17 LIT statut idéologie 2015_03

=== 17 LIT littérature idéologie 2013_06

1. Seule la littérature permet de critiquer efficacement l’idéologie parce qu’elle est ironique. La littérature sert à interroger le monde. C’est le sens premier du mot ironie.

2. Les outils de la littérature relèvent de la rhétorique. Les posséder permet 

– de comprendre la littérature 

_ et de produire de la littérature.

3. D’où l’intérêt de Retorica qui sert à explorer la rhétorique et la littérature dans une démarche d’encyclopédie participative. L’encyclopédie fournit le cadre ; le contenu est amené par les participants.

=== 17 LIT littérature statut 2013_07

1. J’ai l’habitude d’acheter mes livres d’occasion. J’aime ce décalage par rapport au présent. Voici ma moisson d’aujourd’hui, 13 juillet 2013 : 

– Donna Leon : “La petite fille de ses rêves” (à cause des Roms)

– E.M Forster “Route des Indes” (à cause de la recommandation d’André Maurois)

– Jean-Claude Izzo “Total Khéops” (à cause de Marseille)

– Michael Crichton “Next” (à cause de commercialisation de la génétique) 

– Georges Dawes Green “La Saint-Valentin de l’homme des cavernes” (à cause de son titre)

et enfin 

– Claude Simon “Les Géorgiques” (à cause de quoi ? de sa réputation peut-être, pavasse de 475 pages annotées par un précédent lecteur pour un examen universitaire).

Le seul objet rééllement littéraire est, à première vue,  l’ouvrage de Claude Simon “Les Géorgiques”, même si les autres sont bien écrits et peuvent relèver de la littérature comme la “Route des Indes” de Forster.

2. Je crois comprendre l’ascension vers la littérature à travers la pratique des quarante mots et des quatre genres littéraires que sont le récit, l’essai, le dialogue et le poème. Dans une recension de l’ouvrage de Daniel Mendelsohn “Si beau, si fragile” je trouve cette remarque très éclairante : “Distinguer l’œuvre, la vraie, celle qui agrandit la conscience de soi”. C’est faire œuvre de critique.  Le mot “crise” comme “critère” ou “critique”  dérive de krités, “celui qui émet un jugement”, arbitre, historien, interprète des rêves,  celui qui dans son domaine trie mieux qu’un autre le bon grain de l’ivraie. (d’après Florence Naville, Le Monde, 22 avril 2011). La littérature c’est aussi cela qui nous aide à traduire, à comprendre la souffrance humaine et peut-être l’alléger.  Dans un dialogue “Quel avenir pour la littérature ?” (La Croix 11 janvier 2007) Tzetan Todorov dit : “Il faudrait montrer aux élèves que les grands textes du passé parlent d’eux, qu’ils donnent sens à leur vie intérieure et les aident à mieux vivre” et François Begaudeau affirme de son côté : “Dans un livre, ce sont sa forme, sa langue, sa musique qui sont les véritables vecteurs de transformation du lecteur.”  Ce faisant les livres changent le monde, tout simplement. Mais il leur faut du temps pour atteindre leur lecteur. J’ai tout de même 77 ans !

3. Dans “Fiction et diction” (1991) Gérard Genette se pose la question : “Quand y a-t-il littérature ?” , ce qui est plus concret que la question de Sartre : “Qu’est-ce que la littérature ?” Genette fait dans cet essai la synthèse de recherches savantes en narratologie, hypertexte, paratexte… Il distingue la fiction, toujours littéraire, de la diction où le message est premier et donc non littéraire. La distinction deviendra difficile dans le cas d’un récit fictionnel et d’un récit factuel. Mais un rapport technique ou de gendarmerie n’est pas de la littérature. Genette en vient à cette définition : “Le style est la fonction exemplificative, expressive et évocatrice du discours, comme opposée à sa fonction dénotative directe.” (d’après M.C Le Monde, 1991_03_22).

4. La littérature est ascension personnelle et collective. D’où l’intérêt de l’ouvrage monumental d’Alain et Arlette Michel “La Littérature française et la connaissance de Dieu (1800 – 2000)” (Ed du Cerf / Ad Solem, 3726 p, en trois volumes sous coffret,2008). Cet ouvrage prend la suite de la vaste Histoire littéraire du sentiment religieux en France, de l’abbé Brémond. Il s’agit ici de répérer les liens avec la transcendance divine  dans ses rapports avec la vérité, la beauté et l’amour. Ceci sans exclusives : “A nos yeux, philosophie et littérature ne sont pas des disciplines étrangères l’une à l’autre : c’est de leurs rencontres renouvelées à travers le temps que se nourrit l’histoire de la culture littéraire.” Leur combinaison  permet “une recherche de la sagesse qui s’inscrit au cœur d’une recherche de la beauté littéraire et de l’émotion qu’elle suscite.”  L’histoire de la culture “se fonde dans un ensemble de questions sans cesse redéfinies, de contradictions, de souffrances aussi, qui appellent la médiation de l’amour et de la beauté.” La poésie occupe une place privilégiée  car elle est électivement “recherche du vrai, de la beauté et de l’amour (…) langage adéquat pour désigner l’absolu, le sacré”. Le poète est théologien. (d’après Patrick Kéchichian, Le Monde 2008_12_26). Je lis ceci dans un jugement au sujet de Pessoa : “La littérature mystique mène à la mystique de la littérature.” Dans sa leçon inaugurale de la chaire de Sémiologie littéraire au Collège de France (1977) Roland Barthes explique : “Nous ne voyons pas le pouvoir qui est dans la langue, parce que nous oublions que toute langue est un classement et que tout classement est oppressif.” La langue impose une morphologie, une syntaxe, bref une grammaire. Cette aliénation peut être contrariée : “Cette tricherie salutaire, cette esquive, ce leurre magnifique, qui permet d’entendre la langue hors pouvoir, dans la splendeur d’une révolution permanente du langage, je l’appelle pour ma part : littérature.

5. La littérature peut-elle se prend pour Dieu et tout se permettre ? Non bien sûr mais la littérature, comme l’art (dont elle est une composante) s’est souvent présentée comme un absolu. “La littérature a-t-elle tous les droits ?” demande Sabine Audrerie (dossier la Croix, 4 février 2010) “… On peut faire sujet de tout, répond Antoine Compagnon, le problème est celui du traitement, les polémiques naissant souvent de l’immédiateté  de la réception des œuvres.” La Première, la Seconde Guerre Mondiale, la Shoah ont donné lieu à des œuvres de fiction. Le Hongrois Imre Kertész dans “L’Holocauste comme culture” (2009) a revendiqué le droit “d’inventer Auschwitz et de créer Auschwitz” : “J’ai compris que si je voulais affronter les lieux qui changent et ce moi qui s’estompe, je devais tout recréer en m’appuyant sur ma mémoire créative.” L’Histoire simplifie les hommes  mais la littérature restitue leur complexité et devient à son tour une source pour une historienne comme Michelle Perrot : “La littérature porte des choses absentes des sources administratives, comme l’amour et les rêves.” Elle alerte aussi sur les risques qui guettent l’humanité. “L’écrivain peut, par l’imagination, anticiper certaines dérives. On peut se demander si une lecture de Sade antérieure à sa large diffusion dans les années 1970 n’aurait pas permis d’éviter de grandes tragédies du XX° siècle.” (Paul Otchakovsky – Laurens, éditeur de P.O.L)

6. Cette parole doit être vérité autant que beauté. Pourtant Aragon parlait de “mentir-vrai” pour justifier la transformation du réel par la littérature pour atteindre une vérité plus haute. Mais celle-ci n’est pas perçue immédiatement. C’est pourquoi l’attente sur des dizaines d’années est une bonne chose. Je verrai, dans les mois à venir, en quoi les livres que j’ai achetés d’occasion, relèvent ou non de la littérature, spécialement “Les Géorgiques” de Claude Simon.

=== 17 LIT littérature statut II 2013_10

Pour comprendre ce qui suit il faut relire l’article 17 LIT littérature statut 2013_07

1.  Maurice (15 juillet) :  Lieu de plaisance. Une librairie de livres anciens et d’occasion est un port où les livres sont autant de bateaux qui font escale. Ils ont déjà voyagé sous d’autres yeux et se reposent dans ce havre avant de reprendre leur odyssée avec d’autres capitaines. Chez le bouquiniste, pour les chercheurs et pour les livres, le temps du passage suspend son vol. Libéré du dictat de l’actualité, un autre temps règne là. Souvent chez lui, les livres présents dans  ses rayons ou sa mémoire n’ont plus leur place depuis des lustres dans tous autres lieux. Curieux espaces, où le temps n’est pas compté, où parfois le livre d’hier est attendu pour demain. L’aléatoire, l’imprévu, le hasard y  rythment les découvertes. L’espoir dans l’attente patiente remplace la certitude consumériste. Ici, on ne gagne pas du temps, on prend son temps. Roger (20 octobre) : Belle réflexion.

2. Maïthé (15 juillet) J’aime beaucoup ici ,ta manière simple et directe de t’adresser à tes pierres vives. Merci. Il faut continuer, ne pas donner de leçons, ne pas parler en général mais du plus particulier , celui qui rejoint en chacun le plus universel.  Roger (18 juil) : :  Bien. Bon conseil que je vais tenter de suivre. Maïthé (18 juil) : Oulala c’est pas un conseil , juste une réaction perso  à la lecture, En cherchant pourquoi j’aime le ton. ça vaut aussi pour moi bien sûr !  Excuse-moi pour le raccourci. Roger (20 octobre) : Rechercher la simplicité de l’expression peut faire tomber dans le simplisme mais, à mon avis, cela vaut mieux qu’une réflexion ampoulée qui ne satisfait personne.

3. Roger (20 oct) : Dans 17 LIT littérature Statut I je m’interrogeai sur le statut de la littérature à partir de six ouvrages achetés d’occasion chez Maurice – Donna Leon : “La petite fille de ses rêves” (à cause des Roms)

– E.M Forster “Route des Indes” (à cause de la recommandation d’André Maurois)

– Jean-Claude Izzo “Total Khéops” (à cause de Marseille)

– Michael Crichton “Next” (à cause de commercialisation de la génétique) 

– Georges Dawes Green “La Saint-Valentin de l’homme des cavernes” (à cause de son titre)

et enfin 

– Claude Simon “Les Géorgiques” (à cause de quoi ? de sa réputation peut-être, pavasse de 475 pages annotées par un précédent lecteur pour un examen universitaire).

Le seul objet rééllement littéraire était, à première vue,  l’ouvrage de Claude Simon “Les Géorgiques”, même si les autres sont bien écrits et peuvent relever de la littérature comme la “Route des Indes” de Forster. J’ai fini de lire ces six ouvrages plus quelques autres et voici le résultat, très personnel, de cette quête du sens et du statut de la littérature.

4. J’ai donc lu dans l’ordre suivant : 

1. Georges Dawes Green “La Saint-Valentin de l’homme des cavernes” 

2. Jean-Claude Izzo “Total Khéops” 

3. Donna Leon : “La petite fille de ses rêves

4. Claude Simon “Les Géorgiques

5. E.M Forster “Route des Indes” 

6. Michael Crichton “Next” 

Les deux thrillers Green “Saint Valentin…” et Izzo “Total Khéops” me semblent relever de la même veine romanesque, l’approche sociologique d’un “bordel intégral” (Total Kheops), comme l’indique Izzo, avec une délectation des lieux, le nord de Manhattan pour le premier et Marseille pour le second. Dans les deux on sent un désir de littérature qui peut aboutir si le lecteur est au rendez-vous. Ce n’était pas mon cas.

5. “La petite fille de ses rêves” de Donna Leon m’a paru mal construit avec deux affaires indépendantes l’une de l’autre. La première (une escroquerie à la secte) ne m’a pas convaincu. Par contre la seconde (une approche des milieux roms à Venise) m’a paru valoir le détour. Le commissaire Brunetti ne saura jamais le fin mot des trafics sordides sur lesquels il enquête. Le récent procès à Nancy (2 octobre) d’un réseau de 27 croates,  roms poursuivis pour vols et trafics d’êtres humains confirme les données du roman. Donna Leon a une écriture soignée et le désir de littérature est évident chez elle.

6. “Les Géorgiques” (1881) de Claude Simon est effectivement un objet littéraire.  Lors de son discours du prix Nobel (1985) l’auteur déclare : “Lorsque je me retrouve devant ma page blanche, je suis confronté à deux choses : d’une part le trouble magma d’émotions, de souvenirs, d’images qui se trouve en moi, d’autre part la langue, les mots que je vais chercher pour le dire, la syntaxe par laquelle ils vont être ordonnés et au sein de laquelle ils vont en quelque sorte se cristalliser. Et, tout de suite, un premier constat : c’est que l’on n’écrit (ou ne décrit) jamais quelque chose qui s’est passé avant le travail d’écrire, mais bien ce qui se produit (et cela dans tous les sens du terme) au cours de ce travail, au présent de celui-ci, et résulte, non pas du conflit entre le très vague projet initial et la langue, mais au contraire d’une symbiose entre les deux qui fait, du moins chez moi, que le résultat est infiniment plus riche que l’intention.” Le roman est inspiré de l’œuvre de Virgile et présente, sous les initiales L.S.M, le général et conventionnel tarnais Jean-Pierre Lacombe-Saint-Michel (1753 – 1812), ancêtre de Claude Simon. Ce dernier a retrouvé de très nombreuses archives familiales. Elles lui ont permis de dresser par petites touches le portrait d’un révolutionnaire qui vote la mort du roi, participe aux guerres napoléoniennes mais reste tenu en suspicion. Il a sauvé puis épousé une belle et jeune royaliste, morte très jeune. Dans ce domaine du Tarn qu’il aime passionnément, il lui a érigé un tombeau. Il prend sa retraite en 1810 après avoir participé à 17 campagnes aventureuses.  Deux autres histoires viennent en résonnance. Cette de George Orwell, milicien républicain en 1936 dans un conflit qui le laisse hébété. Celle enfin de Claude Simon lui-même, cavalier vaincu en 1940, finissant prisonnier dans un camp allemand. La lecture de ce long roman exige une attention soutenu car Claude Simon passe sans crier gare d’un thème à l’autre. La qualité littéraire du récit est évidente ne serait-ce que par le flux qui charrie récits, essais, dialogues et poésie. 

7. “La route des Indes” (1924 trad. 1927) de E.M Forster pose un tout autre problème. André Maurois le lisait certainement en anglais car la traduction de Charles Mauron est exécrable. Certains passages sont proprement incompréhensibles. Surtout il manque un lexique qui nous ferait comprendre le vocabulaire de ce monde anglo-indien si complexe et appelé à disparaître. Malgré ces défauts c’est un grand livre dont rend bien compte le blog de Miss Popila. En voici le lien :

http://misspopila.blogspot.fr/2010/08/la-route-des-indes-dem-forster.html

et le résumé qu’elle en donne : “Au cours des années 1920, dans la ville de Chandrapore, aux Indes, les fonctionnaires britanniques vivent selon des préjugés qui les tiennent isolés des indigènes. Deux Anglaises, Miss Adela Quested et Mrs Moore, sa future belle-mère, vont remettre en cause cet équilibre colonialiste en prétendant découvrir « l’Inde vraie ». Elles se lient d’amitié avec un médecin musulman, le docteur Aziz. Au cours d’une expédition dans les grottes de Marabar, la plus jeune d’entre elles accuse Aziz d’une tentative de viol. Aziz est arrêté. S’ensuit un procès qui dépasse bientôt le simple cadre du fait divers et qui oppose les colons britanniques aux colonisés, soutenus par Mr Fielding, le principal du collège de Chandrapore, un Anglais aux vues un peu plus large que la moyenne. Les faits lui donnent raison, puisque revenant sur ses déclarations, Miss Quested l’innocente. Mais le mal est fait : l’amitié qui aurait pu se créer entre Anglais et Indiens est définitivement mise à mal.” Où est la littérature là-dedans ? Dans l’analyse très fine des relations sociales et des sentiments, dans l’avancée d’une intrigue qui avance très logiquement vers un dénouement prévisible et inattendu, et enfin dans une qualité narrative indéniable.

8. J’ai fini mes lectures avec “Next” (2007)  de Crichton. La 4° de couverture annonce clairement la couleur : “Pour John Burnet, atteint d’un cancer, le nouveau traitement du docteur Gross relève du miracle.Pourtant, une chose l’inquiète : Gross multiplie inutilement les prises de sang. Horrifié, John apprend que son médecin a vendu ses cellules à BioGen, un laboratoire privé, et qu’il n’est plus le propriétaire de sa lignée cellulaire. Plus grave, les cellules de sa fille Alex et de son petit-fils Jamie, qui partagent son patrimoine génétique… appartiennent également à BioGen. Pions déshumanisés d’une bataille scientifique qui les dépasse, John, Alex et Jamie deviennent le gibier d’une chasse à l’homme terrifiante et grotesque. L’enjeu : le contrôle pharmaceutique des gènes de l’humanité – pour des milliards de dollars. Les victimes : nous tous.”

Crichton adopte la formule du “roman choral” : de nombreuses pistes apparemment indépendantes sont ouvertes et se rassemblent dans un suspense compréhensible et haletant. La fin est évidemment suprenante. Des notices bien étayés accompagnent le récit. Un dossier final d’une vingtaine de pages concluent ce roman à thèse, correctement écrit mais sans prétention littéraire. 

9. Alors qu’est-ce que la littérature ? Lénine puis Mao disent que “c’est une petite vis dans la mécanique de la révolution”  et avec Fidel Castro ils disent aussi “qu’à l’intérieur de la révolution l’écrivain a tous les droits mais qu’en dehors d’elle il n’en a aucun.”  On reconnaît là le statut de la littérature engagée qui en dehors de son engagement n’existe plus. Sartre était sur une position comparable.  Charles du Bos (1882 – 1939)  a passionnément cherché ailleurs le statut de l’œuvre littéraire. Dans  Qu’est-ce que la littérature ? (paru en 1945) il écrit   “… la littérature est le lieu de rencontre de deux âmes. Connaître une œuvre littéraire, c’est connaître l’âme qui la créa, et qui la créa afin de faire connaître son âme. Toute connaissance d’une œuvre littéraire qui s’arrête en deçà peut être une connaissance profonde, persuasive, et même inspiratrice, mais elle n’est pas la vraie connaissance. L’âme de l’écrivain est ce qui touche nos âmes”. Cette définition me suffit car Charles du Bos rejoint  le i chin den chin (“de mon âme à ton âme”)  qui joue un si grand rôle dans le bouddhisme zen.

10. Dans cette direction du i chin den chin je retiens “Le Palais de verre”, roman de Simon Mawer (2009, traduit en 2012). Christine Ferniot écrit dans Télérama (2012_07_14) : « Le véritable personnage principal de cette fresque historique est une maison : le Palais de verre, qu’un architecte adepte de Le Corbusier imagine pour un jeune couple fortuné, rêvant de transparence et de modernité, de lumière et d’épure. Au cœur des Années folles, en Tchécoslovaquie, Viktor et Liesel Landauer rencontrent donc Rainer von Abt, un artiste allemand qu’ils chargent de symboliser leur amour et leur confiance dans l’avenir. « Votre demeure sera une œuvre d’art qui suscitera l’émerveillement de tous », affirme Rainer. La construction du Palais est à la hauteur de ses ambitions, véritable symbole d’un avenir radieux, ouvert à tous, tel un musée vivant qui « traite la lumière comme une substance, le volume comme un matériau tangible et qui nie l’existence même du temps ».Le talent de l’Anglais Simon Mawer (né en 1948) est de réunir l’aventure conjugale et l’histoire du monde, au long de six décennies. Face à cette utopie artistique, entre mur d’onyx, poutrelles d’acier et simplicité géométrique, le quotidien de Viktor et Liesel se dégrade, la société devient brune, l’amour se rétrécit. L’auteur n’oublie jamais le romanesque, l’émotion et l’intrigue, pour écrire sans cuistrerie un beau livre sur l’art et la création.  » (fin de citation) 

11. Le roman est d’autant plus prenant qu’il repose dans ses grandes lignes sur une histoire vraie. La maison Landauer avec son mur d’onyx existe. C’est la villa Tugendhat à Brno, construite dans les années 30 par Mies van der Rohe pour un des propriétaires de Skoda (?)  et récemment réhabilitée (2012). Voir Wikipédia et aussi plusieurs vidéos sur le sujet. Une d’elles, en allemand. raconte l’histoire réelle de la villa. L’un des mystères de cette œuvre, c’est la transposition du réel à la fiction.  Le récit et la villa ont donc désormais un destin lié, l’un magnifiant l’autre.  On ne peut penser au roman sans vouloir visiter la maison au moins en vidéo ;  ni visiter la maison même virtuellement sans songer au roman. J’ai retrouvé dans un ordre différent un propos de Gurdjieff : « ...parmi les édifices que j’ai vu, en Perse et en Turquie,  je me souviens d’un bâtiment de deux pièces. Tous ceux qui entraient dans ces pièces, qu’ils soient jeunes ou vieux, anglais ou persans, pleuraient. Quelle que soit leur formation ou leur culture. Nous avons poursuivi cette expérience pendant deux ou trois semaines et observé les réactions de chacun. Nous avons spécialement choisi des gens gais. Le résultat était toujours le même.  » (« Gurdjieff parle à ses élèves » 1924). “Le Palais de Verre” produit une impression comparable. 

12. Je me suis interrogé sur le statut de la littérature en réfléchissant au quarante-mots que je vous propose de pratiquer. J’en rappelle les données. Vous prenez au hasard trois mots dans un dictionnaire. C’est le fil rouge. Vous écrivez en quarante mots successivement un récit, un essai, un dialogue et un poème. Le fil rouge doit apparaître dans chacune des productions dont le thème est absolument libre par ailleurs. Vous comptez soigneusement le nombre de mots obtenu (entre 36 et 44) et le temps passé (au moins 15 mn pour chaque texte). Si vous vous prenez au jeu vous découvrirez des choses intéressantes qui vous mèneront vers la littérature comme “lieu de rencontre de deux âmes.” car vous allez à la rencontre éventuelle des lecteurs. Envoyez-moi vos productions pour en faire profiter tout le monde sous votre seul prénom.

=== 17 LIT littérature statut III Ingarden 2013_11

Je poursuis l’approfondissement du statut de la littérature avec le philosophe polonais Roman Ingarden (1893 ) 1970). Mais d’abord un mot sur deux rééditions de E.M Forster.

1. Dans le Monde du 15 novembre 2013, sous le titre “La route d’E.M Forster”  Christine Jordis écrit ceci : “Deux nouvelles traductions éclairent la modernité de l’auteur anglais.  Notamment celle de son deuxième roman longtemps négligé.” Il s’agit du “plus long voyage” et de “La route des Indes” republiés par les éditions Le Bruit du temps dans la vieille et insuffisante traduction de Charles Mauron (1924), donc rien de nouveau. Par contre Christine Jordis insiste sur le “Relier suffit” qui est à la fois l’épigraphe de “Howards End” (1910), celle du tombeau de Forster et la marque de son œuvre. “Le plus long des voyages” (1907) était l’ouvrage préféré de l’auteur. Le plus long des voyages est celui du mariage qui entretient de fausses valeurs. Le récit foisonne en pistes multiples et contradictoires qu’on retrouve dans “La route des Indes” que je persiste à juger mal traduit malgré l’autorité de Charles Mauron. Celui-ci connaissait bien Forster pour avoir fréquenté comme lui et avec lui le groupe de Bloomsbury, ce groupe de réflexion informel au point qu’on a pu en nier l’existence. Là aussi “Relier suffit”. qui pourrait être le slogan de toute littérature.

2. Roman Ingarden (1893 – 190) est donc un philosophe polonais, à la fois phénoménologue, ontologue et esthéticien (Wikipédia). Ce qui fait beaucoup. 

www.fabula.org/atelier.php?…litt%26eacute%3Braire…Roman_Ingarden

Le site Fabula dans son Atelier de théorie littéraire publie une étude de Jean-Baptiste Mathieu sur “l’œuvre littéraire selon Roman Ingarden’. On peut y lire le texte suivant d’Ingarden lui-même qui peut retenir toute notre  attention  :

“L’œuvre littéraire est un véritable miracle. Elle existe, elle vit et nous influence, elle enrichit notre vie de manière extraordinaire, elle nous vaut des heures d’émerveillement et de descente dans les profondeurs abyssales de l’être, et pourtant ce n’est qu’une formation ontologiquement hétéronome qui, au sens de l’être autonome, est pareille au néant. Si nous voulons la saisir de manière théorique, elle présente une complexité et une variété d’aspects qu’on a de la peine à embrasser ; et pourtant dans le vécu esthétique elle présente une unité qui ne laisse que transparaître cette complexité structurelle. Son être ontologiquement hétéronome paraît totalement passif et semble subir sans défense toutes nos manipulations ; et pourtant, par ses concrétisations, elle provoque de profonds changements dans notre vie ; elle l’élargit pour l’élever au-dessus des platitudes du quotidien et lui prête un éclat divin – un « néant » – et tout de même un monde à part, merveilleux, bien qu’il naisse et soit à la faveur de notre bon vouloir” (p. 316 de L’œuvre d’art littéraire, traduction par Philibert Secretan et al., Lausanne, L’âge d’homme, 1983, retouchée vers la fin de l’extrait)

3. Je dégage ce que j’ai cru comprendre de l’étude que Jean-Baptiste Mathieu consacré à Ingarden. Ce philosophe  avait pour projet d’aller vers l’œuvre d’art afin d’en expliquer l’existence. Mais la littérature pose des problèmes spécifiques. Les œuvres littéraires sont-elles des objets réels ou des objets idéaux, abstraits ? Ni les uns, ni les autres répond Ingarden. Le Faust de Goethe a été créé à un moment déterminé, ce qui en fait un objet, un être réel. Mais il n’est rien d’autre qu’un certain nombre de phrases, ce qui en fait un objet idéal, abstrait. Mais l’être réel et l’être idéal sont irréductibles l’un à l’autre : un objet idéal ne peut être créé, car il existe de toute éternité. Il faut bannir la psychologie car il y a autant d’Hamlet que de lecteurs ou de spectateurs. L’œuvre littéraire crée un monde formé de plusieurs couches :

–  couche des « formations linguistiques sonores », c’est-à-dire des mots et des ensembles de mots en tant qu’ils sont porteurs de certaines qualités phoniques ; 

– couche des « unités de signification » ; 

– couche des « objets figurés » ; 

– couche des « aspects schématisés », c’est-à-dire des apparences par lesquelles les « objets figurés » s’offrent à la représentation du lecteur.

Ces couches dépendent évidemment les unes des autres et leur solidarité garantit l’unité de l’œuvre. Les deux premières couches sont de nature linguistique : les deux autres constituent le monde projeté par les deux premières. 

Par rapport au monde réel, le monde projeté par une œuvre littéraire n’est qu’un quasi monde, une simulation de monde, une fiction de monde.” Un objet réel est déterminé mais le monde de l’œuvre reste indéterminé. Le lecteur peut le penser comme un objet réel et déterminé mais il n’est ni l’un ni l’autre. Et ceci pour deux raisons : 

– L’objet de fiction dépend du langage dont il respecte les règles.

– Le texte de l’œuvre est composé d’un nombre fini de phrases duquel il ne peut s’échapper. 

Ceci explique l’indétermination des œuvres de fiction. “Les objets fictionnels sont indéterminés et pourtant leur pouvoir de suggestion est indéniable. C’est le lecteur qui contribue à constituer le monde de l’œuvre, sans que l’œuvre soit pleinement saisie.” (d’après Jean-Baptiste Mathieu)

4. Je prends la liberté de reprendre, sans en changer un mot, la notice que je publiai sur “Le Palais de verre” de Simon Mawer dans 17 LIT littérature statut II 2013_10.

Christine Ferniot écrit dans Télérama (2012_07_14) : « Le véritable personnage principal de cette fresque historique est une maison : le Palais de verre, qu’un architecte adepte de Le Corbusier imagine pour un jeune couple fortuné, rêvant de transparence et de modernité, de lumière et d’épure. Au cœur des Années folles, en Tchécoslovaquie, Viktor et Liesel Landauer rencontrent donc Rainer von Abt, un artiste allemand qu’ils chargent de symboliser leur amour et leur confiance dans l’avenir. « Votre demeure sera une œuvre d’art qui suscitera l’émerveillement de tous », affirme Rainer. La construction du Palais est à la hauteur de ses ambitions, véritable symbole d’un avenir radieux, ouvert à tous, tel un musée vivant qui « traite la lumière comme une substance, le volume comme un matériau tangible et qui nie l’existence même du temps ».

« Le talent de l’Anglais Simon Mawer (né en 1948) est de réunir l’aventure conjugale et l’histoire du monde, au long de six décennies. Face à cette utopie artistique, entre mur d’onyx, poutrelles d’acier et simplicité géométrique, le quotidien de Viktor et Liesel se dégrade, la société devient brune, l’amour se rétrécit. L’auteur n’oublie jamais le romanesque, l’émotion et l’intrigue, pour écrire sans cuistrerie un beau livre sur l’art et la création.  »  

Le roman est d’autant plus prenant qu’il repose dans ses grandes lignes sur une histoire vraie. La maison Landauer avec son mur d’onyx existe. C’est la villa Tugendhat à Brno, construite dans les années 30 par Mies van der Rohe pour un des propriétaires de Skoda (?)  et récemment réhabilitée (2012). Voir Wikipédia et aussi plusieurs vidéos sur le sujet. Une d’elles, en allemand. raconte l’histoire réelle de la villa. L’un des mystères de cette œuvre, c’est la transposition du réel à la fiction. 

Le récit et la villa ont donc désormais un destin lié, l’un magnifiant l’autre.  On ne peut penser au roman sans vouloir visiter la maison au moins en vidéo ;  ni visiter la maison même virtuellement sans songer au roman. J’ai retrouvé dans un ordre différent un propos de Gurdjieff : « ...parmi les édifices que j’ai vu, en Perse et en Turquie,  je me souviens d’un bâtiment de deux pièces. Tous ceux qui entraient dans ces pièces, qu’ils soient jeunes ou vieux, anglais ou persans, pleuraient. Quelle que soit leur formation ou leur culture. Nous avons poursuivi cette expérience pendant deux ou trois semaines et observé les réactions de chacun. Nous avons spécialement choisi des gens gais. Le résultat était toujours le même.  » (« Gurdjieff parle à ses élèves » 1924). Le Palais de verre donne une impression similaire. 

5. Il me semble qu’on avance un peu plus dans le statut de la littérature. Je rappelle la définition de Charles du Bos que je donnai dans 17 LIT littérature statut II 2013_10

Charles du Bos (1882 – 1939)  a passionnément cherché le statut de l’œuvre littéraire. Dans  Qu’est-ce que la littérature ? (paru en 1945) il écrit   “… la littérature est le lieu de rencontre de deux âmes. Connaître une œuvre littéraire, c’est connaître l’âme qui la créa, et qui la créa afin de faire connaître son âme. Toute connaissance d’une œuvre littéraire qui s’arrête en deçà peut être une connaissance profonde, persuasive, et même inspiratrice, mais elle n’est pas la vraie connaissance. L’âme de l’écrivain est ce qui touche nos âmes”. Cette définition me convient car Charles du Bos rejoint  le i chin den chin (“de mon âme à ton âme”)  qui joue un si grand rôle dans le bouddhisme zen

Nous avons ainsi quatre approches complémentaires du statut de la littérature. Nous pouvons les faire jouer entre elles : 

1. Ingarden : La littérature est formée de quatre couches : les deux premières sont de nature linguistique et projettent un monde simulé. Ce monde  n’existe que par son lecteur qui plonge alors dans les “profondeurs abyssales de l’être” et un “néant” merveilleux.

2. Forster : La littérature répond au principe d’économie : “Relier suffit”. Elle est allusive par nature.

3. Simon Mawer : La littérature est liée à l’architecture dans une émotion totale. Le beau survit à tout. 

4. Charles du Bos : La littérature est le “lieu de rencontre de deux âmes”, celle de l’écrivain et celle de son lecteur.

6. La quête du sens se poursuit pour peu que vous donniez votre propre éclairage. Très souvent, à propos de leurs textes personnels, mes élèves me posaient la même question : “La littérature a-t-elle un sens ?” Beau sujet de pp3 – discussion.

Roger et Alii

Retorica

(5.150 mots, 31.500 caractères)

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