18 MAI maison – appartement – chambre – salon 2017-08

« La salle à manger » de Francis Jammes a servi de tremplin pour les réflexions qui suivent. Roger

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(1) « On rentre à la maison » est une expression toute faite même si cette maison est un appartement. Il s’agit, dans les deux cas, d’un ensemble de pièces : cuisine, salle à manger, salon, chambre(s), salle de bains et toilettes. La cuisine était un espace de service, il y a quelques dizaines d’années mais elle est devenue un lieu de vie pour toute la famille. Le salon a pu disparaître comme lieu, non comme fonction : il existe toujours un « coin salon. » Les étymologies sont révélatrices : « chambre » vient du latin « camera » qui désigne une « voûte, un plafond voûté » avec une idée très nette de protection. « Salon » a pour origine l’italien « sala » : « pièce dans un appartement ou une maison qui est ordinairement plus grande et plus ornée que les autres et qui sert à recevoir des visites. » (Wictionnaire). La « ruelle » est dans une chambre à coucher un « espace qu’on laisse en un des côtés du lit et la muraille » , « chambre à coucher, alcôve de certaines dames de qualité, qui servait de salon de conversation » (Wictionnaire).

 

« L’hôtel de Rambouillet est un hôtel parisien connu pour le salon littéraire que Catherine de Vivonne, épouse d’Angennes, marquise de Rambouillet tient de 1608 jusqu’à sa mort en 1665. Il était situé rue Saint-Thomas-du-Louvre (rue perpendiculaire à la rue Saint-Honoré, au sud de celle-ci), approximativement à l’emplacement de l’actuel pavillon Turgot du Louvre. (…) Le salon de Catherine de Vivonne, « l’incomparable Arthénice », anagramme (coutume très en vogue à cette époque dans le monde littéraire) de « Catherine », une des personnalités féminines les plus marquantes de son temps, fut l’un des plus brillants de son époque. Elle n’hésita pas à faire reconstruire l’hôtel de son père, Jean de Vivonne, marquis de Pisani, sur des plans dessinés par elle-même, pour qu’il comporte des pièces plus adaptées aux réceptions, en particulier une enfilade de salons communicants dans le style italien. De la ruelle de sa « chambre bleue», « Arthénice » recevra allongée sur un lit les beaux esprits de son époque, tel le Cavalier Marin, histrion intelligent, mais aussi des gens de lettres et les grands personnages de son époque : RichelieuMalherbeVaugelasGuez de BalzacRacanVoiture feront partie de ses familiers. (…). « On y parle savamment, mais on y parle raisonnablement et il n’y a lieu au monde où il y ait plus de bon sens et moins de galanterie » écrira Chapelain à propos de l’hôtel de Rambouillet. Ce monde jeune et gai qu’est l’hôtel de Rambouillet, où les bals et les plaisirs se succèdent, les intrigues amoureuses se nouent et se dénouent, ne fut pas une société de pédants même si les divertissements y prennent volontiers un tour intellectuel. La « préciosité » naît dans ce salon et gagne l’esprit des jeunes femmes de l’aristocratie qui le fréquentent. Ce phénomène, qui est davantage une forme de modernisme et de féminisme que de pédanterie, durera une trentaine d’années. C’est de l’hôtel de Rambouillet que sortiront celles qui s’impliqueront activement dans la Fronde au point d’être qualifiées d’Amazones. Bien que Molière ait tourné en dérision les membres de ce salon, il est indéniable que l’hôtel de Rambouillet a joué un rôle monumental dans la genèse du roman moderne français. La succession sera assurée par Madeleine de Scudéry (…) » (Wikipédia). Les multiples emplois du mot « salon » témoignent de leur côté   que la maison protectrice sait aussi s’ouvrir à la vie sociale et à la convivialité.

 

(2) « La maison représente notre espace intérieur, le ventre de notre mère, un miroir de notre âme. Elle comporte une dimension nourricière et fertile » explique le médecin Patrick Estrade, après avoir écouté ses patients (« La Maison sur le divan : tout ce que nos habitations révèlent de nous », Robert-Laffont, 316 p). Un déménagement peut se révéler psychologiquement meurtrier, tout autant qu’un incendie, une inondation ou un cambriolage (ressenti comme un « viol »). Nous parlons de notre « intérieur » poursuit Lestrade. Les émissions télévisées consacrées à la personnalisation de notre « intérieur » accompagnent concrètement des bouleversements affectifs (décès, divorce, départ des enfants). Ceci concerne tous les milieux sociaux. La pièce commune est souvent aménagée en plusieurs espaces : les enfants y font leurs devoirs même quand ils ont leur chambre personnelle. Selon l’Insee, 89 % des 13 – 19 ans ont leur propre chambre où règne un désordre organisé. « Prendre soin de sa maison serait une manière de prendre soin de soi-même. » (M A.P)

Quelques citations traduisent la complexité de cet espace personnel.

« De l’extérieur, cette première demeure avait un air surprenant d’isba tropicale, à la fois frustre et soignée, fragile par sa toiture et massive par ses murs, où Robinson se plut à retrouver les contradictions de sa propre situation. » (Michel Tournier « Vendredi ou les limbes du Pacifique »)

« Une tentation métaphorique me court dans la tête : réussir à formuler cette intuition que la maison est un langage. » (François Nourrissier « La Maison mélancolie »)

« Dans une maison où il y a un cœur dur, n’y a-t-il pas toujours un vent glacé ? » (Oscar Wilde, « Une maison de Grenade »)

« On ne peut se fier à un homme si l’on ne connaît pas la maison qu’il habite. » (Paulo Coelho « L’Alchimiste »

« Je n’aime pas les maisons neuves : leur visage est indifférent. » (Sully Prudhomme, « Les Solitudes »)

« Quant à moi, chère Dame de mon âme, je suis bien résolu avec la permission de Votre Grâce, à mettre, comme on dit, le bonheur dans ma maison. » (Cervantès, « Don Quichotte de la Manche »)

(d’après Marie Auffret-Pericone, « Notre maison parle de nous », La Croix, 1er et 2 juin 2011)

(3) « Histoires de chambres » (Seuil 462 p) de Michèle Perrot est parti de Pascal : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne savoir pas rester en repos dans une chambre. » d’où cet ouvrage qui brasse les riches, les pauvres, les puissants, les misérables, les mystiques, les amants… « Car tous les chemins du monde mènent à une chambre sommeil, amour, sexe, naissance, maladie, mort. » (E.R) Les S.D.F sont des exclus de la vie. L’auteure nous invite à « écouter des musiques de chambre. » Celle de Louis XIV à Versailles est un haut-lieu de la souveraineté. Michèle Perrot convoque les écrivains comme Arthur Young (1741-1820, « Voyages en France » qui décrit l’hôtellerie à la veille de la Révolution française : la saleté y est l’annonce de grands bouleversements. « Mais il retient que le génie français a su généraliser le bidet, présent dans chaque chambre… » (E.R) Proust a rédigé son œuvre dans une chambre tapissée de liège qu’il ne quittait que pour des chambres d’hôtel et des prostitués et s’y livrer à des actes de sodomie et de sadomasochisme. Héros du roman d’Ivan Gontcharov (1812-1891) Oblomov passait sa vie couché, faisant de sa chambre son seul lieu de vie et son tombeau   où il mourut. « Quant à Jean Genêt (…) il séjourna, sa vie durant dans des chambres d’hôtel, attiré tel un mystique, par ce qu’il haïssait le plus, la cellule. » (E.R) (d’après E.R, Elizabeth Roudinesco, Le Monde, 4 sept 2009)

(4) Prix Fémina de l’essai 2009 « Histoires de chambres » de Michèle Perrot, nous offre « un voyage au cœur de l’intime » (G.H). Elle y est venue par le logement ouvrier, les prisons, l’histoire des femmes « où se manifeste le désir d’un espace à soi. (M.P) La cellule pénitentiaire, pour les pénalistes du XIX°s était salvatrice. « (Ils) pensaient que la réintégration des prisonniers devait se faire par l’isolement. C’est la grande théorie d’Alexis de Tocqueville ; se retrouver devant soi-même. Aujourd’hui on renonce à cela (M.P). L’auteure a été très marquée par une période de son enfance où elle est restée couchée pendant plusieurs mois, seule dans une chambre. Elle était dans « un cours religieux pour jeunes filles. Les religieuses étaient alors pénétrées de culpabilité, et la répercutaient sur nous. Le discours était que, si la France avait perdu, c’était parce qu’elle avait fauté et était coupable. » (M.P) La petite fille très gaie qu’elle était alors en avait perdu toute joie de vivre. Son travail utilise toutes les disciplines, anthropologie, psychanalyse…Les positions du corps pendant le sommeil sont révélatrices comme le pensait l’ethnologue Marcel Mauss (1872 – 1950) : « Le rêve, le rapport que l’on a avec la nuit restent des terrains d’exploration passionnants. » (M.P).

(5) Michèle Perrot part de la chambre du roi, pour aller, par cercles concentriques, vers le plus petit, la chambre ouvrière et la cellule carcérale. Louis XIV, très secret, avait le sens du privé et un vrai désir d’intimité. Il retrouvait la reine ou ses maîtresses dans leurs chambres respectives. Madame de Maintenon entendait, de 1683 à 1715, tout du conseil du roi, depuis sa chambre mais sans y participer. Georges Duby et Philippe Arès ont été des précurseurs avec l’  « Histoire de la vie privée de l’Antiquité à nos jours. » Alain Corbin, de son côté, a exploré le corps, la sexualité dans « L’Harmonie des plaisirs ». Dans son dictionnaire (1863 – 1872) Emile Littré fournit une définition intéressante : « La vie privée doit être murée, il n’est pas permis de chercher et de faire connaître ce qui se passe dans la maison d’un particulier. » Vers 1840, la chambre conjugale est l’objet de « discours institutionnels, politiques, médicaux, ecclésiastiques. » (M.P) Les enquêteurs sociaux, comme Frédéric Le Play (1806 – 1882) ajoutent leurs travaux. Ce dernier, « ingénieur des mines, catholique social, … voit dans la famille, et dans la manière dont les gens se logent, le pilier de la société, la clé de leur normalité. » (M.P) Ils s’intéressent aux meubles des intérieurs ouvriers. La chambre est le lieu des femmes. « Emmanuel Levinas (1905-1995) et avant lui Emmanuel Kant (1724-1804) ont cultivé l’analogie féminité / virginité / intériorité / maison / chambre. Regardez les représentations de l’Annonciation pour avoir une idée du modèle de la chambre de jeune fille : la Vierge avec ce petit lit, virginal, bien fait, est le modèle de la jeune fille. » (M.P) Chez Proust la chambre est un lieu central. Sartre au contraire refuse l’intimité bourgeoise. Il écrit dans sa chambre ou dans les cafés. « Roquentin / Sartre voulait une chambre près de la gare, de façon à ce que les bruits des trains entrent dans la pièce et emmènent ailleurs. » (M.P)

(6) Aujourd’hui « dans les appartements, souvent petit, on réduit la chambre, on l’élève en mezzanine ou on la replie en canapé-lit. La chambre d’enfant, en revanche, conserve toute son importance, ce qui est très significatif. La France est un pays où l’on aime les enfants. La chambre de l’adolescent, où parfois les parents n’aiment pas entrer, est aussi un sujet passionnant. L’admirable film du cinéaste italien Nanni Moretti, « La Chambre du fils » (2001) montre le désarroi d’un père : quand il se décide à entrer dans la chambre de son fils défunt, il réalise qu’il ne le connaissait pas. » (M.P) Michèle Perrot est très émue par certaines chambres. « Celle par exemple, des veuves de pêcheurs de Noirmoutier dans le film d’Agnès Varda « Quelques veuves de Noirmoutier » (2006) qui gardent le côté de leur lit sans empiéter sur la place de leur mari défunt. » (M.P) Elle se dit émue par la chambre de la poétesse américaine Emily Dickinson : « c’est un peu Proust au féminin » (M.P). « …. qui, à la fin de sa vie ne laissait même plus les gens entrer dans sa chambre, leur parlant du haut de l’escalier. » (M.P) Sa chambre était pour elle la liberté. « Il y a aussi les chambres des séquestrés, généralement des femmes ou des enfants, souvent hallucinantes par l’univers mental qu’elles traduisent. » (M.P) La télé-réalité ne respecte plus l’intimité : les gens se livrent trop. « En tant qu’individu, je regrette que les gens détruisent ainsi leurs secrets, car le secret est l’une des plus belles choses de la vie, c’est la richesse de nos existences, un petit coin qu’on livrera, ou pas, à ceux que l’on aime, avec des gradations. Le secret fait partie des beautés de la vie. Tout livrer à tout le monde – et je ne me place pas ici d’un point de vue moral -, c’est détruire quelque chose, c’est se rendre esclave. » (M.P)

(d’après M.P, Michèle Perrot, propos recueillis par Gilles Heuré, Télérama, 2 décembre 2009)

Roger et Alii, Retorica, 2 160 mots, 12 600 caractères, 2017-08-16

 

 

 

 

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