17 LIT Chine – Jin Ping Mei – Jeou Pou T’uoan – Libro de Buen Amor 2017-08

  Voici trois œuvres, deux bouddhistes et la troisième chrétienne, ambigües à souhait. Elles prétendent guérir les croyants de leur sensualité et leur offrent pour ce faire des tableaux d’une sensualité rare. Roger

(1) Le Jin Ping Mei (« Fiole en vase d’or ») est, selon Etiemble qui l’édite, le 4° ouvrage fondamental après « Les trois royaumes », « Le voyage en Occident » et « Au bord de l’eau ». C’est un roman à tiroirs, souvent très cru, écrit au XVI° s mais décrivant au passage la société chinoise des XI° et XII° siècles. « Argent et Pouvoir sont copains comme cochons, les affairistes soudoyent les mandarins qui, en retour, facilitent leurs rapines. » (J.C) L’auteur en est inconnu. L’anti-héros vit au milieu de petits événements populaires et truculents. Le « Jin Ping Mei » a été longtemps interdit en Chine et même sous Hitler et jusqu’à Pompidou en France. Le héros est Ximen Qing trafiquant universel, voleur et assassin dont on suit les aventures pendant quatre ans. Il va mourir d’un excès d’aphrodisiaque après être devenu mandarin. André Lévy a su traduire ce texte vraiment chinois. « Autant le texte se fait parfois vulgaire, au besoin porno, autant il sait devenir allusif, subtil, les deux manières s’emmêlant, comme dans la vie. » (J.C) La langue chinoise, plus que la nôtre, se prête au codage et au super-codage : les jeux de mots y fourmillent « et tout texte travaillé donne à lire entre les caractères plus qu’il n’en a l’air » (J.C) Etiemble avait proposé de faire du mandarin la langue internationale de la culture moderne. » Exemple : « Un roi se voit sautant une déesse. Elle lui révèle qu’elle apparaît le matin avec les nuages et disparaît le soin en pluie. « Telle est, dit André Lévy, l’origine de l’expression « Nuage et Pluie » pour évoquer le coït. » «  (J.C)

(d’après Jean Clémentin, Canard, 1985)

Roger (2017-08-22) : Il ne faut pas confondre le « Jin Ping Mei » (Fleur en fiole d’or) et le « Jeou Pou t’oan » (La chair comme tapis de prière) même si les thèmes semblent proches.

(2) « Jin Ping Mei traduit parfois par Fleur en fiole d’or ou Le lotus d’or, est un roman naturaliste chinois écrit en chinois vernaculaire au cours de la dynastie Ming. (…) Ce roman érotique décrit, en 100 chapitres et 120 poésies, la vie de Ximen Qing, riche viveur, marchand puis mandarin, avec ses « femmes » (épouses, concubines, servantes). Il est parfois considéré comme le quatrième ou cinquième des Quatre livres extraordinaires de la littérature chinoise. (…)  L’histoire contient un nombre surprenant de descriptions d’objets sexuels et de techniques coïtales, qui seraient aujourd’hui considérées comme du fétichisme. On y trouve également des plaisanteries grivoises et des euphémismes sexuels croustillants.» (Wikipédia)

« Jeou Pu Tuan « La Chair comme tapis de prière (appelé RouputuanHuiquanbao et Juehouchan en chinois) est un roman érotique chinois du xviie siècle publié sous un pseudonyme mais généralement attribué à Li Yu. L’œuvre aurait été écrite en 1657 et publiée en 1693 durant la dynastie Qing. Elle se divise en quatre volumes de 5 chapitres chacun. Elle a été publiée au Japon en 1705 sous le nom de Nikufuton avec un préface indiquant qu’il s’agissait du plus grand roman érotique de tous les temps. Le roman a un statut controversé au sein de la littérature chinoise et a pendant longtemps été banni et censuré. Les travaux récents le considèrent comme une allégorie qui utilise sa nature pornographique pour attaquer le puritanisme du confucianisme. Le prologue indique que le sexe est bon pour la santé lorsqu’il est considéré comme une drogue et non comme un aliment ordinaire. » (Wikipédia)

 

(3) Le Jeou P’ou T’ouan » a été publié par Etiemble chez Pauvert en 1962. On y lit  : « Jeou P’ou T’ouan », ou « la chair comme tapis de prière », roman publié vers 1640 par le lettré Li-Yu, traduit en français pour la première fois par Pierre Klossowski. » Dans sa préface Etiemble précise que Klossowski s’était adjoint les services d’un jeune sinologue compétent. Il note :« Mais le « Jéou p’ou t’ouan », ce classique de l’érotisme, pouvons-nous, devons-nous le lire comme une œuvre imprégnée de bouddhisme ? Pourquoi pas ? (…) l’auteur quel qu’il soit du « Jeou p’ou-t’ouan » n’oublie pas que les premiers conteurs aimaient l’ordure, que chaque saint commence toujours par pécher abondamment, fortement et que les voies du « karma » elles aussi sont obscures et tortueuses : encore une bonne affaire pour l’écrivain, qui peut se permettre d’entasser quinze ou seize chapitres de pédagogie érotique du moment que deux prédications bouddhistes, une en tête, l’autre en queue, rachètent toutes les situations, et les plus scabreuses. (…) Fallait-il édifier si décidément ? Obsédé par la minceur de son outils, que M. Wei le mauvais sujet se fasse greffer quelques lamelles du vit d’un chien saisi et supplicié en plein rut passe encore, puisque ce même chenapan, converi, se châtrera lui-même d’avoir trop vigoureusement baratté les filles avec son viédaze de chien.(…) Fellatio, cunnilingue, sodomie et godemichet conduisent-ils aussi infailliblement au nirvanâ qu’une larme de repentir ? (…) » (Etiemble préface 1962)

Roger (2017-08-22) On relève la même démarche dans « Le Libro de Bueon Amor » de l’archiprêtre de Hita.

(4) « Le Libro de Buen Amor (« Livre de bon amour ») est une œuvre magistrale, composée en vers essentiellement, par un certain Juan Ruiz, Archiprêtre de Hita, en 1330 ou 1343.

« Il s’agit d’une composition d’environ 1 700 strophes en cuaderna vía (strophes de quatre vers alexandrins espagnols – à 14 syllabes métriques – à rime consonante), typiques du Mester de Clerecía, auquel elle appartient, précédées d’un prologue/sermon en prose. L’auteur – dont le nom et l’identité restent méconnus et contestés – fait se succéder des pièces narratives et lyriques aux origines et à la thématique variées.

« Le fil conducteur de cette magnifique (mais complexe) fresque en vers est le parcours amoureux faussement autobiographique du protagoniste-narrateur, l’archiprêtre de Hita, qui enchaîne diverses aventures amoureuses à l’issue désastreuse pour la majorité d’entre elles (seule une d’entre elles, débouche sur un supposé mariage, aventure dans laquelle l’archiprêtre est remplacé par un personnage parodique, don Melón de la Huerta, sieur Melon du jardin). Ces femmes sont de conditions et d’origines diverses, et constituent, de ce fait, des portraits vivants et variés de la femme du xive siècle.

« Le narrateur justifie sa passion pour les femmes par trois raisons essentielles :

  • la nature (l’homme vit pour se reproduire, et, de ce fait, s’accoupler avec une femme plaisante, reprenant et transformant les principes exposés parAristote dans De Anima) ;
  • les astres (en appelant une nouvelle fois à Aristote et aux philosophes antiques) ;
  • la coutume (les jeunes gens prennent tous plaisir à convoiter les femmes).

« L’exposition de ces justifications donne lieu à de savoureuses argumentations, contradictoires à souhait, comme pour mieux troubler le lecteur.

« Les différentes aventures sont entrecoupées par des épisodes divers, d’inspiration savante (tradition ovidienne, Pamphilus) ou populaire (tradition carnavalesque et goliardique). Chaque aventure met en scène un certain nombre de personnages plus ou moins plaisants (entre autres l’entremetteuse, topique de la littérature castillane médiévale), et est illustrée par divers contes ou fables en vers d’origines diverses.

« On retiendra, parmi ces épisodes, la dispute entre l’archiprêtre et Sire Amour, qui est l’occasion pour le protagoniste de se lamenter de ses infortunes amoureuses, dues, selon lui, à la perversité de l’amour lui-même : mensonge, tromperie, péché caractériseraient, selon lui, ce sentiment. Sire Amour, personnage allégorique, entreprend pour sa réponse une défense acharnée du sentiment amoureux, et une exposition des vertus de celui-ci, tout en offrant à l’archiprêtre un véritable manuel de la conquête amoureuse, selon des principes bien éloignés de la morale : la duperie et l’entremetteuse en constituent les principales composantes.

« La partie centrale de l’œuvre est occupée par un déroutant cycle carnavalesque, où l’inversion règne en maîtresse absolue. L’archiprêtre, sur le chemin le menant à Ségovie, en vient à passer par des cols de montagne où se produit la rencontre avec quatre montagnardes. Parodie de la pastourelle, ces pièces voient l’archiprêtre en proie aux désirs des quatre repoussantes femmes, au physique et au moral à l’opposé de l’image traditionnelle de la féminité, qui monnayent par le corps le passage du col. L’homme ne séduit plus, mais est séduit, l’amour n’est plus amour mais bestialité. (à ce sujet sa description d’une femme sauvage vivant dans la « Sierra » suggère aux chercheurs la présence à l’époque en Espagne d’Hominoïdes reliques (…) . S’ensuit un pèlerinage à Ste Marie du Gué, en période de Pâques. La Vierge, la Passion, l’eau sont autant de vecteurs de purification, après ce rite initiatique survenu en montagne, le plus hostile des milieux pour l’homme du Moyen Âge. À la suite de cela, l’auteur introduit une pièce, inspirée d’un original français : la Bataille de Sire Charnage et de la Carême. Allégorie carnavalesque opposant les forces de l’excès propres au carnaval (constituées de troupes de jambons, saucissons, rôtis et autres bœufs emmenés par Charnage, un personnage masculin), aux puissances de l’abstinence incarnées par les troupes de poissons, mollusques et crustacés dirigées par Dame Carême. La bataille s’achève par la victoire provisoire de cette dernière, chassée, une fois la Pâque revenue, et passé le temps de l’abstinence. Le retour de Charnage signe le triomphe de Sire Amour.

« Le tout constitue une sorte d’exposition didactique des dangers (moraux, spirituels, …) de l’amour charnel, à travers une succession exemplaire. Il se veut une sorte d’ode au bon amour, que l’on peut entendre comme amour divin (de Dieu) ou amour profane (mais dénué de la bestialité de l’amour purement charnel). Le parcours amoureux de l’archiprêtre semble être alors une sorte de métaphore du cheminement spirituel devant mener à l’amour de Dieu ou caritas, et au salut de l’âme. L’œuvre, rédigée par un clerc, et destinée à des ecclésiastiques, regorge en effet de références religieuses. Le thème du péché est omniprésent, traité notamment lors de deux séquences, l’une portant sur les péchés capitaux, et l’autre sur les armes du chrétien. L’œuvre s’ouvre par ailleurs, comme souvent dans la littérature, sur une invocation au Christ. Mais, plus parlant encore, la Vierge Marie est chantée au début, au milieu et à la fin de l’ouvrage, imprégnant de sa présence l’ouvrage. Nous sommes alors en pleine période d’expansion du culte marial, et la Vierge, qui intercède auprès du Christ, fait figure de guide dans la carrière amoureuse de l’archiprêtre, et celle spirituelle du lecteur. À l’image du protagoniste s’amendant au fil de ses aventures, et de ses apprentissages, le lecteur fait l’expérience de la quête d’un amour, l’amour divin, situé au-dessus de l’amour idéal entre homme et femme (non condamné par l’Église, et source d’innombrables productions littéraires médiévales), et rejetant toute forme de bestialité.

« Toutefois, dès le début, l’auteur avertit le lecteur de l’ambigüité de son œuvre et lui suggère de faire preuve d’entendement afin de discerner le sens profond du Livre de bon amour. L’ambiguïté est en effet une des grandes caractéristiques du livre : Juan Ruiz cherche-t-il à semer le lecteur sur les chemins dangereux de l’amour vicié par l’exposition de ces pièces littéraires où il est fait une large place aux vices et aux défauts de l’homme-pécheur ? Ou cherche-t-il à l’inverse à persuader des avantages du « bon amour » en mettant à rude épreuve le jugement des lecteurs ? Les chercheurs n’ont toujours pas tranché : parodie grotesque et « libertine » de la part d’un homme licencieux ? Ou labyrinthe initiatique à l’intention des plus avertis des lecteurs, seuls capables de percer la couche superficielle du discours et à en tirer la substantifique moelle ? » (Wikipédia)

 

Roger et Alii – Retorica – 1980 mots – 12 300 caractères – 2017-08-22

 

 

 

 

 

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