19 MED euthanasie sédation 2016

(1) Embarras. Depuis la loi Leonetti (2005) les choses ont évolué. La loi, mal connue, était mal appliquée. Deux affaires avaient défrayé la chronique en 2015. L’affaire Bonnemaison d’abord : le docteur a été condamné à deux ans de prison avec sursis. Il a été reconnu coupable d’euthanasie active pour un seul décès. En première instance il avait été acquitté et le ministère public avait fait appel. Tout est venu d’une plainte d’infirmières avec qui, semble-t-il, le docteur s’entendait mal. Ensuite l’affaire Lambert a posé et pose toujours un autre problème. Toutes les autorisations officielles ont été données pour abréger les souffrances du jeune homme par une « sédation terminale » mais il ne s’est trouvé personne pour faire, actuellement, ce geste sous la lumière crue des médias.Ce problème fondamental est illustré par un dessin de Xavier Gorce des « indégivrables » (Le Monde, 2013_07_05)

  • Docteur, je ne veux plus vivre comme ça. Donnez-moi la mort.

  • Avez-vous bien réfléchi à ce que vous demandez ?

  • Oui ! je ne veux plus vivre.

  • Avez-vous pensé une seconde à comment je vais vivre, moi, après ?

(2) Sédation profonde et continue. Il ne s’agit plus seulement de gérer les mourants mais aussi les vivants pour les déculpabiliser. D’où l’intérêt de la nouvelle loi sur la « sédation profonde et continue » : Cette « sédation profonde et continue » jusqu’au décès provoquait débat. Il ne s’agit pas de laisser les personnes « mourir de faim et de soif ». (Parisien 11 mars 2015)

http://www.sciencesetavenir.fr/sante/20160128.OBS3572/fin-de-vie-3-questions-sur-la-sedation-profonde-et-continue.html :

« Pas d’euthanasie active ou de suicide assistée, mais une « sédation profonde et continue » jusqu’à la mort. Telle est la principale mesure de la nouvelle loi sur la fin de vie adoptée à l’Assemblée nationale et au Sénat mercredi 27 janvier 2016. Il s’agit de l’évolution de la loi Leonetti de 2005 promise par François Hollande durant sa campagne de 2012. Outre le droit à une sédation profonde et continue jusqu’au décès, la loi établit un nouveau statut pour l’hydratation et la nutrition qui sont désormais considérées pour les personnes en fin de vie comme des « traitements » et non plus comme des « soins ». La conséquence est qu’ils peuvent donc être arrêtés au nom du refus de l’acharnement thérapeutique. »

(3) Luc Ferry Je signale, pour mémoire, la vigoureuse intervention de Luc Ferry ( Le Figaro 6 févr 2014) :

Luc Ferry : « Si les proches avaient été d’accord entre eux comme avec la Faculté, on aurait laissé Vincent Lambert mourir de sa belle mort ou on l’aurait maintenu en vie artificiellement sans que l’affaire soit portée devant les tribunaux. » Il faut prévoir des « directives anticipées » : « Certains notaires proposent de saisir systématiquement, lors de chaque acte notarié, l’avis de leur client sur la fin de vie afin de constituer un fichier national des choix positivement exprimés. » Pour Luc Ferry le suicide assisté « ouvre la voie à des dérives » telles que les avantages éventuels sont moindres que « les risques auxquels il exposerait les personnes qui ne sont pas en fin de vie. Ensuite, les défenseurs d’un droit à « mourir dans la dignité » doivent enfin comprendre qu’ils doivent changer de vocabulaire, parler s’ils y tiennent de « mourir dans la liberté » mais que la « dignité » n’a rien à faire ici : assimiler, fût-ce implicitement, la grande dépendance à une forme d’indignité est tout simplement immonde. » (Le Figaro, 6 févr 2014)

Ceci dit, les trois sujets sur l’euthanasie restent toujours d’actualité.

(4) Euthanasie : trois sujets

Les trois sujets portent volontairement sur le même thème et fournissent des éclairages complémentaires

SUJET I Le droit de vivre

1. J’ai la faiblesse de penser que c’est l’honneur d’une société que d’assumer, que de vouloir ce luxe pesant que représente la charge des incurables, des inutiles et des incapables ; et presque je mesurerais son degré de civilisation à la qualité de peine et de vigilance qu’elle s’impose par pur respect de la vie. Il est beau que l’on dispute avec acharnement, et comme si l’on tenait à lui, l’existence d’un être qui n’a objectivement aucun prix, et qui n’est même pas aimé de quelqu’un.

2. J’avoue que je suis un peu déconcerté quand je vois qu’on songe à faire intervenir dans les motifs allégués pour prolonger un être, l’utilité que cet être peut avoir pour sa famille ou pour son pays, quand je comprends que tout homme, demain, pourrait avoir à justifier son droit à la vie, à faire la preuve de sa dignité organique… J’avoue que je ne suis guère rassuré quand je lis sous la plume d’un Fabre-Luce, que « toute vie aliénée, déchue, dégradée, est une profanation » et que l’on sera, dans le futur, « amené à devenir de plus en plus difficile sur les conditions de la dignité humaine ». J’avoue que l’auteur, le brillant auteur de « La Mort a changé » me fait un peu peur (et pas seulement parce que je suis un septuagénaire) quand il écrit que « pour les nonagénaires, le médecin ne devrait être qu’un accoucheur de la mort prêt à saisir la première occasion favorable. »

3. J’avoue que j’éprouve du malaise à entendre proclamer « le droit du plus vivant sur le moins vivant« , car ce droit ressemble un peu trop au droit du plus fort ou du plus apte.

4. Oui, j’avoue que je ne verrais pas sans répugnance et sans tristesse s’instituer une éthique sociale où la valeur de la moindre existence ayant cessé d’àtre infinie, on trouverait tout logique et tout naturel d’interrompre une perfusion salvatrice ou de ne pas réanimer un nouveau-né. J’avoue que je redouterais cette société trop rationnelle, trop réaliste, qu’on nous annonce ; cette société qui évaluerait mathématiquement le quantum de protection et de soins que mérite chaque individu, compte-tenu de son âge, de sa santé, de son standing vital, de son efficience sociale, de son aptitude à jouir de l’existence ; cette société où chacun ne recevrait que la portion congrue d’assistance médicale, où, après avoir prononcé la déchéance d’un homme, des experts consciencieux mais anonymes signeraient froidement le bon pour le néant, comme un fonctionnaire d’hôpital signe un bulletin de sortie (…)

5. Quand l’habitude sera prise d’éliminer les monstres, de moindres tares feraient figures de monstruosité. De la suppression de l’horrible à celle de l’indésirable, il n’y a qu’un pas. Quand on aurait pris l’habitude de raréfier les nonagénaires, les octogénaires seraient jugés fort décrépits, en attendant que ce fussent les septuagénaires… Peu à peu, la mentalité collective, l’optique sociale se modifierait. Toute déchéance, physique ou morale, entraînerait une réduction du droit de vivre.

6. Mais cette société nettoyée et assainie, (…) cette société sans déchets (…), je ne suis pas sûr qu’elle mériterait encore d’être appelée une société humaine.

Jean ROSTAND (1894-1977) « Le courrier d’un biologiste ».

(5) Questions a) Vous résumerez ce texte en 150 mots (+ ou – 10 %). Respectez l’équilibre des paragraphes. Indiquez le nombre de mots utilisés.

b) Expliquez les expressions suivantes :

– « faire la preuve de sa dignité organique »

– « un accoucheur de la mort »,

– « le bon pour le néant ».

c) Sous forme d’un développement composé vous direz, en justifiant votre opinion, si vous êtes d’accord pour interrompre « toute vie aliénée, déchue, dégradée

(6) SUJET II Commentaire composé

1913. M. Thibault est très malade depuis un an. Son fils Antoine, brillant médecin, est pour l’heure fort inquiet pour un autre motif. La petite fille – deux ans – de son collègue le chirurgien Héquet souffre atrocement d’une otite mal soignée. Pour tout dire elle est perdue. Studler, un ami d’Antoine, lui suggère d’abréger les souffrances de l’enfant. Antoine refuse.

Le dialogue avait pris un ton si tranchant que Studler se tut quelques secondes.

– “Ces piqûres...” reprit-il enfin, “…je ne sais pas, moi… peut-être qu’en forçant la dose...”

Antoine coupa net :

– “Tais-toi donc !

II était en proie à une violente irritation. Studler l’observait en silence.Les sourcils d’Antoine formaient un bourrelet presque rectiligne, les muscles de la face subissaient d’involontaires contractions qui tiraillaient la bouche, et, sur son masque osseux, la peau semblait par instant onduler, comme si des frémissements nerveux se fussent propagés entre cuir et chair.

Une minute passa.

– “Tais-toi”, répéta Antoine, moins brutalement. “Je te comprends. Ce désir d’en finir, nous le connaissons tous, mais ce n’est qu’une ten… tentation de débutant ! Avant tout, il y a une chose : le respect de la vie ! Parfaitement ! Le respect de la vie… Si tu était resté médecin, tu verrais les choses exactement comme nous les voyons tous. La nécessité de certaines lois… Une limite à notre pouvoir ! Sans quoi…

“La seule limite, quand on se sent un homme, c’est la conscience !

– “Eh bien, justement, la conscience ! La conscience professionnelle… Mais réfléchis donc, malheureux ! Le jour où les médecins s’attribueraient le droit… D’ailleurs aucun médecin, entends-tu Isaac, aucun…

– “Eh bien…”, s’écria Studler, d’une voix sifflante.

Mais Antoine l’interrompit : – “Héquet s’est trouvé cent fois devant des cas aussi dou… douloureux, aussi dé… désespérés que celui-ci ! Pas une fois, il n’a lui-même, volontairement, mis un terme à… Jamais ! Ni Philip ! Ni Rigaud ! Ni Treuillard ! Ni aucun médecin digne de ce nom, tu m’entends ? Jamais !

– “Eh bien”, jeta Studler, farouche, “vous êtes peut-être de grands pontifes, mais, pour moi, vous n’êtes que des jean-foutre !

Il recula d’un pas et la lumière du plafonnier éclaira soudain son visage. On y lisait beaucoup plus de choses que dans ses paroles : non seulement un mépris révolté, mais une sorte de défi, presque une menace, et comme une secrète détermination.

Bon”, pensa Antoine : “j’attendrai onze heures pour faire moi-même la piqûre.” Il ne répondit rien, haussa les épaules, rentra dans la chambre et s’assit.

Roger Martin du Gard (1881-1958) Les Thibault (1920-1939) suite romanesque en 8 parties 4° partie “La consultation”, chapitre 12 (1928).

Vous étudierez ce texte sous la forme d’un commentaire composé. Vous le construirez à votre guise. Vous pouvez, par exemple, vous attacher à montrer la violence du dialogue et le trouble profond d’Antoine en dépit de son assurance apparente.

(7) SUJET III

Dans “Les Thibault” de Roger Martin du Gard, Antoine, le médecin, s’écrie à l’occasion d’un dilemme professionnel douloureux (voir texte du sujet II) : “Avant tout, il y a une chose, le respect de la vie.” Commentez puis discutez ou prolongez cette affirmation morale.

(8) 19 MED euthanasie trois sujets correction (1996_11_07)

On rencontre quelquefois dans les copies de grosses difficultés de construction. Exemple : un développement en deux points : 1. l’euthanasie est-elle souhaitable ? 2. Est-elle dangereuse ?

Or il n’y a qu’une seule question, la première ou la seconde. La première : « L’euthanasie est-elle souhaitable ? » Ensuite on construit en deux points : 1. En quoi elle paraît souhaitable 2. En quoi elle ne l’est pas. C’est à l’intérieur de chacun de ces deux points que la question du danger / pas danger apparaîtra. Et naturellement les deux points débouchent sur deux conclusions partielles diamétralement opposées. La conclusion générale personnelle choisit une des options en la nuançant de réserves éventuelles.

Noter qu’on peut choisir la seconde question pour la construire elle aussi en deux points : 1. Oui, elle est dangereuse 2. Non, elle ne l’est pas (ou l’inverse). Là aussi, les deux points débouchent sur deux conclusions partielles diamétralement opposées. La conclusion générale personnelle choisit une des options en la nuançant de réserves éventuelles.

(9) SUJET I correction

a) (150 mots demandés pour 52 lignes, soit 2,88 mots par ligne. 6 paragraphes inégaux: 8, 15, 3, 15, 8, 3 lignes avec une anaphore constante « J’avoue que… » On peut l’omettre car la respecter, comme le fait la correction proposée, transforme l’inquiétude de l’auteur en véhémence. Eléments principaux du résumé :

1. L’honneur d’une société = accepter les handicapés, respecter la vie, se battre pour elle.

2. D’OÙ SURPRISE devant l’argument utilitaire

3. ET INQUIETUDE devant des propos : abréger des vies dégradées, médecin accoucheur de la mort. 4. DONC peur devant société trop rationnelle, calculant les paramètres, éliminant anonymement les personnes jugées inutiles. 5. CAR on étendrait le nombre des indésirables. 6. MAIS serait-ce encore une société humaine ?)

1. (23 mots demandés) Une société n’a de sens que si elle protège les handicapés les plus misérables pour les dé fendre contre la mort. (21 mots obtenus).

2. (43 mots) Cela me gêne que chacun prouve qu’il est utile et mérite de vivre. Cela me gêne qu’une vie diminuée devienne une vie indigne. Cela me gêne que les grands vieillards soient condamnés par leur médecin à une naissance inversée. (41 mots obtenus, omission de Fabre-Luce, ni guillemets, ni style indirect mais style indirect libre)

3. (9 mots) Ce serait tout réduire à un rapport de forces (9 mots obtenus).

4. (43 mots) Cela me gêne de voir une morale pragmatique fixer une limite à la vie pour interrompre des soins élémentaires. Cela me gêne qu’une société technicienne évalue le droit de vivre en fonction de paramètres largement utilitaires et dont l’application se ferait mécaniquement.(44 mots obtenus).

5. (23 mots) On commencerait par éliminer les plus hideux, les plus vieux puis on abaisserait progressivement le seul de l’âge. On admettrait ensuite d’autres restrictions à la vie. (28 mots obtenus)

6. (9 mots) Mais une société purifiée appartiendrait-elle encore à l’humanité ? (10 mots obtenus)

TOTAL : 153 mots.

b) – « faire la preuve de sa dignité organique » : 1. la dignité organique, c’est avoir des organes dignes, en bon état. 2. faire la preuve, c’est évidemment prouver, ici par une visite médicale. 3. Ce tour très abstrait signifie qu’une visite médicale permettra de prouver si l’individu mérite de vivre.

-. « accoucheur de la mort » 1. l’accoucheur est un médecin qui aide l’enfant à naître, ici il aidera le vieillard à mourir. 2. l’expression est surprenante et construite sur une antithèse ; elle crée un paradoxe qui se justifie quand on songe à l’expression : « retomber en enfance » pour les vieillards amoindris.

-. « bon pour le néant » 1. le néant est une situation où il n’y a rien, c’est l’au-delà de la mort pour les incroyants. 2. « un bon » : c’est un ordre écrit de livraison (« bon de commande », « bon d’achat ») 3.l’expression est un euphémisme pour désigner une condamnation à mort froidement anonyme.

c) Etes-vous d’accord pour interrompre « toute vie aliénée, déchue, dégradée »

Introduction. »Aliéné » : devenu étranger à soi (fou), « déchu » : totalement tombé, « dégradé » : descendu par degré physiquement (grands handicapés moteurs) ou moralement (débiles profonds) Pour eux l’euthanasie , « la mort heureuse »

1. Raisons qui plaideraient en faveur de cette solution.

1.1 problèmes médicaux et coûts : 50 % du budget de la Sécurité Sociale va à 4 % des assurés en fin de vie.

1.2 refus de l’acharnement thérapeutique : économie d’argent, pitié devant les souffrances, par philosophie (on doit mourir, apprendre à le faire)

1.3 la souffrance aiguë d’autrui est intolérable et nous gêne (voir P. Boulle « Histoires perfides »).

1.4 d’ailleurs les soins palliatifs aident déjà les mourants à franchir le pas. D’excellentes raisons : économie, pitié, confort, plaiden en faveur de l’euthanasie

2. Mais le problème est plus complexe.

2.1 légiférer pour admettre l’euthanasie c’est ouvrir la porte au crime.

2.2 On comprend la pratique mais il faut toujours pouvoir en répondre devant les tribunaux. Or l’intéressé(e) a disparu et ne peut plus défendre l’accusé(e) (voir B.Clavel « Le tambour du bief »).

2.3 actuellement les « soins palliatifs » (de la douleur) visent à faciliter le passage. Vaut-il mieux mourir consciemment ou inconsciemment ? Ceci dépend de la vision qu’on a du passage. Association pour le droit à mourir dans la dignité.(ex: pb des comateux qui entendent tout…)

2.4 Position nuancée du catéchisme de l’Eglise catholique : (Editions Mame, 1992, p. 466, rédigé en français)

« (…) 2277. Quels qu’en soient les motifs et les moyens, l’euthanasie directe consiste à mettre fin à la vie de personnes handicapées, malades ou mourantes. Elle est moralement irrecevable. »

Donc ne pas légiférer, soulager les souffrances pour sauvegarder la lucidité et la dignité humaine.

Conclusion .Les progrès et les coûts de la médecine mènent à poser la question : qui sauver, qui laisser mourir ? D’où débat complexe (cf position Eglise catholique). Ne pas légiférer (craintes de J. Rostand) mais agir dans le double souci : soulager les souffrances (physiques et morales), sauvegarder la dignité.

Développement d’un § de démonstration : 2.1 Evoquons une première raison à l’aide d’un exemple./ Dans « Les Thibault » de Martin du Gard, Antoine, le médecin, refuse d’abréger les jours d’une petite fille qu’il ne peut sauver. Il invoque la conscience professionnelle./Il sait, et c’est aussi la crainte de Jean Rostand, que la frontière est difficile à tracer. Des familles indignes peuvent vouloir abréger les souffrances d’un proche afin d’en hériter plus rapidement./Admettre l’euthanasie c’est ouvrir la porte au crime. (10+29+35+10=84 mots)..

(10) SUJET III correction Dans « Les Thibault » de Roger Martin du Gard, Antoine le médecin s’écrie : « Avant tout, il y a une chose, le respect de la vie ». Approuvez-vous entièrement sa position ?

Introduction. « Avant tout, il y a une chose, le respect de la vie ». C’est une belle phrase qui paraît évidente. Mais pour la commenter il faut la replacer dans son contexte avant d’en étudier les prolongements.

1. Examinons le contexte dans lequel Antoine est amené à prononcer cette phrase.

1.1Antoine et Studler assistent aux dernières heures d’une petite fille qui va mourir et souffre atrocement. Studler propose de forcer la dose des piqûres. Antoine refuse : « Avant tout, il y a une chose : le respect de la vie ! Parfaitement ! Le respect de la vie ». Le « parfaitement » répond certainement à une mimique indignée de Studler. On la comprend facilement : souffrir aussi atrocement, est-ce encore une vie? Antoine est d’accord pour soulager les souffrances mais il refuse d’aller plus loin.

1.2 Il invoque également la conscience professionnelle et l’exemple de ses maîtres et de ses confrères. Ils ont prononcé le serment d’Hippocrate qui protège toute vie. Ceci pour mettre le médecin à l’abri des tentations et des pressions : des familles peu scrupuleuses peuvent vouloir abréger la vie d’un proche très malade pour en hériter plus vite.

1.3 Antoine a reçu une éducation catholique mais il est devenu athée. Il ne se réfère donc pas à la morale chrétienne. On peut penser qu’il en reste profondément imprégné. Son « respecter la vie » rejoint le « Tu ne tueras point » biblique. Celui-ci se justifie par l’idée que « Dieu fit l’homme à son image et à sa ressemblance » : l’être humain est une parcelle de la divinité, c’est pourquoi il doit être respecté. (cf analyses de Lévinas : je me respecte en respectant l’Autre)

1.4 Le respect de la vie s’impose donc en toutes circonstances : on peut soulager les souffrances mais on ne peut abréger la vie, soit parce qu’elle est d’origine divine soit parce que ce serait ouvrir la porte à tous les abus.

2. En fait la porte est déjà ouverte : songeons simplement aux guerres auxquelles l’humanité renonce difficilement. Et aussi parce l’application de ce principe pose des problèmes très délicats.

2.1 On tue pour assurer la vie à un niveau supérieur : la guerre pour se défendre collectivement, la légitime défense quand on se pense menacé.

2.2 L’équilibre des espèces montre qu’il y a des hiérarchies dans la vie (carnassiers) ; la médecine a les moyens aujourd’hui d’éviter l’apparition de vies diminuées (avortement thérapeutique pour la rubéole, risques de mongolisme…).

2.3 La vie n’est pas toujours respectée. Quand on le fait pas c’est au nom d’un respect supérieur de la vie.

3. Il faut tenter de surmonter les contradictions mais sans prétendre y parvenir.

3.1On sait bien que la guerre ne résout rien. Le problème est de prévoir les conflits et de négocier pour les prévenir. La légitime défense ne donne pas tous les droits : elle doit être proportionnée au danger réellement couru.

3.2 L’euthanasie ne peut être légalisée mais on commence à refuser l’acharnement thérapeutique au nom du droit à mourir dans la dignité. On pratique les soins palliatifs (avec les opiacés). On renonce aux traitements éthologiques pour s’en tenir à des traitements symptomatiques qui peuvent aller jusqu’au cocktail lytique (qui dénoue la vie). Problème : mourir en pleine conscience ou inconsciemment ? (ceci dépend de notre perception de l’au-delà).

3.3 La vie commence avant la naissance : l’avortement est toujours un échec, Avortement thérapeutique : danger l’eugénisme. On ne supporte plus les handicapés. Au nom de quoi ? Alors que tout le monde deviendra handicapé (soit par accident : 50.000 par an) soit en vieillissant (risque de maladie d’Alzheimer).

3.4 Le respect de la vie repose sur la réduction de la souffrance physique et morale et le respect de la dignité humaine en songeant que c’est pour nous-mêmes que nous luttons.

Conclusion. Respecter la vie des autres sous toutes ses formes c’est les inciter à respecter la mienne. Une société vit en ce domaine de nombreuses contradictions et c’est normal : « Polémos (le conflit) est père de toutes choses » dit Héraclite. Nous devons constamment faire des choix et quelquefois ils sont très douloureux. Une certitude : une société sans morale se décompose et met en péril tout le monde (cf conflit de l’ex-Yougoslavie). Deux principes : réduire la souffrance physique et morale, respecter la vie humaine. En résumé « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse » (règle d’or universelle qui permet de juger une civilisation).

(11) SUJET II Correction Vous étudierez ce texte sous la forme d’un commentaire composé. Vous le construirez à votre guise. Vous pouvez, par exemple, vous attacher à montrer la violence du dialogue et le trouble profond d’Antoine.

Introduction. Antoine Thibault, le médecin, et Isaac Studler son ami, qui est interne, assistent, impuissants à l’agonie d’une petite fille.Studler suggère d’abréger ses souffrances. Antoine refuse. Nous examinerons la violence du dialogue et le trouble profond d’Antoine.

1. Examinons d’abord la violence du dialogue.

1.1 Ce dialogue n’est qu’un fragment, une étape dans un échange dramatique : le narrateur écrit « Le dialogue avait pris un ton si tranchant que Studler se tut quelques secondes » Studler le reprend en hésitant, en suggérant et Antoine le coupe « net » : « Tais-toi donc ! » Cette réplique exclamative au style direct en annonce beaucoup d’autres du même type. La violence est plutôt du côté de Studler qui a une « voix sifflante » et qui « jet(te)… d’une voix « farouche » sa dernière réplique. Il change de registre : « les grands pontifes » (les grands médecins, argot médical) ne sont pour lui que des « jean-foutre » (familier et vulgaire : des lâches).

1.2 Il faut remarquer la progression : Studler suggère l’euthanasie à mots couverts. Antoine le coupe net, le narrateur le montre irrité. « Une minute » se passe (c’est long, c’est éprouvant le silence d’une minute !) et Antoine relance la discussion « moins brutalement » en justifiant son refus : le respect de la vie, la conscience professionnelle, l’exemple des maîtres et des confrères. Ces arguments ne font qu’irriter davantage Studler.

1.3 La violence change donc de côté. Studler parle peu: deux lignes à chaque fois. Mais chacune de ses interventions déclenche une longue réaction chez Antoine. La violence de Studler se traduit deux fois, en deux jugements définitifs : « La seule limite, quand on se sent un homme, c’est la conscience ! » et surtout l’insulte finale.

1.4 Or le visage de Studler est encore plus parlant : « non seulement un mépris révolté, mais une sorte de défi, presque une menace, et comme une secrète détermination » Studler est manifestement prêt à intervenir lui-même. C’est pourquoi Antoine décide de ne pas le laisser faire la piqûre de onze heures : il forcerait la dose comme il le proposait au début du dialogue. Ce dialogue est violent par ses propos, par le fait que la violence change de camp et que chez Studler il se traduit par la volonté de mettre fin aux souffrances de la petite fille.

2. Ce qui est étonnant c’est le trouble manifesté par Antoine tout au long de ce dialogue dramatique.

2.1 Il ne laisse pas Studler achever sa proposition car il y a déjà pensé et son combat intérieur est marqué physiquement par le bourrelet « presque rectiligne » des sourcils, les « involontaires contractions » les « frémissements nerveux »sous la peau. Le narrateur s’arrête sur ces détails et les précise symboliquement par l’expression curieuse « entre cuir et chair » (cuir la dureté apparente, chair la sensibilité réelle). Ce qui prépare les hésitations des répliques.

2.2 Antoine parle beaucoup, en cherchant ses mots, d’où l’abondance des points de suspension. Il évite soigneusement le mot « euthanasie » comme s’il lui écorchait la bouche car en fait il pense « meurtre» Il bute sur trois mots significatifs : « tentation », « douloureux », « désespérés ». Il évoque des notions généreuses et vagues « respect de la vi »« , « conscience professionnelle » mais il est surtout précis pour en appeler à la corporation dont ne semble plus faire plus partie Studler. Il évoque non des arguments mais des médecins qu’ils connaissent bien l’un et l’autre et d’abord Héquet, le père de la petite fille.

2.3 Toute son argumentation repose sur la notion de limite à ne pas dépasser sinon un abîme s’ouvrirait. Si le médecin s’autorise à interrompre la vie une seule fois il devient indigne du serment d’Hippocrate (« aucun médecin digne de ce nom ») et il s’ouvre des perspectives dangereuses car il tuera par pitié, parce qu’il ne supporte pas la douleur: c’est une tentation de « débutant »ou de quelqu’un qui n’étant pas médecin n’a rien à perdre.

2.4 Plus il parle moins il convainc Studler et il le sent. Ses explications l’ont épuisé mais calmé. Le narrateur note qu’il ne répond pas à l’insulte : sa seule réponse est intérieure, c’est une décision pratique pour empêcher Studler d’agit. « ll haussa les épaules, rentra dans la chambre, et s’assit ». Il s’est convaincu lui- même. C’est pour lui l’essentiel. Antoine reste donc ferme sur ses principes mais c’est avec un grand trouble de conscience. Il s’est trop expliqué, il s’est trop réfugié derrière l’autorité du corps médical et ses arguments ont paru bien pauvres à Studler.

Conclusion. Ce dialogue résume d’une manière dramatique le problème de l’euthanasie. La petite est perdue, les piqûres ne font que prolonger ses souffrances. Il suffirait de forcer la dose… Solution facile, honteuse, humaine. Antoine ne peut y opposer que trois arguments : le respect de la vie, le conscience professionnelle, l’exemple des confrères. Or ces arguments non seulement révoltent Studler mais laissent Antoine profondément troublé. Seule certitude : l’un est prêt à faire la piqûre et l’autre la refuse.

(12) La suite du récit montre que Studler abrège les souffrances de la petite fille. Plus tard Antoine en fera de même pour son père (voir 6° partie « La mort du père ») . Lui- même, revenu gazé de la guerre de 1914-1918, préfèrera mettre fin à ses jours. Ceci montre clairement de quel côté penchait l’écrivain Roger Martin du Gard. En ce sens le trouble d’Antoine amorce son évolution future.

Roger et Alii

Retorica

4 580 mots, 27 700 caractères, 2016-04-17

Laisser un commentaire ?