16 LIN novlangue jargons 2015 04

J’aurais aimé rédiger cet article. Le collectif « Les mots sont importants l’a fait ! Je le reproduis donc après autorisation tacite du collectif. Seule la numérotation des paragraphes est de Retorica (1 à 7) J’ai ajouté des remarques concernant le jargon des administrateurs de l’Education nationale (8), l’état de notre enseignement selon SOS éducation (9) et enfin une information scandaleuse concernant l’ENA (10). Roger.

 

  1. « Eléments de langage Toi aussi, apprends à rédiger un manifeste pour refonder à gauche ! par Collectif Les mots sont importants 9 avril 2015 De très bons livres ont été écrits, par George Orwell ou Victor Klemperer par exemple, sur la novlangue totalitaire, stalinienne ou nazie. Alain Bihr plus récemment a très bien répertorié et déconstruit la novlangue néolibérale, Myriam Marzouki celle de la Tunisie benaliste et Akram Kelkaïd celle du despotisme qatari. Mais il s’est aussi constitué en France, ces dernières décennies, une novlangue de gauche, consistant pour une large part en un mélange subtil entre la phraséologie stalinienne et les derniers acquis du jargon néolibéral, publicitaire et entrepreneurial…

 

  1. « Comme les autres novlangues, la novlangue de gauche se caractérise avant tout par une grande pauvreté, et par la récurrence de quelques mots-clé, quelques substantifs, quelques adjectifs et quelques verbes au fort pouvoir incantatoire, glissés pour cette raison à tous les coins de phrase, de manière à relever, enjoliver ou tout simplement gonfler, remplir, meubler un discours souvent indigent quant au fond. Car il faut tout de même signaler cette différence notable avec la novlangue totalitaire ou néolibérale : ce n’est pas la violence d’Etat, ou l’exploitation économique féroce, que vient masquer, enjoliver et enchanter la novlangue de gauche, mais plutôt le vide sidéral de la pensée.

 

  1. « Le collectif Les mots sont importants se propose donc aujourd’hui d’initier ses lecteurs et lectrices à cette langue de bois garantie 100% de gauche, qualité française, qui a nourri depuis trente ans plusieurs trentaines d’appels et de manifestes à « recréer du lien », « rassembler », « refonder à gauche » et retrouver, « tous ensemble » bien entendu, « l’espoir » d’une « transformation sociale » – cela à base de « convergences » et de « rendez-vous unitaires » plus que d’idées politiques bien précises.

 

  1. « Voici donc un petit kit de 23 mots-clés, permettant à tout un chacun de se fabriquer son propre petit manifeste de la refondation unitaire à gauche. En assemblant, dans plusieurs ordres possibles, les noms, les adjectifs et les verbes qui suivent, vous pourrez aisément, sans même inclure la moindre analyse ou la moindre proposition politique précise, créer ex nihilo un beau discours qui présentera toutes les apparences du sérieux et vous ouvrira sans doute la porte d’une publication dans L’Humanité ou dans Regards – voire, qui sait, une place à la tribune d’un meeting du Front de gauche.

 

  1. « Afin de vous aider dans vos premiers essais, un modèle vous est ensuite proposé, dont vous apprécierez l’efficacité.

Les 23 mots-clé :

Noms :

  1. gauche
  2. transformation sociale
  3. espoir
  4. convergence
  5. tous et toutes
  6. énergies
  7. projet
  8. chantier
  9. espace
  10. temps fort
  11. stratégie
  12. responsabilité

Adjectifs :

  1. social
  2. émancipateur
  3. écologiste
  4. inédit
  5. ouvert
  6. porteur

Verbes :

  1. convaincre
  2. ne pas renoncer
  3. changer la vie
  4. refonder, reconstruire
  5. faire société, faire force commune

 

  1. « Modèle de texte incluant les 23 mots-clé :

« Notre responsabilité, c’est de convaincre toutes celles et tous ceux qui n’ont pas renoncé à changer la vie, de la nécessité de faire force commune. Seul un espace politique inédit, ouvert sur la société et porteur d’un projet de transformation sociale et écologiste, peut permettre la convergence de toutes les énergies qui souhaitent reconstruire un projet et une stratégie d’une gauche émancipatrice. Les Chantiers d’espoir, avec leur temps fort le 11 avril, doivent y contribuer. »

 

  1. « p.-s. Cette composition, qui n’est qu’une des multiples combinaisons possibles de nos 23 mots-clés, n’est pas l’oeuvre d’un générateur automatique de textes, mais d’une génératrice, nommée Clémentine Autain. Il est paru, le 5 avril 2015, dans le journal L’Humanité, au milieu de quelque autres paragraphes tout aussi virtuoses, nous apprenant notamment que « nous sommes au pied du mur de nos responsabilités historiques », que « nous avons à répondre à un double défi »: « reconstruire une gauche dans notre pays » et « endiguer la défiance à l’égard de l’espace politique », ajoutant que « face aux repères brouillés » il faut « prendre la mesure du chantier de reconstruction qui nous attend », et qu’heureusement « une recomposition se prépare », qui devra résulter « d’une cohérence nouvelle dans le champ social, culturel, politique » mais aussi « d’une convergence de ce qui émerge comme intelligence et action critiques dans la société ». Etc, etc… »

 

 

  1. Le jargon des administrateurs de l’Education nationale a fourni des perles inénarrables et d’abord ces élèves qui deviennent des apprenants :

http://www.retorica.fr/Retorica/06-edu-apprenant-ou-eleve-2013_11/

On relève ici et là des formules réjouissantes : un ballon devient un « référentiel bondissant ou rebondissant » ; un ballon de rugby, c’est un « référentiel bondissant alternatif ou aléatoire ». « L’instrument scripteur » est une expression courante chez les spécialistes des premiers apprentissages. « On la relève dans une circulaire de juin 1999 signée de Ségolène Royal, alors ministre déléguée à l’enseignement scolaire. « Elle vient du fait que les petits n’apprennent plus à écrire en trempant leur plume Sergent-Major dans l’encrier, mais avec des crayons, des stylos, des feutres, etc. Toutes sortes d’outils qu’ils doivent apprendre à tenir correctement. Les textes professionnels à ce sujet évitent d’en énumérer la liste toutes les trois lignes » (source non identifiée) Ce qui paraît normal. Mais que dire du badminton devenu « une activité duelle de débat médiée par un volant » ? (document de 2001). Ou du canoë-kayak défini comme « une activité de déplacement d’un support flottant sur un fluide », (texte didactique de 1993). Regis Debray assurait que les parents étaient devenus des « géniteurs d’apprenants ». C’était faux. On respire. Mais dans un forum Klouguinette note « Aha, ça me rappelle qu’au CM2, pour mon bulletin, au lieu de dire « natation » ou n’importe quoi d’autre, ils m’ont sorti : mesures de performances réalisées dans un environnement instable (…)  ». Une telle obéissance aux dickats des supérieurs hiérarchiques laisse pantois. On pense à Boileau : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, / Et les mots pour le dire arrivent aisément. » (Boileau, Art poétique, chant I, 1674). A quelles pratiques pédagogiques renvoie ce type de jargon ? On le sait mieux quand on voit la montée de l’illettrisme en France.

 

  1. 09 FRA illettrisme SOS éducation 2016-08-01

« … chaque année, plus de 20 % des élèves qui sortent pourtant de 5 années d’école primaire arrivent au collège sans savoir correctement lire, écrire, compter.
Selon certaines enquêtes, ce chiffre monte à 58 % dans les zones d’éducation prioritaires, soit plus d’un enfant sur deux chez les familles défavorisées dont la plupart des parents ne peuvent pas suivre et reprendre les leçons !

Pour eux, comme pour cette jeune femme que j’ai rencontrée, trouver son chemin en lisant les panneaux est un enfer. On ne parle bien sûr même pas de tenir un budget pour sa famille, en épluchant les factures. Ces tâches, des plus élémentaires, leur sont quasiment hors de portée.

(…)

C’est ainsi que chaque année, plus de 100 000 jeunes sortent du système scolaire sans aucune qualification : 100 000 vies brisées avant même d’avoir réellement commencé. Et ce ne sont là que les chiffres officiels.

(…)

Ces jeunes décrocheurs scolaires – qui finissent complètement illettrés – forment en effet les gros bataillons des chômeurs de longue durée.

(…)

(Claire Polin SOS Education 2016-08-01).

 

Le mépris d’une langue française précise et claire va très loin. Au nom d’un utilitarisme mal compris il conduit à disqualifier les langues étrangères dans les plus hautes sphères.

 

 

 

 

 

 

 

 

  1. La diversité linguistique menacée dans la haute administration

Thérèse Clerc (1), Isabelle Alfandary (2), Armelle Groppo et Hélène Méar (3), Thierry Gallèpe (4), Albert Salon (5), Jean-Marc Delagneau (6), Philippe Deniard (7), Yves Montenay (8), Christian Tremblay (9), Éric Fisbach (10), Barbara Meazzi (11), Lauro Capdevila (12) in La Croix 27 février 2015

Voici le lien pour le texte complet :

www.la-croix.com/…/OPINION-La-diversitelinguistiquemenacee-dans-la-..

 

 

Par un simple arrêté ministériel (du 16 avril 2014, ministère de la décentralisation et de la fonction publique), le régime des langues aux concours d’entrée à l’École nationale d’administration a été changé de manière radicale. D’apparence anodine, cette réforme est susceptible d’avoir des conséquences lourdes sur le long terme.

À partir de la session de 2018, la seule épreuve de langue maintenue sera l’épreuve d’anglais. Les autres langues, retenues par l’arrêté du 13 octobre 1999, à savoir 13 langues dont l’allemand, le chinois, l’espagnol, l’italien, le japonais, le portugais ou le russe, seront éliminées des concours d’entrée et, s’agissant de la scolarité, reléguées dans des formations facultatives non prises en compte dans le classement final.

Ce choix de la langue unique représente une régression incompréhensible, contraire à toute vision prospective et aux intérêts de la France tels qu’ils sont généralement affirmés par le gouvernement français.

Le monde d’aujourd’hui est un monde plurilingue qui ne devrait admettre aucune hégémonie linguistique.

Certes, l’anglais est aujourd’hui la langue avec laquelle il est le plus facile de se déplacer à travers le monde, mais l’utilité qu’on lui reconnaît ne doit pas privilégier une seule culture au détriment de l’ouverture au monde que permet la diversité linguistique et culturelle.

Priver les futurs hauts fonctionnaires de cette dimension indispensable est en soi un non-sens, alors que les anglophones s’interrogent eux-mêmes sur les limites de leur monolinguisme.

Mais il faut aussi tenir compte des effets en chaîne que cette décision ne manquera pas de provoquer.

Tout d’abord, la France donnerait un très mauvais signal à l’ensemble des pays dont les langues sont éliminées du concours. Il ne faudra pas s’étonner si ceux-ci, qui représentent la majorité de la population mondiale, épousant la logique affichée par l’ENA, considèrent à leur tour que leurs futurs responsables peuvent se passer du français. Ajoutons que les ambassadeurs de la France se plaignent souvent que leurs collaborateurs maîtrisent insuffisamment les langues et cultures des pays dans lesquels ils sont affectés.

Ajoutons que l’ensemble des concours administratifs ne tarderont pas à s’aligner pour les langues vivantes sur l’exemple donné par l’ENA.

(…)

Cette situation relève de la plus complète incohérence et révèle avant tout une fermeture à la créativité et à l’innovation et une absence d’ouverture intellectuelle et d’ambition pour notre pays.

(…)

Il y a un vrai paradoxe. La dernière promotion de l’ENA vient de se donner comme nom de baptême George Orwell. Or George Orwell a inventé le newspeak ou la novlangue, c’est-à-dire cette langue unique qui dans son esprit est synonyme de servitude.

 

(1) ADEAF : Association pour le développement de l’enseignement de l’allemand en France ; (2) AFEA : Association française d’études américaines ; (3) AFR : Association française des russisants ; (4) AGES : Association des germanistes de l’enseignement supérieur ; (5) ALF : Avenir de la langue française ; (6) APLV : Associations de professeurs de langues vivantes ; (7) CLEC : Cercle littéraire des écrivains cheminots ; (8) ICEG : Institut culture, économie et géopolitique ; (9) OEP : Observatoire européen du plurilinguisme ; (10) SHF : Société des hispanistes français de l’enseignement supérieur ; (11) SIES : Société des italianistes de l’enseignement supérieur ; (12) SLNL : Société des langues néo-latines.

 

  1. Conclusion. Il faut remonter à Malherbe (1555 – 1628). Voici son propos sur la langue, relevé par Racan, son ami et disciple  : « Quand on lui demandait son avis de quelque mot français, il renvoyait ordinairement aux crocheteurs du port au Foin, et disait que c’était ses maîtres pour le langage. » (d’après Racan « Vie de Malherbe ») . Au delà de la plaisanterie, ce propos peut avoir deux sens : les portefaix ont un langage plein d’inventivité ou : il faut s’exprimer d’une manière simple et claire de manière à être compris même par les portefaix. Je crois que les deux sens se rejoignent et nous rejoignent. Cette fidélité au « bon usage » (l’expression est de Vaugelas) permet la communication entre des groupes sociaux différents et des époques différentes. Ceci nous permet d’échapper à la novlangue, aux jargons et à l’étroitesse d’esprit.

 

 

Roger et Alii, Retorica, 2 040 mots, 13 100 caractères, 2016-08-13

 

 

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