17 LIT Victor Segalen René Leys étude 2016

 

 

1.

Pei-King, 20 mars 1911. – Je ne saurai donc rien de plus. Je n’insiste pas : je me retire… respectueusement d’ailleurs et à reculons, puisque le Protocole le veut ainsi, et qu’il s’agit du Palais Impérial ; d’une audience qui ne fut pas donnée, et ne sera jamais accordée…

C’est par cet aveu – ridicule ou diplomatique, selon l’accent qu’on lui prête – que je dois clore avant de l’avoir mené bien loin, ce cahier dont j’espérais faire un livre. Le livre ne sera pas non plus. (Beau titre posthume à défaut d’un livre : « Le livre qui ne fut pas » !)

 

J’avais cru le tenir d’avance, plus « fini », plus vendable que n’importe quel roman patenté, plus compact que tout autre aggloméré de documents dits humains. Mieux qu’un récit imaginaire, il aurait eu, à chacun de ses bonds dans le réel, l’emprise de toute la magie enclose dans ces murs… où je n’entrerai pas.

On ne peut disconvenir que Peiking ne soit un chef-d’œuvre de réalisation mystérieuse. Et d’abord le plan triple de ses villes n’obéit pas aux lois des foules cadastrées ni aux besoins locataires des gens qui mangent et qui peuplent. La capitale du plus grand Empire sous le Ciel a donc été voulue pour elle-même ; dessinée comme un échiquier tout au nord de la plaine jaune ; entourée d’enceintes géométriques ; tramée d’avenues, quadrillée de ruelles à angles droits, et puis levée d’un seul jet monumental… – Habitée, ensuite, et enfin débordée dans ses faubourgs interlopes par ses parasites les sujets chinois. – Mais le carré principal, la Ville Tartare-Mandchoue fait toujours un bon abri aux conquérants, – et à ce rêve :

(275 mots) J’ai retenu en 2016 la version de l’édition Labatut (2000) plus précise que celle de l’Imaginaire (1972) Voir « 17 LIT Segalen René Leys fascinations 2016 » Sur le choix de cette longueur voir la conclusion générale de cette étude.

 

  1. Introduction : Début étrange pour un roman apparemment consacré à un homme mais surtout à une fascination pour la Chine partagée avec un ami.

Construction :

L’aveu

(1) L’échec de l’entrevue (47 mots)

(2) Le livre non écrit (53 mots)

Le regret

(3) Le regret du récit extraordinaire (54 mots)

Pékin

(4) Pékin : un plan mystérieux (39 mots)

(5) Pékin : description de la ville (62 mots)

(6) Pékin : la cité interdite. (20 mots)

 

Trois thèmes :

la Chine et son mystère (CM),

le roman et ses problèmes (RP),

Personnalité et style du narrateur (PSN)

 

  1. Etude de détail selon la technique « 27 RET explication vs Commentaire 2016 »

 

(1) L’échec de l’entrevue.

Pei-King, 20 mars 1911. – Je ne saurai donc rien de plus. Je n’insiste pas : je me retire… respectueusement d’ailleurs et à reculons, puisque le Protocole le veut ainsi, et qu’il s’agit du Palais Impérial ; d’une audience qui ne fut pas donnée, et ne sera jamais accordée… (47 mots)

L’échec de l’entrevue. CM : ambiance lourde « respectueusement », « à reculons », inquiétante (« protocole », « Palais Impérial ») ; requêtes près d’un bureau subalterne, démarches multiples devinées. RP : début abrupt : lieu, date, « je ne saurai donc rien », lecteur désorienté ; sentiment d’entrer par effraction dans une pensée étrangère ; le journal intime pratique l’ellipse, souvent. PSN : sentiment d’humiliation, d’échec malgré une longue quête ; son respect des usages, sa soumission ; besoin de se confier et solitude ; le présent actualise les gestes : il revit la scène pénible.

 

  1. (2) Le livre non écrit.

C’est par cet aveu – ridicule ou diplomatique, selon l’accent qu’on lui prête – que je dois clore avant de l’avoir mené bien loin, ce cahier dont j’espérais faire un livre. Le livre ne sera pas non plus. (Beau titre posthume à défaut d’un livre : « Le livre qui ne fut pas » !) (53 mots)

Le livre non écrit. CM : ambiguïté des situations : l’aveu est « ridicule » (si le Palais s’ouvrit facilement aux étrangers) ou « diplomatique » (s’il est impénétrables) ; livre sur la Chine, impossible à écrire. RP : paradoxe du roman qui ne sera pas écrit, surprise de plus pourle lecteur, donc mystère d’un début qui est une fin ; ironie d’un titre sans livre ; le blanc est significatif. PSN : cherche à éviter la souffrance due à l’échec mais lucide, juge son « aveu » ; humiliation de l’écrivain qui se sent frustré mais ténacité puisque le livre est écrit ! humour possible du titre, se moque de lui-même.

 

  1. (3) Le regret du récit extraordinaire

J’avais cru le tenir d’avance, plus « fini », plus vendable que n’importe quel roman patenté, plus compact que tout autre aggloméré de documents dits humains. Mieux qu’un récit imaginaire, il aurait eu, à chacun de ses bonds dans le réel, l’emprise de toute la magie enclose dans ces murs… où je n’entrerai pas. (54 mots)

Le regret du récit extraordinaire. CM : l’exotisme : cette Chine à décrire est destinée à des Français ; le mystère est dans les murs de Pékin ; « magie enclose » : il voulait voir pour vérifier ce qu’il sait déjà. RP : comparaison avec la production courante (« roman patenté ») marquée encore par le naturalisme discrètement critiqué (« dits humains ») et surtout le romanesque traduit avec élan. PSN : confidence et abandon du style (plus « fini »), avoue crûment son ambition (« plus vendable ») mais moque en retrait cet espoir (« j’avais cru »), jeu imparfait, conditionnel (« il aurait ») et futur de la désillusion.

 

  1. (4) Pékin : un plan mystérieux

On ne peut disconvenir que Pei-King ne soit un chef-d’œuvre de réalisation mystérieuse. Rt d’abord le plan triple de ses villes n’obéit pas aux lois des foules cadastrées ni aux besoins locataires des gens qui mangent et qui peuplent. (54 mots)

Pékin : un plan mystérieux. CM : « plan triple » : ville chinoise + ville mandchoue + cité interdite ; foule vue de haut avec son obéissance (« cadastrée »), sa pauvreté (« locataires »), ses besoins élémentaires, sa prolifération. RP : « magie enclose » : « Pei-King » c’est le sujet du roman ; longue description marquée par « d’abord » et « Mais » : description négative et paradoxale : le plan a une fonction autre. PSN : style un peu précieux, un peu chinois : « On ne peut disconvenir » ; vision panoramique, paradoxale, apparemment aristocratique et méprisante (« foule », « besoins locataires ») ; style ample.

 

  1. (5) Pékin : description de la ville.

La capitale du plus grand Empire sous le ciel a donc été voulue pour elle-même ; dessinée comme un échiquier tout au nord de la plaine jaune ; entourée d’enceintes géométriques ; tramée d’avenues, quadrillée de ruelles à angles droits, et puis levée d’un seul jet monumental… habitée, ensuite, et enfin débordée dans ses faubourgs interlopes par ses parasites les sujets chinois. (62 mots)

Pékin : description de la ville. CM : vision du Milieu (« capitale du plus grand Empire »), dédaigneux des besoins humains, vision panoramique et imagée (« échiquier » , « tramée ») ; œuvre de volonté alors que les villes se construisaient progressivement et au hasard ; mais débordement, d’où la ville chinoise. RP : description plus géographique et sociologique que littéraire mais elle est centrée sur une volonté et un mouvement ; vision horizontale (« quadrillée ») qui se résout en vision verticale (« levée ») puis horizontale (« débordée ») avec sentiment d’écoulement. PSN : l’ élan est donné par les reprises (« ; ») et les participes passés traduisant le résultat des verbes d’action ; il est sensible à la grandeur d’un dessein accompli mais déçu ; « faubourgs interlopes » douteux, humour sombre : les Chinois vus comme des « parasites ».

 

  1. (6) Pékin : La Cité interdite.

– Mais le carré principal, la Ville Tartare-Mandchoue fait toujours un bon abri aux conquérants, – et à ce rêve : (20 mots)

Pékin : La Cité interdite. CM : la Cité interdite. « carré principal », au centre la Cité aux deux fonctions « abri » et « rêve » provoqué par l’interdiction d’y entrer. RP : la vision se déplace rapidement au centre pour arriver au sujet même, le sujet expliqué ensuite (« : ») PSN : le rythme se ralentit pour préparer un nouvel élan vers le rêve cette fois ; personnalité aux multiples facettes.

 

  1. Conclusions :

Construction : Construction paradoxale : un roman avorté (1)(2)(3) mais qui commence tout de même classiquement par une description des lieux (4)(5)(6) ; un journal intime, donc personnel à ne pas publier !

La Chine et son mystère (CM)  : La Chine mystère pour l’Occidental et déception. Il y a des Chines d’où la magie. Même les éléments certains (le plan d’une ville) obéissent à une logique autre ; vision d’une volonté opposée à une population immense, travailleuse et secret d’une Cité interdite.

Le roman et ses problèmes (RP) : Le roman ne doit pas être écrit et pourtant il commence ; il se promettait d’être plus vrai et plus romanesque (qualités contradictoires) que n’importe quel autre, vision par effraction (« journal intime ») description rapide, précise et déconcertante de Pékin.

Personnalité et style du narrateur (PSN) : style précis et précieux aux envolées brisées, aux ruptures de rythmes ; personnalité complexe, enthousiaste et découragée ; vision large et aristocratique ; très lucide et ressentant douloureusement ses échecs, en parlant avec humour et sensible aux paradoxes.

 

  1. Conclusion générale Roger (2016-07-24) : Au moment d’étudier ce texte, je manquais de recul faute de temps. J’y reviens aujourd’hui avec des éléments nouveaux dont le moindre n’est pas l’épigraphe en chinois qui ouvre le récit et dont la traduction, par Segalen lui-même, signifie « être mis grandement Dedans » : « Dedans » c’est à la fois la Cité interdite et le fait d’être été trompé : René Leys m’a mis dedans. Par ailleurs j’ai assez vite abandonné la formule « 27 RET explication vs commentaire ». Sa grande faiblesse était, outre sa longueur, son manque de dynamisme. Aujourd’hui je m’y prendrais autrement. D’abord depuis bien longtemps j’ai abandonné le décompte en lignes au profit du décompte en nombre de mots. Je garderai le montage de lecture : une heure suivie d’un débat je-nous-dicte et ensuite choix de quelques « quarante mots ». J’ai ainsi repéré les passages suivants brefs et dynamiques à mon avis :
  2. Début (2) Le livre non écrit.

C’est par cet aveu – ridicule ou diplomatique, selon l’accent qu’on lui prête – que je dois clore avant de l’avoir mené bien loin, ce cahier dont j’espérais faire un livre. Le livre ne sera pas non plus. (Beau titre posthume à défaut d’un livre : « Le livre qui ne fut pas » !) (53 mots)

Début (3) Le regret du récit extraordinaire

J’avais cru le tenir d’avance, plus « fini », plus vendable que n’importe quel roman patenté, plus compact que tout autre aggloméré de documents dits humains. Mieux qu’un récit imaginaire, il aurait eu, à chacun de ses bonds dans le réel, l’emprise de toute la magie enclose dans ces murs… où je n’entrerai pas. (54 mots)

  1. Je donne ensuite la fin du texte :

« Tout ce que j’ai dit ; il l’a fait, à la chinoise, puisqu’il vient, à la chinoise, de m’en donner, par sa mort, la meilleure preuve – chinoise – qu’il préférait perdre la vie et sauver la face… et ne pas se trahir ni me trahir ; et de pas démériter… Tout ceci est donc vrai « à la chinoise » ?

« Tout ce que j’ai dit, il l’a fait, même un enfant.

« Enfin la preuve réclamée par moi, posée par moi… la preuve cruciale : l’enfant : de lui-même, il me l’a dit : – c’est un gros garçon… Même si cet enfant est vivant et viable… pourquoi me surprendre à compter tout d’un coup sur mes doigts… jusqu’au nombre neuf ? Il me semble que le terme est bien court, entre ma suggestion et l’enfant… Ce garçon est décidément surprenant… Mais part à deux ! part à moi-même… saurais-je jamais ce qui lui vint de moi ? – Restent des moments inexplicables… des aperçus, des éclats, des éclaircies… des lueurs, des mots impossibles à inventer, des gestes impossibles à imiter… Toutes ses confidences habitaient vraiment un Palais capital bâti sur la plus belle assise… Et la mise en décor… et cette pleine vie protocolaire et secrète et pékinoise que nulle vérité officiellement connue ne pourra jamais suspecter…

« A bien réfléchir, sa part est donc beaucoup plus riche que la mienne… la jeunesse d’avoir osé cela ! la foi peut-être de l’avoir accompli… Et je suis là vivant, promenant autour de sa mort mon doute comme une lanterne fumeuse… Alors que, fidèle à lui-même, – et je m’en aperçois tout d’un coup-, je devrais d’abord me souvenir de sa parole ; l’autre, l’Empereur, est mort sans un ami auprès de lui… – « J’étais son ami » m’a dit avec un profond accent René Leys…

« – J’étais son ami, – devrais-je dire avec le même accent, le même regret fidèle – sans plus chercher de quoi se composait exactement notre amitié… dans la crainte de le tuer ou de la tuer une seconde fois… ou – ce serait plus coupable encore – d’être mis brusquement en demeure d’avoir à répondre moi-même à mon doute, et de prononcer enfin : oui ou non ?

Ecrit à Pei-king du 1er novembre 1913 au 31 janvier 1914. »

  1. Je retiens pour un commentaire en 200 mots, l’extrême fin qui comprend 65 mots. C’est un peu long mais ce choix me semble cohérent.

« – J’étais son ami, – devrais-je dire avec le même accent, le même regret fidèle – sans plus chercher de quoi se composait exactement notre amitié… dans la crainte de le tuer ou de la tuer une seconde fois… ou – ce serait plus coupable encore – d’être mis brusquement en demeure d’avoir à répondre moi-même à mon doute, et de prononcer enfin : oui ou non ? »

Je n’ai pas le temps de traiter ce passage en deux-cents mais je le ferai si on me le demande. Je publierai volontiers l’étude rédigée par l’un ou l’une d’entre vous.

Roger et Alii

Retorica

2 400 mots, 13 600 caractères, 114 Ko, 2016-07-24

 

 

 

 

 

 

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