17 LIT enseignement Cerisy décryptage 2010

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17 LIT enseignement Cerisy 1969 texte

L’enseignement de la littérature et l’expression libre

1. Une amie du mouvement Freinet nous ayant indiqué l’intérêt d’un colloque de Cerisy sur l’enseignement de la littérature, j’y suis allé en service auto-commandé. C’était en juillet 1969. N’étant connu de personne, j’ai d’abord consacré mon temps à nouer des contacts et persuader T.Todorov et S.Doubrovsy que j’avais quelque chose à dire. Difficile de s’imposer au milieu des Zumthor, Greimas, Doubrovsy, Genette, Barthes, Riffaterre, Deguy, Todorov etc. J’avais réussi à intéresser à ma cause des universitaires de l’université de New-York. Roland Barthes consacra son exposé à une brillante analyse structurale du Lagarde et Michard. Et en péroraison il émit le paradoxe suivant : “Que se passerait-il si des élèves du secondaire se mettaient à produire de la littérature ?” Un de mes nouveaux amis new-yorkais lui brisa quelque peu son effet en intervenant : “Nous avons ici un collègue de Montauban qui a relevé le défi et fait écrire de la littérature à ses élèves.” J’étais mis sur rails mais Roland Barthes ne se tint pas pour battu et protéra une de ces sentences dont il avait le secret : “Le plus spontané est le plus stéréotypé”. Ce lieu commun un peu éculé fut pour moi une révélation. Comment faire pour que l’expression libre des jeunes dépasse le stéréotype ? A Cerisy personne ne s’intéressait à ce problème. C’est ansi que commença pour moi une recherche d’une quarantaine d’années.

2. Relire cette contribution de Cerisy c’est tenter de la décrypter Son point d’aboutissement c’est le fichier EXPRESSION 2010 quarante deux cents mots que j’ai placé dans les sept endroits stratégiques du site Retorica : en 07 ESSais, 17 LITérature, 22 POEsie, 25 RECit, 27 RETorica, 28 RHEtorique et 32 THEâtre. Il est difficile d’y échapper ! Le décryptage permet de mesurer le chemin parcouru.

3. Les items 1, 2, 3, 4 ne disent rien des conditions matérielles. Nous n’avions à notre disposition que des machines à écrire, des stencils et des limographes. La correspondance était postale. Aujoud’hui les ordinateurs, les traitements de texte et internet auraient dû permettre la diffusion massive de la pédagogie Freinet. Je pense qu’elle se fait mais d’une manière souterraine et en tout cas sans ce mouvement de masse que nous appelions de nos vœux. L’item 4 pose, sans le dire, les problèmes de fond. “Le naufrage” est un texte long et littéraire. Par rapport aux autres élèves son auteur fait figure d’exception. Il est évidemment à sa place dans une lecture pour Cerisy mais l’effet métonymique relève du conte pédagogique. Nous ne sommes pas là pour découvrir de nouveaux Rimbaud mais pour permettre à tous les élèves d’écrire proprement dans un français correct. Par rapport à cette mission le texte de Sylvie, de Christian, de René ou d’Anne-Marie sont longs et beaux. Notre chance c’est qu’on peut faire aussi beau et très court. Plus le texte est long, plus il échappe à toute correction et d’abord professorale : “Bas les pattes !” dit le créateur. Au contraire plus le texte est bref, mieux on peut l’examiner, le corriger, proposer des variantes, bref expérimenter sur la grammaire et la rhétorique.

4. On n’a pas d’item 5 par simple étourderie. Les items 6, 7, 8 soulèvent des questions intéressantes. Tout d’abord le texte parle de grammaire alors qu’il faudrait parler de rhétorique. Mais on parlait aussi de “grammaire du récit”. Ensuite la demande de François d’écrire un roman au lieu de préparer l’épreuve de français n’avait rien de ridicule en soi à condition que le cours lui fournît des outils utilisables sur la construction des récits (cf la section 25 RECit), sachant aussi que la demande risquait de ne pas aboutir par simple lassitude. On pouvait donc imaginer une offre à géométrie variable avec synopsis en deux-cents mots, découpage en unités de récit, équilibres, réglages divers etc. Le phénomène des écoles littéraires est passionnant à étudier. J’ai vu une classe se partager vigoureusement entre Parnassiens et Symbolistes à partir des soleils couchants ( section 20 NAT soleils couchants).

5. Avec plagiat, mimèse et imitation l’item 9 évoque le problème majeur de l’expression libre dans le cadre scolaire. Je me souviens d’une double page de textes admirables produits par un élève de primaire et communiqués au Monde par l’instituteur. Il y a toujours l’idée qu’on y est pour quelque chose et donc une certaine vanité magistrale pointe le bout du nez. Mais dans le cas évoqué il s’agissait de textes écrits l’année précédente avec un autre instituteur. L’élève s’était auto-plagié pendant toute l’année suivante. Pourquoi pas ? Mais en changeant de contexte, par l’édition dans un grand quotidien du soir, le corpus prenait une signification différente. Il est toujours difficile et délicat de passer par l’édition ou la diffusion du contexte limité d’une classe à celui d’une foule potentielle. Des collègues de français répugnent à l’expression libre de leurs élèves. Soit ils y renoncent, soit une petite minorité d’enseignants la pratiquent avec recours à des précautions somme toute élémentaires : “Autorisez-vous la publication de votre texte ?” C’est “oui” ou c’est “non”. Peu importe les motifs. On sait qu’en littérature le plagiat provoque dans l’édition de multiples dégâts collatéraux. Pourtant il faudrait avoir l’attitude ironique et détachée de Pascal Bruckner dans “Les Voleurs de beauté” (Grasset 1997) :

[Benjamin, trente-sept ans, écrivain public solitaire, introverti, indécis et pauvre, est devenu un spécialiste des plagiats]

p. 51 ‘Considérez un instant ces milliers de titres échoués sur leurs étagères comme autant d’épaves : ils croupissent dans l’oubli et leur disparition ne ferait pas un bruit. Il y en a trop. Ces tombeaux de signes, murés à jamais dans le silence, je pris donc sur moi de les recycler. Puisque tout est écrit, à quoi bon recommencer, chercher des idées neuves ? Il suffit de recopier, de croiser, en un mot de se servir. Je procédais de la façon suivante : sur une idée elle-même barbotée à quelque scribe inconnu, j’allais faire mon marché chez les grands et les petits maîtres du passé pour bâtir ma propre œuvre. Je me rendais dans les bibliothèques et prélevais sur un cahier ma provision de scènes, de métaphores. Je classais les matériaux par thèmes : clairs de lune, disputes, assassinats, matin de printemps, jours de pluie, étreintes amoureuses, etc. Je mettais le tout en mémoire sur mon ordinateur et de ce pot-pourri, je m’apprêtais à tirer de nouvelles harmonies. A chaque auteur, par prudence, je ne dérobais en général pas plus d’un ou deux termes, un vocable et son attribut. Je ne volais pas, je grapillais”

p. 52 “…effectuée à un niveau si microscopique, la fraude est indétectable, c’est une friponnerie sans importance. J’échappais ainsi au dépistage d’enquêteurs éventuels?

J’obéissais en outre à un principe absolu : ne plagier que les morts. Les vivants sont tellement susceptibles ! (…)

Les larcins devaient rester discrets. Grand détrousseur d’ouvrages, je sertissais ma prose de mille expressions venues d’ailleurs que je polissais ensuite et harmonisais par un patient travail. J’enchâssais les phrases des autres dans les miennes et j’arrivais même à produire quelques tournures de mon cru qui, ma foi, n’étaient pas pires que la moyenne. Quel policier assez fou aurait pur remonter les centaines de pistes enchevêtrées dans ce palimpseste et perdre des années, voire une vie à chercher dans la littérature universelle l’origine de mes emprunts ? En agissant ainsi, le charognard que j’étais faisais office d’éveilleur : j’exhumais les classiques des rayons poussiéreux où ils achevaient de se consumer, je les sauvais du purgatoire. Ils avaient eu leur part de gloire, à mon tour d’en profiter. Je ne leur enlevais rien, eux contribuaient à ma reconnaissance, à ma réputation. Mon brigandage était un acte d’amour, ils se prolongaient à travers moi comme le défunt survit dans la chair du cannibales qui le dévore.”

p. 53 “Le plagiat, docteur, n’est pas seulement ma façon d’écrire, il est la tonalité de ma vie. Je suis un être entièrement emprunté, un petit glouton mimétique comme ces oiseaux polyglottes qui savent contrefaire tous les chants mais n’ont eux-mêmes aucun chant propre. Je singe ceux que je croise, j’attrape tout ce qui passe. En ce moment même, tandis que je vous parle, je m’aligne sur votre maintien, votre manière d’écouter, de vous tenir. Mon visage aussi, je l’ai chapardé et c’est pour cela que je le cache. C’est plus fort que moi, je veux être les autres, me mettre à leur place, les connaître de l’intérieur, je suis une eau avide d’épouser tous les contours. D’ailleurs je n’imite pas, non, le mot est faible, j’adhère passionnément à autrui, je m’immole à lui. Vous connaissez l’histoire de ce caméléon qui s’installe un plaid écossais. Quelques secondes plus tard, il explose. Il n’a pas pu choisir entre les couleurs. C’est tout moi : qu’un être intéressant se présente, je vole vers lui, le reproduis dans ses moindres détails : c’est ma seule façon de devenir quelqu’un.”

[Hélène, vingt ans, jeune femme, jolie, intelligente, cultivée et raffinée a espionné Benjamin et percé son secret. Elle l’aime et entreprend son éducation.]

6. Le passage de l’expression libre à l’étude de la littérature n’a rien d’évident. Les items 9, 10, 11, 12 et 13 en traitent assez longuement. A quel corpus littéraire doit renvoyer l’expression libre et sous quelle forme ? Ici j’oppose la pratique centrifuge à la pratique centripète. La pratique centrifuge ouvre volontairement les horizons sans trop s’inquiéter de fondements ou de socle commun. C’est la pratique moderne. Elle mène non au “manuel de littérature” mais aux “brasuels” de plusieurs volumes, chacun ayant plusieurs centaines de pages. Où est l’essentiel ? où est l’accessoire ? Seuls les “initiés”, les “héritiers” le savent et pourraient éventuellement le dire. La fracture sociale est d’abord là. Et peut-être uniquement là. Elle enclenche un sentiment d’exclusion durable et probablement définitive. La pratique centripète ramène au contraire vers le centre de la culture et le centre de soi. Je la vois, pour parler bref, dans la poésie et chanson comme noyau de la culture française.

Il existe un ouvrage, fondamental à mes yeux, qui devrait figurer parmi les ouvrages obligatoires à fournir aux élèves de tous niveaux. C’est “Demain dès l’aube… Les cent plus beaux poèmes pour la jeunesse choisis par les poètes d’aujourd’hui” (Le Livre de Poche Jeunesse, n° 121, 1990). Son concepteur, Jacques Charpenteau, poète lui-même, décida de demander à d’autres poètes, ses amis, de choisir, chacun séparément, ce qu’ils jugeaient être les cent plus beaux poèmes français pour la jeunesse. Ce vote aboutit à une liste des cents poèmes les plus cités. Jacques Charpenteau donne dans son anthologie les détails de cette consultation qui allie curieusement poésie et démocratie. Cette anthologie est devenue dans mes classes de seconde, un des piliers de mon enseignement. J’ai suivi la même démarche que Jacques Charpenteau. Je faisais acheter et lire cette anthologie à mes élèves. Nous procédions à une consultation individuelle puis collective pour dégager dix poèmes à étudier. Invariablement “Demain des l’aube” de Victor Hugo arrivait en tête et s’il y a un poème à lire, relire et commenter, c’est celui-là. Voir sur le site ww.retorica.info, la section 22 POEsie POE anthologie 07 06 15 Charpenteau et pour l’étude du poème 22 POE Hugo 2008 Demain.

7. Les deux derniers items 14 et 15 annoncent une recherche future avec une belle erreur au passage. Car étymologiquement le mot grammaire signifie “lettre”. C’est le mot rhétorique qui signifie “art de parler et d’écrire”. Il est vrai qu’il n’y a pas de rhétorique sans grammaire. Et qu’il faut définir un savoir minimum, efficace et dynamique. Je crois y être parvenu dans l’enseignement par correspondance avec la pratique du quarante et du deux-cents mots. Le site www.retorica.info en fournit de nombreux exemples. Je ne cite ici que les deux derniers fichiers :

27 RET EXPRESSION 2010 culture attention

et son complément déjà évoqué

27 RET EXPRESSION 2010 quarante deux cents mots placé dans les sept endroits stratégiques du site Retorica : en 07 ESSais, 17 LITérature, 22 POEsie, 25 RECit, 27 RETorica, 28 RHEtorique et 32 THEâtre.

Il me semble que nous avons là le tremplin d’une véritable apprentissage de l’écriture. Pour les élèves les moins doués, jeunes ou adultes, c’est la certitude de savoir et pouvoir écrire correctement un texte bref. Donc de sortir d’une impuissance sociale. Pour les autres, c’est l’encouragement à écrire de la littérature.

Roger

Retorica

(12.700 caractères)

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