17 LIT Segalen René Leys fascinations 2016

 (1) « René Leys » de Victor Segalen paraît en 1922. Il séduit ses rares lecteurs mais ne refait vraiment surface qu’en 1972, soit cinquante ans après. Cette résurrection est dûe, je crois, à Pierre Ryckmans (1935 – 201) qui sous le pseudonyme de Simon Leys publie « Les habits neufs du président Mao » (1971). C’est un ami situationniste qui le lui a proposé : Simon comme Simon-Pierre l’apôtre et « Leys » comme le héros du roman de Segalen. L’année suivante, en 1972, les éditions Gallimard éditent « René Leys » dans la collection L’imaginaire.

(2) Voici le thème de ce récit. Segalen, en poste à Pékin, fait du chinois et souhaite pénétrer dans la Cité interdite. Son professeur de chinois est un jeune belge de 17 ans, extraordinairement doué, René Leys. Ce dernier affirme qu’il a ses entrées dans la Cité et il fournit à son élève plus âgé des renseignements de première main. Mais le doute s’installe dans l’esprit de Segalen : René Leys fait-il partie de la police secrète ? en est-il le chef occulte ? a-t-il vraiment accès aux plus hautes sphères ? Sa mort, suite à un empoisonnement (?), met fin aux leçons et aux interrogations sans que le doute soit réellement levé. Celui qui en a le mieux parlé alors c’est François Mitterrand. Faire sur Google « François Mitterrand présente « René Leys «  1972 archives INA. » Il note que Segalen a pu inventer René Leys dans un va-et-vient fascinant entre le narrateur et son personnage. Il juge Segalen plus novateur en matière de roman que le Malraux de «  la Condition  Humaine » : 1933 alors que « René Leys » a été publié en 1922. Depuis 1972, Internet est passé par là et nous avons accès à de savantes études sur René Leys, Victor Ségalen et leurs rapports avec la langue chinoise. Noter que Mitterrand dit /segalin/ comme c’était l’usage à l’époque mais la prononciation /segalèn’/ commençait à se répandre, plus conforme au breton et au désir de Segalen lui-même.

(3) Roger (2016) : J’ai dû lire « René Leys » vers 1975 ou 1977. J’ai été saisi par la magie de ce texte fascinant. J’ai voulu en faire profiter deux classes : 1° E et 1°G à l’aide d’un montage de lecture d’une heure (une trentaine de pages) suivie de l’explication de texte de la première page. Les élèves se sont révélés moins enthousiastes et surtout paniqués à l’idée d’être interrogés à l’oral du bac de français sur cette œuvre difficile. D’autant que j’y avais ajouté un autre texte de Segalen tiré des « Immémoriaux ». Je me souviens les avoir rassurés. Si par extraordinaire l’examinateur choisissait cet extrait il leur mettrait forcément une bonne note. Sinon leur angoisse était vaine. Effectivement aucun d’eux (1°E : 20, 1°G : 35, soit environ 55 élèves) ne fut interrogé : les collègues préféraient des textes plus classiques. Mais j’ai renoncé à étudier cette œuvre une autre année. Dans deux fichiers (07 ESS Segalen Immémoriaux et 17 LIT Segalen René Leys) j’ai consigné le travail que j’avais réalisé alors.

(4) Edition Sophie Labatut Folio. L’intérêt pour « René Leys » s’est concrétisé par l’édition de Sophie Labatut (Folio classique 2000, 421 pages). Le récit lui-même (p. 39 à 280) tient en 241 pages. Le reste est un dossier très fourni de 180 pages. J’en retiens l’analyse suivante de Sophie Labatut : «… Cela donne lieu à des pages d’un humour ravageur, drolatique, où l’on voit un auteur qui ne s’épargne guère. C’est, en soi, réjouissant. C’est surtout troublant, et Segalen ressemble en cela beaucoup au narrateur de « René Leys » : la complexité de l’œuvre s’épaissit encore, car si le narrateur écrit un témoignage à charge, presque un roman, en croyant écrire un journal, qu’écrit l’auteur qui ne veut pas écrire de roman, tout en en écrivant un, mais pas un vrai roman, du moins pas pour tout le monde ? Les niveaux de lecture, de reconnaissance des effets de pastiche et de moquerie, s ‘étagent jusqu’à l’infini et marquent les marches d’une lecture dynamique et hiérarchisée, où le lecteur est finalement envoyé à sa propre lecture. C’est ce qui constitue, à nos yeux, la véritable modernité de « René Leys » (…) » p. 312

(5) Maurice Roy inspirateur de René Leys. L’élément fondamental à mes yeux est que René Leys a vraiment existé. Il s’appelait Maurice Roy. En mai-juin 1910 Victor Segalen 35 ans rencontre Maurice Roy 19 ans. La fascination est réciproque. Tout ce que veut connaître Victor de la Cité interdite Maurice le lui fournit. La magie s’estompe et disparaît quand Victor découvre que Maurice lui ment. L’amitié cesse à l’automne 2011. Sophie Labatut note : Maurice Roy, « confondu piteusement à l’automne 2011, puis revu par hasard « insipide, gentil, fini » (lettre à Mme Segalen, 1er mars 1917) (p. 19). Fasciné puis mortifié, Segalen ne songe pas à en faire le récit. Il travaille d’ailleurs sur le projet « Fils du ciel ». Mais en août 1916 il songe à raconter cette mésaventure grandiose. La version finale portera une épigraphe en chinois qui signifie : « être mis grandement Dedans » avec de multiples sens puisque Dedans c’est la Cité interdite, atteinte par l’imaginaire mais aussi, plus vulgairement, « dedans » : il m’a mis dedans… il m’a trompé. (d’après note p. 371 édition Folio).

(6) Dr M. C. Buegge-Meunier. En 2000 Sophie Labatut souhaitait en savoir plus sur Maurice Roy. Le miracle d’internet a permis que la réponse paraisse en 2013 sous la plume d’un universitaire australien le Dr M. C. Buegge-Meunier : « Sophie Labatut, spécialiste de René Leÿs, montre un rare intérêt pour la personne de Maurice Roy, l’inspirateur du roman de Victor Segalen, et nourrit l’espoir que des informations et des documents utiles à la connaissance de l’œuvre ségalénienne pourraient encore surgir (…) Nous avons eu la surprise, lisant attentivement l’histoire d’une famille australienne alliée à la nôtre, de retrouver la trace de Roy, de prendre connaissance de la plaquette de souvenirs chinois écrits par sa femme, Eva Dower (dorénavant Eva) et de communiquer avec Maureen, leur fille et unique descendant. »

(7) « Maurice Roy, l’inspirateur du René Leys de Victor Segalen, retrouvé » (2013) par Dr M. C. Buegge-Meunier (BM) Honorary Research Fellow University of Western Australia Perth, Western Australia, Australia

 

http://docplayer.fr/5843022-Maurice-roy-l-inspirateur-du-rene-leys-de-victor-segalen-retrouve.html

 

« Roy, lors de sa rencontre avec Segalen, est un Français de dix-neuf ans, étrange et beau, prodigieusement doué pour les langues, parlant et écrivant la langue chinoise, faisant preuve d’une adaptation stupéfiante au milieu chinois et pourvu d’une personnalité complexe et mystérieuse. Plus tard, Segalen, doutant de la véracité de certaines de ses fabuleuses révélations, et ayant moins besoin des informations de Roy, se lassera de leur amitié, et congédiera le jeune homme dans une non-existence dédaigneuse. » (BM)

Maurice a 19 ans en 1910. Il est né à Paris en 1891. Il n’est donc pas Belge et Victor Segalen l’aidera, par des certificats médicaux, à rester en Chine.

Son père est un employé des Postes, envoyé à Pékin en 1905 comme receveur principal. Maurice n’a pas dépassé la classe de seconde.

« Roy, doué pour les langues, a acquis rapidement une connaissance considérable de la langue et des coutumes chinoises ; il parle, lit et écrit le chinois, et en connaît l’usage vernaculaire, les expressions traditionnelles et les jeux de mots. Sa graphie chinoise est exceptionnellement belle, fluide et montre une grande pratique. Roy connaît Beijing intimement, ainsi que la haute société chinoise, et s’intéresse considérablement, et prétend participer, à la politique chinoise au plus haut niveau, à un moment agité et crucial. Dès leur rencontre, Segalen reconnaît les qualités exceptionnelles de Roy, aussi bien dans son apparence physique que dans ses qualités sensorielles et cérébrales :

[…] grand, mince, beaux yeux de velours sombre, cernés, excavés, sérieux soudain ou distraits sur une autre pensée […] Beaucoup d’imagination. Qualités grandes d’observation […] champ de conscience très étendu.14

« On ne peut qu’admirer les qualités de Roy. Sa connaissance du chinois s’expliquerait mieux s’il était arrivé en Chine plus jeune ou y était né, en avait pratiqué la langue depuis l’enfance et avait suivi une scolarité chinoise. Qu’il ait acquis ces connaissances seulement en quatre ans montre, en effet, un champ de conscience très étendu, un exceptionnel don pour les langues, et un intérêt pour le monde qui l’entoure rare chez un jeune homme de son âge, déraciné par l’émigration de ses parents. (…) » (BM)

(8) Carrière de Maurice Roy. Segalen et Roy perdent semble-t-il tout contact. Seul Segalen en parle à sa femme. Leur amitié a été brève mais intense, au moins du côté de Segalen.

Maurice Roy rencontre Eva Margaret Hoskins, veuve australienne, venue à Beijing pour devenir secrétaire dans l’hôpital de la Fondation Rockfeller et visiter une amie d’enfance. Elle épouse Roy en 1921. Roy est devenu banquier et le couple mène une vie à la fois luxueuse et inquiète car la révolution gronde et les « seigneurs de la guerre » sévissent. Ils ont une fille Maureen Roy en 1925 qui vit encore et a des enfants et des petits-enfants. Roy voyage beaucoup, jusqu’au Tibet semble-t-il (1926). Eva est, elle aussi, passionnée de culture chinoise mais ils finissent par divorcer. Eva se remarie et meurt en Australie (1962).

« Maureen savait, par sa mère, que son père, dans sa jeunesse, se rendait au palais de l’empereur pour lui tenir compagnie, le distraire, et jouer avec une troupe de comédiens pour le bénéfice de la famille impériale. Elle savait aussi qu’il allait également dans le palais comme professeur pour enseigner le français aux princes et aux enfants des nobles.

(9) « Maureen a peu de souvenirs directs de son père. Roy était souvent absent, lors d’éloignements dont Eva elle-même ne connaissait pas toujours la raison. Quand Roy revient, il gâte Maureen en l’emmenant dans des parcs d’attractions. Maureen se souvient d’un bel homme, grand et mince, brun, et toujours très élégant ; costume noir, chapeau, cravate, et guêtres blanches. Après avoir quitté la banque, il devient représentant de firmes en produits pharmaceutiques. Maureen se souvient surtout de ses adieux à son père, sur un bateau, dans le port de Shanghai, alors qu’elle le quitte pour toujours, ainsi que la Chine, âgée de sept ans, en 1932. Roy était sensé rejoindre femme et enfant en Australie plus tard. Cela ne se produisit pas. Il ne quittera plus jamais la Chine. » (BM)

Maurice Roy meurt en 1946 à Shanghaï.

« La preuve irréfutable que Roy ait été un familier de la famille impériale tel qu’il le racontait à Segalen, ou, au contraire, un affabulateur, continue à nous échapper.

« Roy demeure un homme précocement et exceptionnellement doué pour les langues à un rare degré, capable d’une adaptation totale au monde complexe chinois. La Chine est devenue son pays, en dépit, ou à cause, des énormes troubles dont elle est le théâtre. Roy s’épanouit dans une Chine chaotique où tout est possible. Ses exceptionnelles performances linguistiques, son adresse à créer des liens avec des personnages significatifs, souvent socialement plus hauts placés que lui, ou parfois plus bas, son amour du complot et des missions mystérieuses y trouvent un terrain favorable. Il ne pouvait trouver meilleur cadre à sa nature et à ses qualités que la Chine de la première moitié du vingtième siècle.

« L’épisode ‘Segalen’ a été fugitif dans la vie et dans la mémoire de Roy ; il n’en parle pas à sa femme. Par contre, il mentionne le commerce avec la famille impériale, qui certes le valorise davantage. »

« Il demeure difficile de trancher, faute de preuves irréfutables, entre le « séduisant et pathétique fumiste », comme le désigne Simon Leys, et le garçon ayant le génie des langues et de l’adaptation à des mondes étrangers, associé à une audace lui permettant de s’introduire dans des mondes inaccessibles, socialement décalés et impénétrables à d’autres moins audacieux ou moins imaginatifs que lui. » (BM)

(d’après BM : Dr M. C. Buegge-Meunier Honorary Research Fellow University of Western Australia Perth, Western Australia, Australia 2013)

(10) Roger (2016-07-22) : « séduisant et pathétique fumiste » (Simon Leys) me semble un jugement bien sévère. Il s’explique parce qu’on ignorait la personnalité étonnante de Maurice Roy. Victor Ségalen a choisi de le faire disparaître comme personnage. La magie de la littérature c’est de donner la vie. Quoique mort, René Leys vit encore…

 

Roger et Alii

Retorica

(2084 mots, 12 600 caractères, 176 Ko, 2016-07-22)

 

 

 

 

 

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