17 LIT Rusdhie Salman tolérance 2012_09

1. Dans “Joseph Anton. Une autobiographie” Salman Rusdhie revient sur la fatwa iranienne et son existence de fugitif. Le livre est traversé de métaphores guerrières. Le champ littéraire devient champ de bataille. En 1990 il essaie d’amadouer des dignitaires musulmans en se présentant comme musulman laïque puis, devant leur refus, comme musulman tout court. Ce qui le fait vomir et ne sert à rien puisque l’ayatollah Ali Khamanei affirme qu’il faut appliquer la fatwa même  si Rusdhie devenait l’homme le plus pieux de tous les temps. C’est ce point de non-retour qui, paradoxalement, le libère.  Joseph (comme Joseph Conrad) et Anton (comme Anton Tchékov)  naît à ce moment. Le traducteur japonais est assassiné, le traducteur italien gravement blessé.

Rusdhie apprend à vivre avec des policiers protecteurs et envahissants. Il découvre qu’une partie de la gauche ne le défend pas et le rend responsable de ce qui lui arrive. L’islam radical défie  les références politiques occidentales. Mais on ne comprend pas encore la mise en garde de Michel Foucault en 1979 lors de ses reportages sur la révolution iranienne : “Le problème de l’islam comme force politique est un problème essentiel pour notre époque et pour les années à venir.” Rushdie est condamné en 1989. Le nom de Rusdhie est un hommage à Averroès (Ibn Rushd en arabe). Il doit fustiger l’islam : “… quelque chose a mal tourné au sein de l’islam. C’est assez récent.” L’islam qu’il a connu était ouvert, tolérant.

(d’après Jean Birnbaum, le Monde, 2012_09_21)

2. Avec “Joseph Anton” Rusdhie aborde la crise de la littérature qui pourtant consiste à “augmenter la somme de ce que les êtres humains sont capables de percevoir, de comprendre et donc, en définitive, d’être.” Que reste-t-il de l’idéal cosmopolite proné par la grande littérature de la fin du XX° siècle ? Un contre-savoir mondial  tissé de rumeurs, instantanées, invérifiables, ouvertes à toutes les manipulations. “Les Versets sataniques” ne trouveraient aucun éditeur aujourd’hui.

(d’après Marc Weitzmann, le Monde, 2012_09_21). 

3. Michel me communique de larges extraits d’un entretien accordé par Salman Rusdhie au Nouvel Observateur le 20 décembre 2012 : “Enfin libre !”  Les voici.

[ Sur la tolérance : Voltaire réadapté au XXI° siècle]

Rushdie y dénonce une nouvelle intolérance : “le mot islamophobie (a) été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles”. “Une telle attitude repose sur l’idée que tout système de pensée est respectable et devrait donc échapper à la critique considérée comme négative. Or, si je ne suis pas d’accord avec vos idées, je dois avoir le droit de les critiquer – même si j’ai tort ! On ne peut pas exempter de toute critique un systême de pensée en invoquant un quelconque racisme. Une idée n’est pas une race, une religion n’est pas un groupe ethnique. (…) Je n’ai pas le droit de tabasser quelqu’un à cause de ses idées, mais j’ai le droit de tabasser ses idées. (…) C’est là que commence la défense de la liberté d’expression. Il est trop facile de défendre la liberté d’expression de gens avec lesquels on est d’accord ou auxquels on est indifférent. Croire à la liberté d’expression c’est être capable de défendre le droit à exprimer des idées auxquelles on est radicalement  hostile.” (…)

4. [Sur le fanatisme islamiste : les complexes de la gauche occidentale] “Une identité définie par la haine constitue une force négative terrifiante. Et pourtant elle a gagné en puissance. Traquer ainsi le blasphème équivaut tout simplement à légitimer la violence. C’est peut-être l’attrait d’une telle attitude, au fond : la violence y trouve une légitimation.  (…) Il y a une jouissance, une véritable libido de la colère. C’est un exutoire, une libération : on peut se livrer à des excès en public et en même temps se sentir vertueux ! Et cette folie est contagieuse. L’affaire des “Versets sataniques”  n’a pas été un événement isolé, mais plutôt le point de départ d’une longue chaîne d’événements. Le problème des gauches occidentales, c’est leur volonté de se montrer solidaires et compatissantes envers des communautés qu’elles perçoivent comme politiquement opprimées et économiquement désavantagées. Le préjugé de la gauche c’est que le peuple a toujours raison. Si une masse de gens s’élève pour critiquer un auteur, c’est forcément le groupe qui a raison et l’auteur qui a tort. Ce désir de défendre un groupe pauvre et opprimé mène à s’aveugler sur un comportement collectif qu’on ne tolèrerait de personne d’autre. La gauche est censée condamner l’homophobie, la misogynie, l’antisémitisme. Et pourtant, certains gauchistes restent régulièrement sourds aux discours homophobes, misogynes et antisémites propagés par des islamistes. Et si l’on dénonce cet état de fait, on est taxé d’islamophobie.”

Roger et Alii

Retorica

(780 mots, 4.900 caractères)

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