16 LIN texte et discours – préalables théoriques – Isabelle Dordan 2004

16 LIN texte et discours – préalables théoriques – Isabelle Dordan 2004

  1. QUELQUES PROPRIETES DU LANGAGE

Un texte, ou un discours, est fait de signes. Pour bien saisir ce que sont textes ou discours, un rappel de quelques éléments de la théorie du signe linguistique est nécessaire.

1.1. Signe et arbitraire

Ferdinand de Saussure définit le signe comme un lien  »non entre une chose et un nom mais entre un concept et une image acoustique ».

Le signe est une relation entre un concept appelé signifié (Sé) et une image acoustique ou suite de sons, appelée signifiant (Sa). Le signe s’exprime sous la forme d’un rapport Sa/Sé.

Note de R.F. Ne pas oublier le référent, la réalité elle-même. Dans le signe linguistique on distingue : Ce qu’il dit : c’est le signifiant
Ce qu’il pense : c’est le signifié
Ce qu’il fait : c’est le référent (fin de la note de R.F)

Remarque
Au-delà d’une simple suite de sons, l’image acoustique est  »l’empreinte psychique » du son matériel. Il suffit d’évoquer pour s’en convaincre les paroles muettes que nous nous disons à nous-mêmes ou la récitation mentale. Par exemple, le signe arbre a pour signifiant l’image acoustique matérialisée par la suite de sons [arbr] et pour signifié le concept de l’arbre, végétal enraciné s’élevant vers le ciel aux caractéristiques singulières,  »grande plante ligneuse vivace dont la tige principale ne se ramifie en branches qu’à partir d’une certaine hauteur ».(Dictionnaire Larousse 2002)

La relation entre signifiant et signifié paraît évidente : lorsqu’on entend la suite de sons [arbr], le concept s’impose et réciproquement, lorsqu’on veut désigner le concept d’arbre, la suite de sons [arbr] vient naturellement. Pourtant lorsqu’on prononce plusieurs fois une suite de sons par exemple [arbr], le lien avec le concept ne s’établit plus. La situation paraît absurde. Cette absurdité montre, comme le dit Saussure, qu’il n’y a pas d’attache naturelle entre le signifiant et le signifié. Rien dans le signifiant ne vient évoquer le concept ou une caractéristique du concept, rien dans le concept n’appelle la suite de phonèmes donnée.

A la différence des onomatopées (miauler, cliquetis, roucouler…) qui présentent une relation d’imitation entre signifiant et signifié, la relation entre le signifiant (enveloppe acoustique) et le signifié (concept) n’est pas motivée, elle est conventionnelle, elle est dite arbitraire.

Par exemple, en elle-même, la suite de sons [arbr] n’évoque d’aucune manière le concept d’arbre. La relation entre la suite de sons et le concept n’est pas naturelle, elle est artificielle et s’acquiert par apprentissage.

Cet arbitraire du signe fait de la langue un code, c’est-à-dire la possibilité d’un système partagé par tous les locuteurs d’une langue donnée. Un tel mode de désignation des éléments du monde, dépouillé d’affects et de connotations personnelles, rend possible grâce à sa neutralité relative la communication interhumaine.
La combinatoire des signes (règles de grammaire) en fait un système. Remarque
Tout signe toutefois s’appréhende selon deux approches, une approche en dénotation (éléments permanents du sens d’un mot, (Dictionnaire Lexis, Larousse) qui vise à considérer le sens conventionnel ou objectif d’un signe, tel qu’on le trouve dans le dictionnaire, une approche en connotation(s) (valeurs subjectives variables, (Dictionnaire Lexis, Larousse), plus subjective qui vise à appréhender le signe et son référent comme lieu d’expériences personnelles et d’appropriation singulière.

Ainsi, par exemple, un homme habitant une région désertique considèrera l’arbre, au-delà de son sens en dénotation, comme la figure du manque, il en viendra même à évoquer l’eau et la vie. Pour un habitant d’une forêt canadienne, l’arbre s’inscrit à ce point dans le quotidien que la feuille d’érable figure sur le drapeau national.

Ces connotations concernent dans notre exemple une communauté entière. Il existe également des connotations personnelles avec lesquelles chacun de nous colorie les mots. Il suffit de penser aux cabanes arborées de nos enfances.

Dans une perspective sémantique ainsi, le sens d’un mot surgit au croisement de son acception commune (dénotation, sens objectif) et des multiples valeurs subjectives dont il est investi (connotation).

Mais la pratique de la langue exige d’une certaine façon une soumission au code.

1.2. Code linguistique et convention sociale

La langue, modalité de la pensée, est un code complexe qui est admis par convention. Aller à son encontre peut entraîner vers l’impossibilité de communiquer, parfois vers la folie.

Platon, philosophe grec (-428, -348 avant J.C.) déjà mettait en évidence le caractère conventionnel du langage dans le dialogue Le Cratyle qui met en scène Cratyle, élève, et Socrate, le maître philosophe. Il est question de l’adéquation des noms aux choses.

Socrate ruine la thèse onomatopéique soutenue par Cratyle selon laquelle les mots imitent les choses (et ce en conformité avec la doctrine en vigueur de la mimésis (doctrine de l’imitation) : rien n’est plus beau que la nature, donc le grand art de l’homme sera d’imiter en acte vivant la nature), par un seul exemple (sklèrotès) qui par certains sons ou phonèmes évoquerait la douceur mais dont le sens est  »dureté » (cf. sclérose).

Le sens du mot est ici contraire à l’impression psycho-acoustique donnée par les sons ou phonèmes.

Il est donc pour Platon illusoire de croire que les noms peuvent être semblables aux choses. Il existe une grande part de convention fondamentale pour la communication.

Toutefois, du même coup, la langue en tant que code ne suffit pas toujours pour exprimer ce qui excède matérialité et données objectives.

Que peut-on dire avec les mots ? Que ne peut-on pas dire ? De nombreuses émotions, perceptions, sentiments échappent à la verbalisation.

Ainsi, en raison de l’arbitraire des signes, une incomplétude essentielle est attachée à la langue.

1.3. Incomplétude de la langue, fondatrice du travail poétique

Dans le champ littéraire, le constat de l’insuffisance et des limitations du langage, le rêve également d’une langue offrant un accès immédiat au monde suscitent une recherche poétique. Et c’est peut-être la finalité majeure de la littérature que de combler par la langue les manquements de la langue.

La question de la motivation et de l’arbitraire du signe linguistique fonde par exemple la poétique de Stéphane Mallarmé, poète symboliste (1842-1898) maître de la génération symboliste. Pour Mallarmé ainsi la parole est emprisonnée par sa dimension conventionnelle, elle doit se libérer pour ouvrir un champ idéal de virtualités.

Stéphane Mallarmé
Avant-dire au traité du verbe de René Ghil, 1886

(…)

A quoi bon transposer un fait de nature en sa presque disparition vibratoire selon le jeu de la parole, cependant, si ce n’est pour qu’en émane, sans la gêne d’un proche ou concret rappel, la notion pure ?

Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets.

Au contraire d’une fonction de numéraire facile et représentatif, comme le traite d’abord la foule, le Dire, avant tout rêve et chant, retrouve chez le poète, par nécessité constitutive d’un art consacré aux fictions sa virtualité.

Par ce texte, Mallarmé désigne la virtualité comme le cœur vivant de son art poétique. Cet extrait met en évidence le double refus du poète : le refus de l’usage exclusivement référentiel du langage (la parole n’a pas grand intérêt si par exemple le mot fleur évoque les fleurs déjà connues), le refus de l’utilisation du langage comme une simple monnaie d’échange.

Si la motivation des signes peut être l’objet d’une quête, l’absence de motivation des signes linguistiques est à plusieurs égards précieuse : outre la possibilité de la communication, elle ouvre un horizon infini au sein de la langue qu’on pourrait appeler l’ineffable, l’indicible, le secret, elle suscite le travail poétique, elle invite à la recherche d’expressions autres que langagières.

Bien communiquer présuppose une conscience des seuils ou limites du langage et de la parole.

En guise de conclusion et pour rendre compte de l’épaisseur des échanges humains, voici quelques extraits de l’approche singulière de Jacques Durand (professeur à l’Université de Paris 2 en théorie de la communication) in Les formes de la communication, Dunod, 1981.

 »La théorie de la communication doit accorder une place à la non- communication : le silence, le mensonge et le secret. Elle doit s’intéresser autant à ce qui est tu qu’à ce qui est dit, autant à ce qui est su qu’à ce qui est ignoré. Elle doit tenir compte à la fois des finalités et des limites de la communication ;(…)

Pour comprendre la communication, ce qu’il faut ce ne sont pas de petites recettes, mais un engagement profond : savoir parler, mais aussi savoir écouter et savoir se taire ; savoir penser et savoir être, savoir qui l’on est, où l’on est, quand on est ; savoir exister et savoir finir. »

 

  1. APPROCHES DU TEXTE / DISCOURS

2.1. Définition texte/discours 2.1.1.terminologie

On réserve le terme de discours pour la production orale, le terme de texte pour la production écrite.

Les étymologies des termes texte et discours sont significatives :

Discours vient du verbe latin discurro qui avait pour sens majeur courir de différents côtés et pouvait accessoirement signifier discourir.

Texte a pour origine le verbe latin texo signifiant tisser, tresser.

Discours et texte évoquent touts deux l’idée de ramification, de réseau. Le sens parcourt le discours ou le texte, se répand et se noue à la manière d’un tissage.

Ainsi, définit-on texte/discours comme un entrelacs de signes qui font sens ; chaque signe fonctionnant comme un indice.

2.1.2. constituants d’un texte/discours

Thème, propos, redondances, connexion ou circuit argumentatif sont les constituants visibles de la matière textuelle.

Tout texte/discours, a pour centre un thème, objet du texte ou discours, autour duquel des propos (ou éléments d’information) regroupés en unités de sens sont tenus. Il peut être accompagné de redondancessous la forme d’exemple, de répétition ou de paraphrase.

Les relations entre ces propos ou arguments ne sont pas laissés au hasard, ces derniers sont reliés entre eux selon un agencement logique ou  »argumentatif » appelé connexion ou circuit argumentatif.

Ces éléments apparaissent comme autant d’indices vers les constituants non matérialisés du texte mais au demeurant fondamentaux contexte, intertexte, problématique (ou motivations de l’écriture d’un texte), lesquels conjugués ouvrent la voie vers la signification.

2.1.3. texte/discours et signification

Texte/discours sont des lieux de production et de transformation de la signification.

Le processus de production de signification se comprend aisément : les signes du texte ou du discours dessinent un champ de signification. Chaque texte ou discours au moyen de signes traite d’un thème sur lequel divers propos ordonnés sont tenus. Le sens du texte/discours s’élabore à partir du sens en dénotation et connotation des signes et des diverses relations parfois complexes et implicites entre les signes.

Dans une phrase comme Le cheval bleu vole dans les nuages, chaque mot (ou signe) prend sens en dénotation mais est aussi colorié par les mots voisins. Ainsi le sens du signe cheval au-delà de son sens général est complété par le signe bleu. Cet adjectif exclut les attributs habituels des robes des chevaux pour donner au signe cheval une qualité, sous forme de couleur, inhabituelle. Du même coup, la phrase toute entière échappe au réel et prend une dimension fantastique corroborée par le verbe voler, dont l’association à cheval est inhabituelle.

Le processus de transformation de la signification est plus délicat. Sa compréhension exige que soit considérée la situation historique du texte ou du discours étudié.

En effet un texte/discours existe rarement isolément, il entretient la plupart du temps des liens avec d’autres textes ou discours traitant d’un thème commun.

Ces liens sont appelés intertexte, défini par le linguiste Michel Arrivé (in Les langages de Jarry, Essai de sémiotique littéraire, Paris, Klincksieck, 1972) comme  »l’ensemble des textes qui entrent en relation dans un texte donné ».

La notion d’intertextualité intéressant la question de la réception textuelle est définie ainsi par Julia Kristeva (in Séméiotiké, Recherches pour une sémanalyse, Paris, Seuil,  »Points », 1978) :  » Tout texte se construit comme une mosaïque de citations, tout texte est l’absorption et la transformation d’un autre texte. »

Gérard Genette préfère au terme intertextualité celui de transtextualité regroupant 5 types de relations entre les textes :

Intertextualité (citation, plagiat, allusion), paratextualité (titre, préface, notes, épigraphe), métatextualité (texte B comme commentaire d’un texte A), hypertextualité (texte produit sans commentaire par une transformation du sujet), architextualité (statut générique qui oriente l’horizon d’attente du lecteur).

Ainsi, la signification d’un texte surgit dans ces lieux de rencontre explicites ou implicites du texte-source et des autres textes entrant en relation avec lui. On peut évoquer l’image d’un carrefour.

Pour véritablement saisir le sens d’un texte ou discours, il convient donc d’élucider la place singulière que tient le texte ou discours étudié dans le vaste dialogue culturel où il s’insère. Ainsi déterminera-t-on la raison d’être de ce texte ou discours, les motivations ou justifications profondes de sa production, c’est-à-dire sa problématique.

Pour déterminer le sens d’un texte, sa problématique, pour mesurer son apport spécifique, il est essentiel de considérer tout texte ou discours comme un élément de dialogue culturel, proposant par rapport à un thème donné une voie singulière, une inflexion du sens.

2.2. Typologie texte/discours

Il existe une multitude de textes/discours. Pour en établir une typologie, le critère thématique paraît peu pertinent, car l’inventaire des thèmes est infini (juridique, culinaire, technique, scientifique, littéraire…)

Une réflexion sur les signes, donc l’élaboration d’un critère sémantique, c’est- à-dire fondé sur le sens, paraît plus fructueuse.

Voici quelques exemples :

Texte poétique


René Char, Uniment, Sept saisis par l’hiver, Gallimard, 1983.
Le sol qui recueille n’est pas seul à se fendre sous les opérations de la pluie et du vent. Ce qui est précipité, quasi silencieux, se tient aux abords du séisme, avec nos sèches paroles d’avant-dire, pénétrantes comme le trident de la nuit dans l’iris du regard.

Texte mathématique


Inégalité de Cauchy-Schwartz
Pour tout X, Y élément de n ( n muni du produit scalaire euclidien noté  »<

,> »), nous avons :
<X, Y>2 d <X, X> <Y, Y>
Démonstration
Pour tout a de et pour tout (X, Y) de n* n nous avons <X+aY, X+aY> e 0,

soit en développant :
a2<Y, Y> + 2a<X, Y> +<X, X> e 0
Nous avons pour tout Y=0 <Y, Y> e0 (le cas Y=0 donnant un résultat

évident), nous pouvons en déduire que le polynôme de second degré en a est toujours positif si et seulement si son discriminant est négatif, ce qui nous donne l’inégalité cherchée.

Texte philosophique


Ludwig Wittgenstein, Tractatus Logico-Philosophicus, Vienne, 1918.
1. Le monde est tout ce qui arrive.
1.1. Le monde est l’ensemble des faits, non pas des choses.
1.1.1. Le monde est déterminé par les faits, ces faits étant la totalité des faits.
1.1.2. Car la totalité des faits détermine ce qui arrive et aussi tout ce qui n’arrive pas.
1.1.3. Les faits dans l’espace logique constituent le monde. …

Texte à orientation argumentative

Paul Valéry, Regards sur le monde actuel,  »Notre destin et les lettres », Gallimard, 1945.

On disait autrefois, couramment, c’est un proverbe :  »La vie est faite d’imprévu ». Mais on ne pensait pas à toute la profondeur de cette formule banale. Celui qui l’a le premier énoncée, ceux qui l’ont répétée après lui, ne pensaient sans doute qu’à exprimer l’expérience fondée sur le passé vécu ; ils avaient observé qu’il arrive à chaque instant autre chose que ce qui était attendu, et que le moindre regard sur l’histoire de chacun de nous montre une suite de prévisions démenties et d’événements inattendus. Mais je trouve un sens plus intéressant à cette vieille proposition d’une sagesse un peu usée. Je l’interprète ainsi : les organes de la vie, les fonctions de notre organisme et celles de l’esprit, toutes ces propriétés et facultés du vivant comportent de quoi nous permettre de nous adapter, en quelque mesure, à ce qui va arriver.

Si l’on compare quelques textes ou extraits de texte poétique, mathématique, à orientation argumentative ou philosophique, on constate diverses similitudes ou oppositions.

Le texte philosophique, tout au moins l’extrait choisi, se rapprochedu texte mathématique : leur finalité est démonstrative. Tous deux mettent en place des règles de raisonnement et de déduction précises. Ainsi leurs signes sont monosémiques ou univoques, c’est-à-dire qu’ils n’admettent qu’une seule signification.

L’extrait philosophique présente la particularité de ne pas présupposer le sens des mots et d’établir au fur et à mesure leur définition. Le degré d’interprétation ou d’ambiguïté est faible voire inexistant. (On peut se référer pour illustrer un degré faible d’interprétation à l’exemple textuel d’une recette de cuisine).

Les textes mathématique et philosophique se distinguent par la nature de la démonstration mise en œuvre. Si le texte mathématique au travers de la démonstration vise le vrai et est irréfutable, le texte philosophique présente une intention démonstrative et vise la cohérence interne de son propos qui toutefois n’a pas vocation universelle et peut, à ce titre, être réfuté.

Les extraits philosophique et mathématique s’opposent de ce point de vue au texte poétique dans lequel les signes ne s’élucident pas seulement en dénotation mais en connotation. Ils ne se donnent pas à lire d’emblée, ils exigent une interprétation. Ils en appellent à l’expérience sensible du lecteur et sont donc polysémiques ou plurivoques.

Leur interprétation peut donner lieu à plusieurs lectures valides, légitimes. Ainsi, dans le texte poétique le mot iris peut être entendu dans trois sens, membrane de l’œil, plante ou/et désignation poétique de l’arc-en-ciel. Il ne s’agit pas dans la lecture poétique de sélectionner le sens d’un mot selon un critère de cohérence ou pertinence mais de conjuguer tous les sens possibles.

L’extrait de texte dit à orientation argumentative présente la spécificité de l’ambiguïté. C’est un texte mêlé qui oscille entre monosémie et polysémie, entre une approche objective et une approche subjective. Son champ est celui du vraisemblable, donc du réfutable. Ce type de texte est plus ou moins interprétable.

Le texte à orientation argumentative de Paul Valéry, ci-dessus, illustre bien cette ambiguïté puisqu’il présente dans une première partie, (de  »on disait autrefois » à  »événements inattendus »), l’opinion générale relativement au thème de l’imprévu, puis dans une seconde partie (de  »Mais, je trouve » à  »arriver »), une opinion personnelle contradictoire.

2.3. La notion d’interprétation

La question de la monosémie/polysémie relève de la question plus générale de l’interprétation.
Tout acte de lecture est un acte d’interprétation, c’est-à-dire de  »calcul du sens ». Selon les textes, ce calcul sera plus ou moins important ou possible.
Un logicien suisse, Jean-Blaise Grize a tenté une modélisation d’une situation de communication, mettant en lumière la donnée fondamentale de l’interprétation. Un émetteur ou locuteur fabrique un discours ou un texte, appelé schématisation , élaborée d’une part en fonction de la représentation ou image que l’émetteur a de lui-même, en fonction de la représentation ou image du thème traité, en fonction de la représentation ou image du récepteur, d’autre part en fonction de son préconstruit idéologique et culturel, c’est-à-dire son éducation, ses lectures, etc…
Le récepteur ou interlocuteur ne reçoit pas la schématisation telle quelle. Pour la comprendre, il doit l’interpréterselon son préconstruit idéologique et culturel propre, en fonction de la représentation ou image de l’émetteur (qui est la sienne), de la schématisation et de lui-même récepteur. C’est dire tout l’écart qui sépare la schématisation émise de la schématisation perçue.

C’est à ce titre que l’on peut dire qu’il n’y a jamais identité entre émission et réception mais au mieux équivalence.

2.4. Le texte/discours argumentatif et ses circuits argumentatifs

Après ces quelques éléments théoriques sur le signe et le texte/discours, voici quelques considérations à propos du type de texte essentiellement étudié et produit dans le cadre du module ULC103, le texte à orientation argumentative.

Il s’agit donc de porter un regard sur l’argumentation.

2.4.1 Argumentation, éléments de définition

Effort de conviction, l’argumentation est définie selon Moeschler comme  »raisonnement non-formel, non contraignant, par rapport au raisonnement logique à la nécessité rigoureuse et sans appel. »

Le champ de l’argumentation est particulièrement difficile à déterminer.

Entre la démonstration exigeant un mode opératoire logique et la persuasion souvent réduite à une manipulation, l’argumentation trouve difficilement sa place. Dans un contexte rationaliste exclusivement épris de vérité, l’argumentation a été dépréciée. Déjà pour Aristote, l’argumentation ne constituait pas un discours spécialisé, elle n’avait pas pour fin le vrai, son art n’était pas une science.

o Objets de l’argumentation
L’étude de l’argumentation se donne trois objets :
-Les stratégies de discours visant la persuasion s’inscrivent dans le champ de la rhétorique.
-Les modes de raisonnement non-formels du langage naturel impliquant un effet sur l’auditoire intéressent la logique.
-Les moyens linguistiques (par exemple les connecteurs argumentatifs) dont dispose le locuteur pour orienter son discours, chercher à atteindre certains objectifs argumentatifs, concernent le champ de la linguistique.

o Le champ du vraisemblable et de la réfutation
Le champ de l’argumentation est le vraisemblable, l’opinion, la mise en question, le doute, domaines fondamentaux de la pensée et de l’activité humaines dont ne peut rendre compte la démonstration logique.

Dans les langages formels, les propositions contradictoires du système sont évincées, toute mise en question exige une réponse donnée exclusivement par le système formel.

Toute autre, l’argumentation qui consiste à donner des réponses pour telle ou telle conclusion, présente la spécificité d’être réfutable parce que son champ est celui du vraisemblable. La démonstration ayant pour fin le vrai est, quant à elle, irréfutable.

D’ailleurs, l’avènement de cette  »nouvelle rhétorique » constitue pour Perelman et Boissinot  »un enjeu essentiel si l’on veut retrouver le sens de la responsabilité et de la liberté dans de nombreux domaines des affaires humaines qui échappent à la rigueur scientifique et qu’il serait périlleux d’abandonner aux techniques de manipulation.

o Connaissances partagées, implicite
A la différence de la démonstration qui pour satisfaire aux règles exigeantes des raisonnements logiques se doit d’être explicite, l’argumentation, relevant du langage naturel, se mouvant dans le champ du vraisemblable, déployant une stratégie de conviction d’autrui, ne peut tout développer et comprend même une grand part d’implicite.

Tout ne peut ni ne doit être dit. Il suffit pour s’en convaincre d’évoquer les connaissances partagées présupposées dans les discours quotidiens ou autres.

o dialogisme
Même si elle lui emprunte parfois ses détours et chemins logiques, l’argumentation diffère fondamentalement de la démonstration par son champ qui est celui de l’opinion et du vraisemblable et non celui de la vérité, par ses caractères nécessairement dialogique et réfutable, ses possibles ambiguïté et subjectivité.

Ce dialogisme est à envisager selon deux axes.

– axe 1 : auditoire/lectorat

Tout d’abord, le texte ou discours argumentatif est dialogique car il prend en compte le lectorat ou l’auditoire et s’y réfère souvent (apostrophes au lecteur ou à l’auditoire, considération de l’opinion générale (supposée être celle de l’auditoire ou du lectorat).

La visée de l’argumentation, l’auditoire ou le lectorat, est importante.
La définition suivante proposée par Jean-Blaise Grize est explicite à cet égard :  »Argumenter apparaît comme une activité par laquelle l’orateur construit une schématisation qui vise à intervenir sur la connaissance ou sur le jugement d’un auditoire. »

De même la définition avancée par Ch.Perelman et L.Olbrechts-Tyteca : ‘(…) Les moyens d’argumentation, autres que ceux relevant de la logique formelle, permettent d’obtenir ou d’accroître l’adhésion d’autrui aux thèses qu’on propose à son assentiment. »
La notion d’auditoire a un rôle spécifique et déterminant puisque la finalité de l’argumentation est de modifier la pensée ou le jugement d’autrui ou de soi-même. Tout auditoire (ou lectorat) est une représentation particulière que se fait celui qui parle et qui entre dans les connaissances dont il doit disposer pour argumenter avec quelque chance de succès.
L’argumentation portera une trace explicite ou non de cette représentation.
– axe 2 : intégration du discours de l’autre
L’interaction est inhérente à l’argumentation. Se réduisant normalement à une intervention unique, au monologue d’un seul locuteur, le discours argumentatif  »en reproduisant ou en anticipant l’intervention d’un autre, intègre un discours autre dans sa forme même. » Cette intégration peut être explicite ou implicite. (voir intertexte).

Le dialogue est ainsi figuré, il résulte d’une construction de la part d’un énonciateur.

Ensuite, l’ancrage dialogique de l’argumentation réside selon Alain Boissinot dans le fait que le texte ou discours argumentatif est  »le lieu d’une vision contradictoire du monde », lieu d’un affrontement entre deux ou plusieurs thèses explicites ou non.

Pour Boissinot toujours, » les textes argumentatifs posent toujours le problème du statut de la parole de l’autre ».

Ainsi, le dialogisme trouve sa marque dans la polyphonie énonciative du texte ou discours argumentatif : on dénombre en effet la voix du défenseur de la thèse proposée, la voix du défenseur de la thèse réfutée, la voix éventuelle de l’opinion que représente le lectorat ou l’auditoire.

Le texte de Paul Valéry, par exemple, constitue une polyphonie à deux voix : celle, initialement, de l’opinion générale (appelée aussi doxa (grec)), celle ensuite de l’auteur.

2.4.2.Connexion et circuits argumentatifs

La description de la structuration argumentative ou agencement des propos est délicate tant le texte argumentatif est mêlé et changeant. Les pages qui suivent traitent des macro-structures argumentatives, la structure dialectique et la structure par catégories (ou exposition).

Circuit argumentatif dialectique

Le caractère dialogique du texte argumentatif appelle un circuit argumentatif de type dialectique complet ou non.

Pour Platon, philosophe grec (-428, -348 avant J.C.), la dialectiqueest l’art spéculatif de discuter par questions/réponses pour dégager des concepts et s’élever à la connaissance.

Pour Hegel, philosophe allemand (1770, 1831) il s’agit d’une méthode rationnelle qui permet de dépasser une contradiction. C’est un mouvement de la pensée qui progresse vers une synthèse en s’efforçant continuellement de résoudre les oppositions entre chaque thèse et son antithèse.

Il s’agit dans l’argumentation dialectisée de mettre en question un ou plusieurs propos tenus sur un thème (sujet) ou, en d’autres termes, de mesurer la validité ou les conditions de validité ou encore la légitimité des propos tenus rassemblés dans une thèse à défendre ou à réfuter.

L’argumentation dialectisée obéit à une logique de la concession et du dialogue. Elle est le lieu de la mise en scène de l’altérité.

On est en présence de deux cas de figure :

Si le propos (ou les propos) ne suscite pas l’assentiment de l’argumentateur, celui-ci, après avoir précisé le problème, concède en l’explicitant la thèse habituellement proposée sur le sujet en question pour la conduire dans ses limites, la réfuter, proposer une thèse plus pertinente et dresser enfin une synthèse pour répondre au problème initial ; le tout en tentant d’emporter l’adhésion du lecteur.

Si le propos (ou les propos) suscite l’assentiment de l’argumentateur, celui-ci, après avoir précisé le problème, font une concession à des thèses habituellement en vigueur pour les conduire dans leurs limites, les réfuter et proposer une vue plus pertinente et dresser enfin une synthèse pour répondre au problème initial ; le tout en tentant d’emporter l’adhésion du lecteur.

Remarque

Le sujet dans un texte argumentatif n’est pas toujours explicitement donné, il convient alors de le reconstruire à partir de certains indices textuels. Il se formule sous la forme d’un thème sur lequel sont tenus des propos.

Exemple : La télévision favorise l’esprit critique.

Le thème de ce sujet est la télévision, le propos tenu sur le thème concerne la fonction ou l’effet supposé de la télévision sur le développement de l’esprit critique.

Il s’agit de mettre en question cette affirmation et plus explicitement cette fonction dévolue à la télévision.

On le voit donc, la maîtrise d’éléments d’analyse textuelle permet à la fois de mieux lire un texte argumentatif et de mieux composer un texte argumentatif (par exemple un exposé) à partir d’un sujet donné et problématisé.

Une telle démarche dialectique présente ainsi cinq moments :

o Formulation du problème
o Concession, explicitation d’une thèse 1
o Limites et réfutation d’une thèse 1
o Proposition d’une thèse 2, démonstration de sa plus grande pertinence o Synthèse circuit argumentatif par catégories ou exposition

L’exposition correspond à une tentative d’objectiver le monde et ses phénomènes.

Quel que soit l’objet d’étude, la pensée humaine regroupe ses observations en catégories qui sont au nombre de cinq :

o Repérage spatio-temporel, contexte
o Qualités, description, définition
o Histoire, causes, origines (projection dans le passé)
o Fonctions, effets, conséquences (relation avec d’autres objets) o Limites, évolution (projection dans le futur)

Tout sujet se présentant sous la forme d’un simple thème peut être traité selon ce cheminement, par exemple l’idée de bonheur ou encore la communication.

On remarquera que la problématique d’un sujet concerne souvent la catégorie à laquelle appartient le ou les propos tenu(s) sur le thème. Ainsi, dans le sujet La télévision favorise l’esprit critique, c’est la catégorie fonction qui doit être mise en question. La fonction  »favoriser l’esprit critique » est-elle légitime ? N’existe-t-il pas d’autres fonctions qui caractériseraient plus pertinemment la télévision ? Sous couvert de développer l’esprit critique, la télévision ne joue-t-elle pas d’autres rôles moins nobles ?

Cette mise en question conduit à la problématisation du sujet.

Exemple littéraire d’une argumentation par exposition : Balzac, la Peau de Chagrin, 1831.(Les classiques abrégés de l’école des loisirs)

Raphaël, jeune héros balzacien est profondément désespéré, ruiné, déçu dans ses amours. Il songe à mourir. Il est toutefois vite détourné des ses pensées morbides par la découverte dans un magasin d’antiquités d’une mystérieuse peau de chagrin qu’il soumet à une véritable investigation. Il s’attache tout d’abord à mettre en évidence les caractères ou qualitésde cet objet.

-Retournez-vous, dit le marchand en saisissant tout à coup la lampe pour en diriger la lumière sur le mur qui faisait face au portrait, et regardez cette Peau de chagrin.

Le jeune homme se leva brusquement et témoigna quelque surprise en apercevant au-dessus du siège où il s’était assis un morceau de chagrin accroché sur le mur et dont la dimension n’excédait pas celle d’une peau de renard ; mais, par un phénomène inexplicable au premier abord, cette peau projetait au sein de la profonde obscurité qui régnait dans le magasin des rayons si lumineux que vous eussiez dit d’une petite comète. Les grains noirs du chagrin étaient si soigneusement polis et si bien brunis que, pareilles à des facettes de grenat, les aspérités de ce cuir oriental formaient autant de foyers qui réfléchissaient vivement la lumière. Le jeune homme retourna promptement la peau comme un enfant pressé de connaître les secrets de son jouet nouveau.

Remarque 1

Toutefois, les textes argumentatifs présentent la plupart du temps un enchevêtrement de circuits argumentatifs. Souvent l’argumentation dialectique par exemple s’insère dans un pan d’exposition ou dans une démonstration.

Si l’on veut bien se référer par exemple au texte  »le fait divers » étudié dans le cadre de la méthodologie de résumé, on constatera que ce texte présente un double circuit argumentatif, expositif (puisque est envisagée objectivement la définition du fait divers) et dialectique (puisque l’auteur va s’employer à réfuter la thèse de l’opinion selon laquelle la relation entre esthétique et fait divers est inexistante).

Remarque 2

Aux côtés des circuits argumentatifs par catégories ou dialectique, (le circuit dialectique étant le plus attendu en raison du caractère dialogique du texte argumentatif), il existe d’autres circuits argumentatifs.

Alain Boissinot distingue un modèle argumentatif  »dilué » _caractérisé par  »une écriture éclatée » et une cohérence faible, des modèles argumentatifs plus construits : modèle à tendance démonstrative (structuration de type logique), modèle à tendance expositive (objectivité apparente, apport d’informations), modèle à tendance dialogique.

structure de surface

L’argumentation (dialectique, par catégories ou autre) prend place dans une structure de surface qui constitue un mode de présentation et qui se présente en trois temps sous la forme suivante :

Introduction

Objet de la réflexion, présentation du thème Contexte
Formulation/citation de la question initiale Problématique et intertexte

Annonce de la démarche

Développement

Circuit argumentatif dialectique ou catégoriel ou autre Arguments
Illustration
Conclusion

Synthèse récapitulative
Réponse à la question initiale
Ouverture
Remarque
Cette structure de surface parfois n’est que partiellement utilisée par les auteurs.

2.5. Lire un texte argumentatif

La lecture d’un texte argumentatif consistera à mettre en évidence le thème et le problème traités, à identifier les diverses énonciations et les diverses thèses, à mettre en lumière les circuits argumentatifs qui peuvent être enchevêtrés. Une méthode de lecture-repérage est proposée au chapitre suivant méthodologie du résumé.

2.6. Produire un texte/discours argumentatif

L’élaboration d’un texte ou discours argumentatif exige la prise en compte des principes établis ci-dessus.

On déterminera un thème d’étude que l’on s’efforcera de problématiser en retraçant même sommairement l’intertexte (les textes majeurs traitant du même thème). Autour du thème d’étude, on regroupera des propos rassemblés en catégories ou en diverses thèses. Ces propos seront redondés, c’est-à-dire illustrés.

On élaborera entre eux une connexion ou circuit argumentatif si possible dialectique en vertu de la nature dialogique du texte/discours argumentatif.

Cette argumentation prendra place ensuite dans une structure de surface décrite ci-dessus.

Conclusion

Les textes ou discours, d’abord actes de langage et de signification tiennent leur complexité de la nature même des signes qui les composent. Oscillant entre convention sociale, valeurs d’usage, objectivité et connotations, littérature, les textes et les discours demeurent des objets difficiles à saisir.

Il est possible de définir les textes ou discours avec une certaine rigueur comme lieux de production et de transformation du sens, composés d’un thème à propos duquel sont produites des informations regroupées en unités de sens, susceptibles d’être redondées et organisées selon des circuits argumentatifs qu’il est relativement aisé de modéliser.

Une telle approche s’en tient aux marques explicites du texte. Elle ne peut être ainsi considérée comme une fin. S’en tenir exclusivement à ces critères extérieurs ne permet pas de saisir l’esprit du texte ou discours. Ces critères extérieurs doivent être considérés comme les indices d’éléments fondamentaux mais absents, la problématique, l’intertexte qui font des textes ou des discours des actes de culture et de communication.

Ainsi, c’est la mise en évidence de cette subtile dialectique entre l’explicite et l’implicite qui fait de toute lecture un acte interprétatif et qui permet à proprement parler de comprendre le sens d’un texte ou d’un discours.

Par leur dimension dialogique se manifestant essentiellement par une polyphonie énonciative et par la présence  »d’un discours autre dans leur forme même », les textes et discours font figure de hauts lieux des échanges humains.

BIBLIOGRAPHIE

o Jean-Blaise Grize, De la logique à l’argumentation, Librairie Droz, Genève, Paris, 1982 (première édition), 266 pages.

o Alain Boissinot, Les textes argumentatifs, Collection Didactiques, Bertrand- Lacoste, CRDP Midi-Pyrénées, 1992, 1996 (édition revue et corrigée), 185 pages.

o Alain Boissinot, M.M. Lasserre, Techniques du français I Lire, argumenter, rédiger, Bertarnd-Lacoste, 1986.

o Michel Meyer, Logique, langage et argumentation, Hachette Université, Paris, 1982, 142 pages.

o Jacques Moeschler, Argumentation et conversation, Eléments pour une analyse pragmatique du discours, Langues et apprentissage des langues, Crédif, Hatier/Didier, Paris, 1985, 203 pages.

o Pratiques n°28, 1980,  »Argumenter ».
o Pratiques n°73, 1992,  »L’argumentation écrite »
o Pratiques n°84, 1994,  »Argumentation et langue ». o Ch.Perelman, L’empire rhétorique, Vrin, 1977

Isabelle Dordan Bordeaux (37.800 caractères)

 

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