16 LIN Sémantique générale 1998-06

1. Il existe un point de passage quasiment obligé entre les sectes (bonnes, suspectes ou dangereuses) mais qui est souvent omis. Tout ce monde là est passé à un moment ou un autre par la Sémantique générale. Pour la comprendre le mieux est de partir de la science-fiction, justement le domaine de prédilection de Ron Hubbard, l’inventeur de la Scientologie.

2. Alfred E. Van Vogt « Le monde des non-A ». Le héros Gosseyn (Go sane : avance, sain d’esprit) vient pour un concours organisé par la Machine et ne comprend pas pourquoi il a pu ressusciter après avoir été abattu, pas plus qu’il ne comprend pourquoi il peut passer instantanément de la Terre à Vénus. En fait il est, sans le savoir, au cœur d’un problème politique car Vénus, championne de la logique non-Aristotélicienne va être attaquée. Il faudra que Gosseyn, après avoir perdu son premier corps, sauve son second puisque ses ennemis ont déjà détruit son futur troisième corps. Mais quand il perce l’énigme de son identité il découvre l’incroyable vérité : Je etait vraiment un Autre tout en n’étant pas un Autre.

3. Paru en 1948, traduit par Boris Vian en 1953, le roman a reçu une postface de l’auteur en 1970 (Ed. J’ai Lu). Gosseyn franchit l’espace et le temps (il n’a pas seulement 35 ans mais aussi 75 !). Et tout ceci s’explique d’une part par les personnalités multiples (plus courantes aux Etats-Unis qu’en France, allez savoir pourquoi…) et d’autre part et surtout par la Sémantique générale qui refuse la règle du tiers exclu. (Cette règle dit qu’une chose est A ou non-A et ne peut être à la fois A et non-A).

4. La Sémantique générale a été inventée par Alfred Korzybski (1879 -1950) dans les années 30 (« Science and Sanity »). Alfred Korzybski avait été très éprouvé, comme officier de renseignement dans l’armée russe, lors de la guerre de 1914 – 1918. Se fiant à une carte d’état-major erronée il avait envoyé à la mort plusieurs dizaines d’hommes. La carte n’indiquait pas un repli de terrain où se cachait l’ennemi. Erreur que ne commettait pas Napoléon qui, avant une bataille, inspectait soigneusement le terrain, pouce par pouce, cartes en mains, autant qu’il le pouvait bien entendu. Korzybski en tira la règle fondamentale : « La carte n’est pas le territoire« . C’est la formule magique et le mot de passe du mouvement qu’il fonda. “La carte n’est pas le territoire”, pas plus que le mot n’est la chose (« Le mot « chien » ne mord pas ») ou que la partie n’est le tout (L’Anglais débarque à Calais, voit une femme rousse et conclut : « Toutes les Françaises sont rousses« ). Donc retour constant au réel et travail sur les mots, sur la rhétorique avec une pincée de zen (« L’imbécile regarde le doigt qui montre la lune au lieu de regarder la lune.« ). On passe ainsi tout à la moulinette. On essaie du moins. De temps en temps. Parce que c’est fatigant, à force.

5. Malheureusement en raison des limitations de son système nerveux l’homme ne peut appréhender qu’une partie de la vérité. Il « abstrait » toujours, il prend toujours la carte pour le territoire, le mot pour la chose et la partie pour le tout (c’est le drame de la métonymie). Tout expérimentateur scientifique est limité dans sa capacité d’abstraire, de tirer des informations de la nature. Il est limité par la génétique, l’éducation reçue (famille, école, lycée, université) ses relations, ses amis, les lieux communs propagés par les médias (comme la fameuse « pensée unique » à la fois réelle et insaisissable) peut-être aussi ses antériorités.

6. L’homme idéal, non-Aristotélicien, de l’avenir peut-être, saisit mentalement à la fois A et non-A. Il a donc une pensée nuancée. Il tient compte des règles en jeu. Ainsi le professeur Hayakawa, président de l’Institut International de Sémantique Générale calma un jour une émeute étudiante. Il entama un dialogue qui tenait compte de toutes les règles en jeu en ce lieu et à ce moment-là. Les revendications justes furent rapidement satisfaites et la violence disparut.

7. On se demande comment on peut déraper à partir d’idées aussi saines. Syndrome de Big Brother : c’est tellement efficace que ce pouvoir monte à la tête. Syndrome du Ressuscité : Je est un Autre et même beaucoup d’Autres qui sont à la fois moi et pas moi. Je peux disparaître puisque je suis éternel. Au fait pourquoi pas tout de suite ? Et pourquoi pas les autres avec moi ?

8. D’où un sentiment effrayant de la relativité des événements. Dans la Bhagavad Gita (« Le chant du Seigneur« ) le prince Arjuna consulte Krishna, le Seigneur, car il ne veut pas faire la guerre et tuer des hommes. Le Seigneur lui répond :

« Je suis le Temps destructeur des mondes, venu engager tous les hommes. Même sans toi, tous ces guerriers des deux armées qui s’affrontent périront tous.

Donc lève-toi, prêt à combattre. En triomphant de tes ennemis tu jouiras d’un royaume prospère. Tous sont déjà tués par mon ordre, et toi l’Archer infaillible, tu ne peux être dans cette lutte que l’instrument de ma main. » (Bhagavad Gita 11, 32-33).

9. On imagine ce qu’on peut faire avec des arguments pareils. Le Temps triomphe évidemment toujours. A cette objection une seule réponse, une parabole sur le Temps immédiat, pas sur le Temps éternel. Une jeune fille parcourt une plage où sont échouées des milliers d’étoiles de mer. De temps en temps elle en rejette une à l’eau. Un passant la croise et lui dit : « A quoi bon sauver cette étoile de mer puisque vous ne pouvez pas sauver les autres ? Cela ne leur fait rien. » Et elle lui répond « Pour celle-là, cela fait beaucoup. » Elle se recentre sur le « ici et maintenant » et sauvant une étoile de mer c’est comme si elle les sauvait toutes, métonymie positive.

10. La révolution numérique du virtuel, telle qu’elle se manifeste dans les jeux vidéos et assimilés, fait vaciller notre sentiment du “territoire” : où est-il puisque le virtuel ne renvoie qu’à lui-même et que “carte” et “territoire” sont alors totalement confondus ? Or le “virtuel” renvoie au “réel” pas forcément au “territoire”. Le “virtuel” crée en fait du “réel”. Le réalisme est tel qu’il devient pédagogique et qu’on s’en sert dans les simulateurs de vol. ll nous impressionne comme le réel. Creusons un peu . En escrime on dit que “la feinte est l’image du coup”, pas le coup mais son image trompeuse. Le simulateur de vol est lui aussi trompeur car il punit faiblement la faute de pilotage. L’essentiel dans l’affaire ce n’est ni le virtuel, ni le réel, ni la carte, ni le territoire mais moi-même, le spectateur-acteur. Ainsi que le dit Wittgenstein : “Le monde c’est ce qui m’arrive”’, ce qui m’arrive dans tous les sens du terme. Je pense que c’est tout cela qu’il faut avoir potentiellement à l’esprit quand on aborde le roman de Michel Houellebecq

11. “La carte et le territoire” de Michel Houellebecq (prix Goncourt 2010) peut se lire : “La carte est le territoire”. C’est prendre le contre-pied de la Sémantique générale. Jed Martin est un photographe post-moderne, gagné progressivement par la peinture et ses problèmes de lien avec la réalité. Il est le fils d’un architecte déçu qui avait, dans sa jeunesse, bataillé contre l’inhumanité d’un Le Corbusier. Mais tout cela se découvre progressivement au fil d’une intrigue fort ténue et qui semble affirmer : le territoire moderne serait finalement moins riche que sa carte ou sa photographie. Si tant est qu’une photographie soit assimilable à une carte.

12. L’œuvre de Jed Martin est platement réaliste mais elle plaît car, en même temps, elle est d’une force singulière. Il faudrait un écrivain pour saisir le suc de cette énergie étrange et fascinante. Qui pourrait faire le catalogue de cette exposition sinon Michel Houellebecq avec qui Jed Martin se sent des affinités profondes dans leur détachement du réel ? Le catalogue que l’écrivain rédige fait monter le prix des œuvres de Jed Martin d’une manière démentielle. Jed Martin décide de faire le portrait de Michel Houellebecq, portrait dans lequel l’écrivain ne se reconnaît pas car il s’en dégage une énergie qu’il n’a pas seulon lui. Le tableau vaudrait sur le marché 900.000 euros mais c’est un don de Jed Martin à l’écrivain. Celui-ci place l’œuvre dans sa maison et n’y pense plus. Le temps passe et l’œuvre de Jed Martin gagne encore en notoriété. Son portrait de Houellebecq vaut désormais 12 millions d’euros… Inaccessible… à moins de le voler en tuant Houellebecq avec une sauvagerie inouïe, une boucherie qui évoque un sous – Pollock.

13. L’enquête policière piétine. Elle débouche enfin grâce à Jed Martin qui, accompagnant les enquêteurs sur les lieux du crime, leur révèle que son tableau de Houellebecq a disparu. C’est cette absence qui fait sens. Jed Martin poursuit ensuite son œuvre dans des constructions mouvantes à base de logiciels de plus en plus complexes. Autour de lui la France traditionnelle disparaît pour renaître dans un tourisme international de masse, à la recherche d’une authenticité qu’il faut réinventer. Ainsi les réalités et leurs représentations, leur carte et leur territoire jouent-elles à cache-cache, justifiant ainsi un titre énigmatique. Le roman ne fait jamais allusion à la Sémantique générale… si ce n’est par son titre et finalement son contenu.

Roger et alii

Retorica

(9.800 caractères)

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