17 LIT Camus Un combat de boxe 1994

 

Passage tiré de L’Eté (1954). Il s’agit d’un exercice de lecture méthodique, mené vers 1994. Voir mon opinion en conclusion et en 2017. Roger

(…) C’est donc une page d’histoire qui se déroule sur le ring. Et le coriace Oranais, soutenu par un millier de voix hurlantes, défend contre Pérez une manière de vivre et l’orgueil d’une province. La vérité oblige à dire qu’Amar mène mal sa discussion. Son plaidoyer a un vice de forme : il manque d’allonge. Celui du puncheur algérois, au contraire, a la longueur voulue. Il porte avec persuasion sur l’arcade sourcilière de son contradicteur. L’Oranais pavoise magnifiquement , au milieu des vociférations d’un public déchaîné. (85 mots)

Malgré les encouragements répétés de la galerie et de mon voisin, malgré les intrépides “Crève-le”, “Donne-lui de l’orge”, les insidieux “Coup bas”, “Oh ! l’arbitre, il a rien vu”, les optimistes “Il est pompé”, “Il en peut plus”, l’Algérois est proclamé vainqueur aux points sous d’interminables huées. Mon voisin, qui parle volontiers d’esprit sportif, applaudit ostensiblement, dans le temps où il me glisse d’une voix éteinte par tant de cris : “Comme ça, il ne pourra pas dire là-bas que les Oranais sont des sauvages.”

Mais dans la salle, ces combats que le programme ne comportait pas ont déjà éclaté. Des chaises sont brandies, la police se fraye un chemin, l’exaltation est à son comble. Pour calmer ces bons esprits et pour contribuer au retour du silence, la “direction”, sans perdre un instant, charge le pick-up de vociférer Sambre-et-Meuse. Pendant quelques minutes, la salle a grande allure. Des grappes confuses de combattants et d’arbitres bénévoles oscillent sous des poignes d’agents, la galerie exulte et réclame la suite par le moyen de cris sauvages, de cocoricos ou de miaulements farceurs noyés dans le fleuve irrésistible de la musique militaire.

Mais il suffit de l’annonce du grand combat pour que le calme revienne.

 

Lecture méthodique

Le narrateur (probablement Camus, Algérois) assiste, à Oran, à une soirée de boxe. En première partie Amar l’Oranais est opposé à Pérez l’Algérien. L’ambiance est évidemment chaude sur le ring et dans la salle.

 

(…) C’est donc une page d’histoire qui se déroule sur le ring. Et le coriace Oranais, soutenu par un millier de voix hurlantes, défend contre Pérez une manière de vivre et l’orgueil d’une province. La vérité oblige à dire qu’Amar mène mal sa discussion. Son plaidoyer a un vice de forme : il manque d’allonge. Celui du puncheur algérois, au contraire, a la longueur voulue. Il porte avec persuasion sur l’arcade sourcilière de son contradicteur. L’Oranais pavoise magnifiquement , au milieu des vociférations d’un public déchaîné. (85 mots)

 

  1. Eléments immédiatement repérables

 

1.1      Noms, pronoms, déterminants. “coriace Oranais” puis “Pérez” / “Amar” puis “puncheur algérois” : construction en chiasme entre les noms propres et les périphrases. Majuscule à Oranais donc “coriace” est le qualificatif, “puncheur” est au contraire le nom et “algérois” le qualificatif. Plus loin “l’Oranais”. Donc valorisation de l’enfant du pays mais “coriace” est plus défensif, “puncheur” plus offensif. “Celui du puncheur…” pronom démonstratif qui a pour antécédent “plaidoyer”, « Il » pronom personnel renvoie également à « plaidoyer ». La notion de plaidoyer est donc très importante : il y en deux, celui d’Amar et celui de Pérez.

1.2      Figures de style. Une métaphore hyperbolique : “une page d’histoire” (trop grandiloquent pour une rencontre de lever de rideau). La notion de défense de l’Oranie glisse vers la seconde métaphore ironique : le combat est une plaidoirie et le ring un tribunal. Ce qui nous détourne du combat lui-même. Mais on y revient avec l’euphémisme “pavoise” qui crée un jeu de mots : pavoiser c’est hisser le grand pavois sur un bateau. Il est de couleur rouge. C’est aussi se vanter à la suite d’une action d’éclat. Ici le malheureux Amar ne pavoise pas du tout, il n’est pas à la fête. Car un flot de sang inonde sa figure (l’ouverture de l’arcade sourcilière est toujours spectaculaire). “Magnifiquement” est un oxymore par rapport à la blessure. Ces trois métaphores sont voulues par le narrateur.

1.3      Les champs lexicaux : celui de la boxe avec des termes très techniques (“coriace”, “puncheur”, “arcade sourcilière” souvent ouverte et surtout “allonge” : la longueur des bras quand on les allonge) ; celui de la justice très technique lui aussi (“discussion”, “plaidoyer”, “vice de forme” = formalité non respectée dans un procès et qui entraine l’annulation”, “persuasion”, “contradicteur”). Ces deux champs lexicaux se croisent d’une manière comique avec “vice de forme : il manque d’allonge” (choc plaisant des deux termes les plus techniques). Enfin champ lexical du public saisi dans sa violence et ses cris, donc surtout auditif.

1.4      Rythmes plutôt lents avec de brèves accélérations. Ex : “Son plaidoyer à un vie de forme = 9 syll / il manque d’allonge = 4 syll / Celui du puncheur algérois = 8 syll / au contraire = 3 syll, a la longueur voulue” = 6 syll). Mais le rythme global semble plus rapide parce que le narrateur mime en même temps la véhémence et les images d’un commentateur sportif à la radio. Un rythme binaire et oratoire : “manière de vivre et l’orgueil d’une province” : justifie le ton épique de la “page d’histoire”.

1.5      L’art du récit. La rencontre elle-même est escamotée par l’image du plaidoyer. On devine un panoramique auditif (“millier de voix hurlantes” , par projection personnelle on peut imaginer le combat (à partir du manque d’allonge d’Amar), on devine un très gros plan sur le sang qui jaillit mais l’image de “pavoise magnifiquement” l’escamote et enfin on revient au panoramique auditif de “vociférations d’un public déchaîné”.

1.9      Ce qui semble l’emporter dans ce bref extrait c’est la création d’une ambiance et l’attitude du narrateur.

 

  1. Approfondissement

 

2.1      La création d’une ambiance. On est à la fois sur le ring et dans la salle ; la vision de la salle encadre le combat lui-même. Celui-ci est escamoté par les images juridiques. Mais la notion de combat comme débat, comme discussion est fondamentale car les deux boxeurs deviennent la métonymie vivante de leur province respective, sorte d’allégorie. Avec le vainqueur c’est un terroir qui l’emporte avec sa “manière de vivre” et son “orgueil”. En ce sens c’est bien ‘une page d’histoire”. L’Oranais en est conscient : plus court d’allonge il est “coriace” mais le métier de son adversaire (“puncheur”) est plus fort que son courage, plus fort que l’appui de son public.

2.2      L’attitude du narrateur. Elle est étrange à première vue. Il devrait soutenir Pérez puisque tous deux sont algérois. Mais à la fois par prudence (un mauvais coup est vite reçu !), par objectivité (“la vérité oblige à dire”) et par un profond sens de l’humour, le narrateur adopte une attitude apparemment froide et ironique. “La vérité” sous-entend : « j’aimerais bien être du côté du public oranais et ce n’est pas de ma faute si mon champion est le meilleur”. Il trahit ses préférences partisanes en ne manifestant aucune pitié pour Amar (“pavoise magnifiquement”). Noter l’euphémisme un peu sadique du “il porte avec persuasion” pour décrire le coup fatal).

2.9      Donc récréation d’une ambiance à trois niveaux : le ring, la salle, la signification pour les spectateurs. Et une attitude à la fois compréhensible (ce pauvre Amar n’a aucune chance à cause de son allonge) et ironique.

 

9 Conclusion           Donc page tout-à-fait significative de l’art de Camus : objectif et ironique, précis et imaginatif, créant en quelques lignes le cadre de la mêlée épique qui va s’ensuivre.

Roger (2017-08-28) : Cette lecture méthodique comporte 935 mots. Avec le recul d’une quarantaine d’années ceci me paraît excessif même pour un corrigé. Car dès lors il devient inaccessible pour un élève moyen ! J’en suis donc venu à des propositions plus raisonnables : 40 mots commentés en 200 mots. Aujourd’hui je m’en tiendrais à :

La vérité oblige à dire qu’Amar mène mal sa discussion. Son plaidoyer a un vice de forme : il manque d’allonge. Celui du puncheur algérois, au contraire, a la longueur voulue. Il porte avec persuasion sur l’arcade sourcilière de son contradicteur. (41 mots)

 

Roger et Alii – Retorica – 1 360 mots – 8 300 caractères – 2017-08-28

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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