuite les abstraits peuvent se combiner entre eux. Comme dans le discours suivant : “Les animaux connaissent-ils l’amour ? sans doute mais rarement sous les formes élaborées que l’on rencontre dans l’espèce humaine.” Tous les termes soulignés sont des termes abstraits. Le discours a monté de niveau. Il me faut faire un effort d’imagination pour redescendre de temps à autre au niveau concret et par exemple me représenter ce que signifie “rarement” : en effet certaines espèces connaissent des parades amoureuses très complexes mais ce n’est pas le le cas le plus général. Les mots abstraits sont également moins chargés d’affectivité.

 

(10) Le bouquet de fleurs  dont je parle est une expression plutôt abstraite si l’on y songe :  était-il gros ou petit ? s’agissait-il d’œillets, de roses ou de marguerites ? C’est pourquoi beaucoup de personnes confondent le flou avec l’abstrait. L’expression bouquet de fleurs  paraît floue : en fait c’est un concret qui dans sa généralité commence à devenir abstrait… Dire qu’elle est concrète est au fond une convention. On s’y perd un peu… d’où l’utilité du rasoir d’Occam…qui évite de couper les cheveux en quatre !

 

(11) J’ai la mémoire qui flanche. Je ne me souviens plus très bien si j’ai vu réellement la scène du bouquet, ou si je l’ai lue, ou si je l’ai vue au cinéma… Elle est si courante ! A moins d’avoir été mêlé à l’évènement, pour mon cerveau, il n’y a pas de différence : ce sont les mêmes zones qui sont activées pour les souvenirs réels ou imaginaires ! Si j’ai vu la scène c’était une scène réelle, si je l’ai lue ou vue au cinéma c’était une scène imaginaire. Si j’ai vu ces indices d’amour c’était de l’abstrait réel. Mais si je les ai imaginés…. cet amour était un abstrait imaginaire….

 

(12) Nous en avons assez pour construire un tableau qui nous permettra d’approfondir cette réflexion :

 

 

 

 

 

mots /            êtres               concrets                         abstraits

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réel                scène  vue           ->       amour réel

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imaginaires                         scène  imaginée    ->  amour imaginaire

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On remarque d’abord que les mots sont doublés par les êtres (synonymes ici de choses), c’est-à-dire leurs référents.

 

(13) Si je pratique le rêve éveillé, je vais naturellement créer des êtres et des actions imaginaires. Etres et actions qui peuvent d’ailleurs devenir parfaitement réels. Je me prépare à un oral et j’imagine par avance la scène avec ses possibilités, les questions qu’on peut me poser, les réponses que je fournis etc… Je visualise la scène. C’est une technique souvent pratiquée en préparation sportive, on se fait le film de l’épreuve. Cette technique relève de la sophrologie et de la p.n.l. Et le jour de l’épreuve je ne vais pas être surpris. La scène sera alors réelle.

 

(14) C’est exactement la même chose pour les abstraits. Les êtres mathématiques, comme le théorème de Pythagore, sont des abstraits imaginaires ; une hypothèse scientifique est aussi un abstrait imaginaire ; l’ensemble des relations entre les personnages d’une pièce ou d’un roman est aussi un abstrait imaginaire. Mais voici qu’en bricolant j’ai besoin de construire un angle droit parfait avec une règle, un compas et le théorème de Pythagore. Cette fois je suis passé dans la réalité. Cet angle droit est devenu un abstrait réel.

 

(15) L’hypothèse scientifique devient une loi scientifique quand de multiples expérimentations la confirment. Ainsi la loi de la gravitation est  impitoyable si vous ne disposez pas d’un engin pour la vaincre. Même chose pour les lois sociales : le Décalogue (les dix commandements), la Déclaration des Droits de l’Homme, le code civil, le code pénal sont des abstraits réels. Ils reçoivent des applications concrètes. Ainsi c’est en s’appuyant sur la déclaration des Droits de l’Homme qu’Amnesty International fait libérer des prisonniers d’opinion. Il manque simplement à cette déclaration une force internationale efficace pour être respectée.

 

(16)     Autre abstrait réel : le code de la route dont l’inobservance peut vous mener en correctionnelle. Toutes les lois, les codes sociaux etc. sont des abstraits réels  qui vont se traduire en actes, donc en concrets réels (ex : les marques de politesse).

Enfin je souhaite organiser dans une classe un travail de groupe efficace.  Je demande à chaque élève de  répondre sur 1/4 de feuille à la demande suivante : “Donner trois noms d’élèves avec qui vous souhaiteriez travailler”. L’organisation des groupes que je vais en déduire est appelé un sociogramme et c’est un abstrait réel. Parce qu’il s’agit de relations invisibles mais réelles qui unissent des personnes. Et qui unissent toutes les personnes qui se connaissent. C’est pourquoi Saint-Exupéry a écrit : “L’homme n’est qu’un nœud de relations, les relations comptent seules pour l’homme”.Ces relations sont de l’abstrait réel mais elles sont très effectives car elles reposent sur des indices, des gestes. D’ailleurs on dit : “Son geste m’a ému” et un cadeau fait souvent plus plaisir qu’un chèque de même valeur car il est  moins abstrait donc plus chargé d’affectivité. Par contre nous avons vu que l’ensemble des relations entre les personnages d’une pièce ou d’un roman étaient,  un abstrait imaginaire.

 

(17) Ceci va très loin. L’invisible n’est pas forcément imaginaire. Simplement nos sens sont limités. Scientifiquement les microscopes électroniques et les accélérateurs de particules permettent de descendre dans l’infiniment petit à des échelles très basses ( 10 puissance – 33 cm). Il s’agit toujours de réel mais le phénomène n’étant perçu que très indirectement on peut parler d’abstrait réel.

 

(18) Même chose pour les phénomènes d’influence, de télépathie etc. qui sont des abstraits réels (sauf s’il s’agit d’une expérience truquée !). . Ces relations sont abstraites mais réelles. Et à un niveau plus subtil Freud remarque : “La pensée doit s’intéresser aux voies de liaison entre les représentations sans se laisser tromper par leur intensité”. Traduction : deux images mentales (concrets réel ou imaginaire) peuvent être unies par des relations très ténues (abstrait réel ou imaginaire).

 

(19) Et Dieu là-dedans ? Tout dépend des représentations personnelles de chacun. Dieu peut être un  concret imaginaire (le vieillard barbu et majestueux assis sur le trône céleste, anthropomorphisme refusé énergiquement par le judaïsme et l’islam), un concret réel (pour ceux qui ont l’impression d’en sentir la présence presque physique), un abstrait réel (sous la forme de l’Energie lumineuse, du Tao, de la Nature chez Spinoza « Deus sive Natura » ) ou un abstrait imaginaire (pour les incroyants qui refusent toute transcendance comme explication du monde). Même démarche pour d’autres notions mystérieuses comme la Vie, la Mort, la Justice etc… Je mets une majuscule à tous ces termes qui se prêtent facilement à l’allégorie, c’est-à-dire au concret imaginaire. Elle est souvent créée pour permettre de se figurer la notion. Ainsi la Mort devient un squelette muni d’une faux. Comment sont victimes de cette représentation hideuse de la mort ? Pourtant le mot mort  ne mord pas !

 

Roger et Alii – Retorica – 2080 mots – 12 700 caractères – 1998 – 2018-09-23

 

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