17 LIT Proust le duc Basin de Guermantes 1994

 

Au départ, il y avait trois sujets, liés entre eux, comme je les aime. Mais à l’arrivée il manque la correction du sujet I. Du reste, le plus intéressant c’est le sujet II consacré au duc Basin de Guermantes. Ce texte me semble une bonne introduction à l’œuvre de Proust, d’où l’appel en conclusion à la lecture d’ « Un amour de Swann ». Roger 2017-03-31

 SUJET I   Irremplaçable roman

Au XIX° siècle, et jusqu’à la seconde guerre mondiale, le romancier tenait lieu de tout, pour un immense public. Il était d’abord le seul à pouvoir livrer de l’imaginaire aux imaginations. La concurrence des journaux était faible. Le théâtre n’allait que de la comédie sociale à l’épique et touchait rarement aux individus.

Les idéologies cédaient encore le pas à la force romanesque. Dickens et Dostoïevski ont fait plus que Marx, de leur temps, Zola aussi, pour les humiliés et les offensés. Stendhal, même peu lu, pour l’idée de progrès. “Madame Bovary” [Flaubert]est le premier cri de la femme moderne. Proust décompose la société la plus assise. C’est dans Bernanos, dans Mauriac que s’ouvrent les chemins de l’âme, c’est dans Malraux que la conscience révolutionnaire triomphe, bien plus que dans les essais théoriques ou les reportages.

Le romancier, de Balzac à Faulkner, est bien ce vrai concurrent de “l’état-civil”, aperçu par Thibaudet. Il est mémoire du temps, aède, analyste, sociologue avant la sociologie, correspondant de guerre et d’amour. C’est à lui que les jeunes gens fiévreux et les femmes déroutées écrivent, se plaignent et demandent de l’aide.

On observe que le genre du roman conserve le parfum entêtant de l’irremplaçable.. Chaque lecteur de roman peut se croire romancier de lui-même, le jour où il aura le temps d’écrire.

De fait il arrive tous les jours quelque trois cents manuscrits de romans sur les tables des éditeurs parisiens. Chacun porte son histoire devant soi comme une buée fragile, buée/bouée.

Chacun croit, tel Chateaubriand, que “j’ai fait de l’histoire, je pouvais l’écrire”, même si l’on écrit aujourd’hui beaucoup plus d’insipides “Atala”que de “Mémoires d’outre-tombe”. Les conversations ne tournent plus, comme avant-guerre, autour du dernier Morand ou du dernier Montherlant, mais plutôt – et au mieux, – autour du dernier Bergman ou du dernier Fellini.

On ne parle plus de D.H. Lawrence ou de Hermann Hesse, morts depuis longtemps ; or on les re-découvre.

On n’a jamais beaucoup parlé de Paul Gadenne : “Les Hauts Quartiers”, roman posthume, a rencontré un public fervent. On a rarement un écho d’Albert Cohen, et “Belle du seigneur” continue de passer de main en main éblouies. Milan Kundera vit aussi discrètement à Rennes que naguère à Prague : voyez le succès mondial de “La Valse aux adieux”. Vous ne savez rien de Garcia Marquez, mais vous ne savez pas combien nombreux vous êtes à avoir lu “Cent ans de solitude”.

Comparez avec le cinéma. Hormis quelques maniaques, c’est fou ce que les films s’oublient. On cite toujours les mêmes durables réussites, et on arrive vite au : “Je l’ai revu l’autre jour ; ça tient mal…” Il vaut mieux, par exemple, ne pas avoir trop adoré “Senso” de Visconti que je trouvai sublime en 1953… Le sublime à l’italienne, en revanche éclate à chaque page de tous les derniers Giono. Et ils tiendront.

Plus nous serons bombardés d’images et de vacarme, plus le roman sera le lieu privilégié de l’échange de deux solitudes. Plus les contraintes économiques pèseront sur les gens de l’audio-visuel, plus le romancier chérira sa prodigieuse liberté.

Plus le public sera encastré dans des programmés stéréotypés de TV, plus le lecteur éprouvera la joie de prendre un roman entre ses doigts, de découvrir des noms inconnus bientôt familiers, des sentiments offerts, la substance des phrases, des sons, des odeurs, le velours ou le tranchant des mots, joie que l’on peut interrompre librement, accompagner d’une rêverie étrangère, de quelques pas dans une chambre ou dans un jardin, joie de ne plus suivre, de se perdre, puis de tout retrouver : et le personnage, et la voix de l’auteur, et notre propre voix inconsciemment glissée dans le cœur des pages. Car le roman, c’est toujours du conscient dressé sur de l’inconscient, à la recherche comme le lierre ou la vigne des treilles, d’un autre inconscient.

François-Régis Bastide (1979)

 

  1. a) Résumez ce texte en 180 mots (± 10 %). Respectez l’équilibre des §. Indiquez le nombre de mots utilisés.
  2. b) Expliquez : “Proust décompose la société la mieux assise.” ; “Plus nous serons bombardés d’images et de vacarme.”
  3. c) Commentez puis discutez ou prolongez cette affirmation de François-Régis Bastide : “Plus nous serons bombardés d’images et de vacarme, plus le roman sera le lieu privilégié de l’échange de deux solitudes.”

 

SUJET II. Le duc Basin de Germantes

 

Promenant sur le grand nombre de personnes qui entouraient la table de thé les regards affables, malicieux et un peu éblouis par les rayons du soleil couchant, de ses petites prunelles rondes et exactement logées dans l’œil comme les “mouches” que savaient viser et atteindre si parfaitement l’excellent tireur qu’il était, le duc s’avançait avec une lenteur émerveillée et prudente comme si, intimidé par une si brillante assemblée, il eût craint de marcher sur les robes et de déranger les conversations.

Un sourire permanent de bon roi d’Yvetot légèrement pompette, une main à demi pliée flottant, comme l’aileron d’un requin, à côté de sa poitrine, et qu’il laissait presser indistinctement par ses vieux amis et par les inconnus qu’on lui présentait, lui permettaient, sans avoir à faire un seul geste ni à interrompre sa tournée débonnaire, fainéante et royale, de satisfaire à l’empressement de tous, en murmurant seulement : “Bonsoir, mon bon, bonsoir, mon cher ami, charmé, monsieur Bloch, bonsoir; Argencourt”, et près de moi qui fus le plus favorisé, quand il eut entendu mon nom : “Bonsoir, mon petit voisin, comment va votre père ? Quel brave homme !” Il ne fit de grandes démonstrations que pour Mme de Villeparisis (1) qui lui dit bonjour d’un signe de tête en sortant une main de son petit tablier.

Formidablement riche dans un monde où on l’est de moins en moins, ayant assimilé à sa personne d’une façon permanente la notion de cette énorme fortune, en lui la vanité du grand seigneur était doublée de celle de l’homme d’argent, l’éducation raffinée du premier arrivant tout juste à contenir la suffisance du second.

 

Marcel Proust (1871-1922) “A la recherche du temps perdu” (1913-1927) “Le côté de Guermantes” (1920)

 

(1) Madame de Villeparisis, liée au duc de Guermantes par des rapports familiaux, est la personne chez qui se déroule la scène dépeinte par le narrateur.

 

Vous ferez de ce texte un commentaire composé en montrant, par exemple, comment Proust compose simultanément une petite scène très vivante et un portait psychologique pénétrant.

 

Sujet III Quelles différences faites-vous entre un personnage de théâtre ou de cinéma et un personnage de roman ?

 

 

Correction Sujet II Le duc Basin de Guermantes

 

Vous ferez de ce texte un commentaire composé en montrant par exemple comment Proust compose simultanément une petite scène très vivante et un portrait psychologique pénétrant.

Code : 0 = introduction(s) – 9 = conclusion(s)

LMM : Lieux, milieux, mentalités

CCC : caractères, comportements, conflits

ENL : écrivain, narrateur, lecteur

 

0 Introduction       Une scène apparemment sans importante : avant la guerre de 1914, à Paris, un thé mondain donné chez Mme de Villeparisis, arrivée et accueil du duc Basin de Guermantes. Où est le mystère ? Y en a-t-il un dans cette scène et ce portrait présentés par Proust ?

 

10    Une scène très vivante (LMM)

11    thé de 5 heures dans le grand monde : table à thé, la foule, rayons du soleil couchant ; page construite comme un tableau centré d’abord sur la table puis très vite d’une manière insistante sur le duc et enfin sur Mme de Villeparis.

12    Assemblée brillante, robes, conversations,les amis et les inconnus dont fait partie le jeune narrateur, sentiment que tous s’empressent près du duc. Pourquoi ?

13    Code de la conversation : apostrophes (« Monsieur Bloch » est un peu péjoratif ; “mon bon, mon cher ami” : appellations banales, “Argencourt” : plus gratifiant, aristocrate, même classe sociale…) Surprise : le narrateur est « le plus favorisé » pourquoi ? opposition des saluts entre le duc de Guermantes et Mme de Villeparisis.

14    Monde brillant mais « de moins en moins » riche, d’où opposition marquée par le commentaire de la dernière phrase. Malgré la bonhommie il y a une hiérarchie très stricte dans cette société : au sommet le duc et Mme de Villeparisis, le jeune narrateur étant en bas mais à part.

  1. Scène apparemment banale mais riche en notations instructives sur la vie mondaine, scène habilement construite.

 

  1. Un portrait pénétrant (CCC)

21    « regards affables, malicieux », « comme s’il eût craint », lenteur émerveillée et prudente », « sourire de bon roi d’Yvetot légèrement pompette » : éléments rassurants, ridicules même (le roi d’Yvetot est le sujet d’une chanson très populaire du XIX°s)

22    « regards malicieux »(sens double), prunelles comparées aux « mouches » que « l’excellent tireur » ne manque jamais, une main comparée à « l’aileron d’un requin », « formidablement riche dans un monde où on l’est de moins en moins », « suffisance » de « l’homme d’argent » : traits déplaisants

23    Main « qu’il laissait presser indistinctement », sans avoir à faire un seul geste », « tournée débonnaire, fainéante et royale », « éducation raffinée »: économe des gestes et des mots, reçoit les hommages ; domine la scène et le sait

24    Timide mais respecté, aimable mais redoutable, possédant toutes les finesses de sa classe, grand seigneur et homme d’argent, courtois mais vaniteux deux fois (« grand seigneur », « homme d’argent »). alliance d’éléments contradictoires habilement équilibrés (« arrivant TOUT JUSTE à contenir »).

29    Il y a donc une ambiguïté, un mystère dans ce personnage apparemment débonnaire et nonchalant, en fait très imbu de soi par sa double vanité (naissance, fortune) avec en arrière-plan des traits inquiétants d’égoïsme et peut-être de cruauté.

 

30    Proust compose…. (E.N.L)

31    La scène est vue par le narrateur : garçon jeune (« petit voisin »), connu à cause de son père qualifié de « brave homme » : pourquoi ? les autres ne le sont pas ? enfant observateur, curieux, attentif à tout.

32    Vision cinématographique : les plans (plan général, plan américain, gros plan), la bande son (les propos), sensation de la durée (imparfait), voix off (le commentaire final) ; la caméra semble suivre le duc au fil d’une phrase très longue (« Un sourire permanent… : neuf lignes)

33    Mais l’écrivain à l’âge mûr recompose la scène ; c’est lui qui interprète grâce à trois comparaisons essentielles : prunelles comme les mouches, sourire du roi d’Yvetot, main comme un aileron de requin… intègre des éléments divers (populaire : roi d’Yvetot, rumeur : bon tireur, formidablement riche)

34    Le commentaire final révèle le fond du personnage pour bien nous montrer que tout le reste n’était qu’apparences à savoir déchiffrer : société aristocratique qui se décompose lentement, faute de faire fructifier son patrimoine, ce que le duc semble savoir mieux faire que les autres (« homme d’argent »).

39    Donc page remarquablement écrite par le recours à un narrateur dont le témoignage est savamment retravaillé pour donner envie au lecteur de percer un mystère.

 

  1. Conclusion Eléments contradictoires : société heureuse et nonchalante mais sur son déclin ; un personne ambigu, apparemment inoffensif, naîf même mais en réalité rusé habile en affaires et peut-être implacable. L’ambiguïté du personnage ne nous le rend ni sympathique, ni antipathique mais on souhaiterait en savoir plus… [D’où lire l’œuvre de Proust… en commençant par « Un amour de Swann » !]

 

Roger et Alii – Retorica -1 930 mots – 11 900 caractères – 2017-03-31

 

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