20 NAT Gaïa – paysage – jardin 2008 – 2017

 

Il est possible que Gaïa mène une lutte souterraine et impitoyable contre les prédateurs humains que sont le paysage et le jardin. Examinons séparément ces derniers en deux démarches trampoline (A/ et B/). Roger

http://www.retorica.fr/Retorica/20-nat-gaia-main-verte-2013-06/

 

A/ 20 NAT paysage – diversité – 2017-08-20

La diversité ? Loin d’être dangereuse, elle est précieuse et merveilleuse, estime le paysagiste Gilles Clément. Plutôt que de vouloir assujettir plantes et animaux, nous ferions mieux de chercher à les comprendre. « Nous nommons sauvage tout ce que nous ne maîtrisons pas. » Ce paysagiste (jardin du Quai Branly) se définit d’abord comme un jardinier. Dès l’âge de 7-8 ans il s’intéresse aux insectes. A 14 son père le met sur un pinardier à destination du Cap, seuls passagers et 21 jours de traversée avec les rats. Au Cap, ils parcourent à cheval un immense vignoble « rencontrant des autruches, des springboks, des boomslangs – un des rares serpents au monde capable de se jeter sur un humain depuis un arbre. Ma perception du sauvage était alors très exotique. » On ne maîtrise absolument rien. « Si on embête trop les plantes et les animaux, ils vont inventer des trucs pour continuer à nous échapper. La vie est si puissante ! » La vie nocturne a disparu. En France depuis les années 1960 la forêt progresse. C’est avec la clairière et la sédentarisation que le paysage change. Nous courons à notre perte. « La modification du paysage, pas dangereuse pendant des milliers d’années, l’est devenue par son ampleur. » Il faut laisser les chiens en liberté car ils ne sont pas dangereux. « … à Sarajevo. Le maire voulait les supprimer. Les gens les ont protégés en les cachant dans les cages d’escalier. » Dans les villes on arrête les pesticides et les insecticides. « Du coup, plantes et animaux arrivent d’eux-mêmes pour vivre avec nous. » On trouve des abeilles en ville et pas à la campagne. « Les champs de céréales n’abritent aucune vie. Ces céréales nourrissent des vaches bourrées d’antibiotiques. Le fumier produit par ces vaches est mort, il n’y a plus un bousier dedans. » D’où « … il faut quatorze fois la surface nécessaire à la production de protéines végétales. Avec êu de surface potagère, on nourrirait l’humanité. » Il faut sortir de « l’emprise des géants de la chimie, Bayer, Monsanto et Syngenta. »

(Propos recueillis par Vincent Rémy, Télérama, 02/08/2017)

 

 

 

 

  1. Etymologie. Dans paysage il y a pays + age. Richelet (1680) remarque que ce terme, d’abord utilisé en peinture, se prononce pésage chez les gens du métier. On disait /pésage/ comme on disait /pésan/ devenu paysan. Pays venu de pagus (d’où païen) est celui qui vit dans le pagus , le canton (selon Grégoire de Tours, VI° siècle). (d’après Alain Rey)  –age (du latin -aticum) est un suffixe qui sert à marquer une collection de même espèce, un état, une action ou son résultat (feuillage, servage, brigandage…) (d’après la grammaire de Grévisse).  C’est dire si cette notion de paysage est artificielle. Parler de “paysage naturel” serait un oxymore ! La notion est devenue multiforme, d’où de nombreuses informations, quelquefois saugrenues ou contradictoires.

 

  1. Le paysage existe par le regard de l’homme et peut tenir dans un bol. “Naissance et renaissance du paysage” de Michel Baridon (Actes Sud). La Terre filmée de la lune agrandit le paysage à l’espace cosmique. Le mot englobe tous les secteurs : “paysage politique”, “paysage boursier”. La notion politique de protection des sites et des paysages remonte à 1945. Le mot circule au XVI° siècle. Dûrer rencontre un “bon peintre de paysage”.  Les Grecs en avaient une pleine conscience mais la notion s’éclipse pendant dix siècles suite à l’inculture barbare et à l’attention centrée sur le Christ. Il reprend ses droits grâce aux franciscains (peinture de Giotto) et à Pétrarque “Ascension du mont Ventoux” (d’après un dossier de Télérama, 01_08_07). Voir plus loin pour te texte de Pétrarque.

 

  1. Eoliennes dans le paysage.  Le projet français vise à décupler le parc actuel pour atteindre 8.000 éoliennes et 13.000 mégawatts soit 2 centrales nucléaires et peut-être 3 à 4 % de la production nationale d’électricité. L’Etat l’achète 8,2 centimes le kilowatt-heure alors que le prix moyen est de 5 centimes. Chaque kilowatt-heure d’éolinenne économise 300 gr de CO2 mais on craint que leur hauteur défigure le paysage (d’après un dossier de Télérama, 01_08_2007)

 

  1. Le land-art éphémère permet à l’artiste de se confronter à la nature. Il puise ses racines dans le grand Ouest sauvage. (d’après un dossier de Télérama, 01_08_207)

 

  1. Après les années 50 le format panoramique bouleverse l’esthétique du cinéma ainsi que notre regard sur la nature et sur l’homme. (d’après un dossier de Télérama, 01_08_2007)

 

  1. Paysage de guerre. “Il ne suffit pas de voir, il faut aussi comprendre. Tel paysage qui paraît terne se transfigure par le souvenir des luttes qui s’y sont livrées.” (d’après Gella Heuré ?, dossier de Télérama, 01_08_2007)

 

  1. Du virtuel dans le décor.Qu’il pleuve ou qu’il neige, aucun paysage n’effraie les créateurs de jeu vidéo qui se rapprochent de plus en plus du cinéma.” (Thomas Bécard, d’après un dossier de Télérama, 01_08_2007)

 

  1. Le paysage sonore. “Le paysage sonore, c’est comme ces dessins faits à partir de points à relier : on pose les repères et l’imagination de l’auditeur fait le reste.” (Anne-Marie Gustave, d’après un dossier de Télérama, 01_08_2007)

 

  1. Le paysage et la mémoire” de Simon Schama (Seuil 722 p, 1999),  Le jardin représente une nature domestiquée. Il a ses mérites propres.  Le statut du paysage est plus ambigu car il est dans le regard du spectateur. Parti d’une riche expérience familiale et personnelle Simon Schama note comment le regard, le langage et l’art métamorphosent tout lieu en paysage.  De même les paysages choisis sont autobiographiques. Schama souligne la position intenable de l’Allemagne nazie  qui voulait détruire la forêt pour la purger des juifs et des résistants  et la sauver pour témoigner d’une nature purgée de ces parasites afin de revenir à une mythique pureté originelle. Lorsque Borglum sculpte sur le mont Rushmore (Dakota), les quatre bustes des présidents américains la colonisation de la nature par la culture semble achevée. Les Chinois, tout au contraire, font de la montagne le siège des esprits vitaux et y minimisent la présence humaine. Simon Schama définit son objet : “Les paysages sont culturels avant d’être naturels ; ce sont des constructions que l’imaginaire projette sur le bois, l’eau, le rocher. Tel est l’argument de ce livre. Mais reconnaissons-le, une fois qu’une certaine idée du paysage, un mythe, une vision, s’établissement en un lieu donné, ils ont le don de brouiller les catégories et de rendre la métaphore plus réelle que son référent, de s’intégrer au décor, en somme.” (D’après  Jean-Baptiste Marongliu, Libération, 18_02_99 et Jean-Maurice de Montremy, la Croix, 21_01_1999).

 

  1. Paysages en mouvement” de Marc Desportes (Gallimard, 414 p, 2005). “La campagne, passée huit jours, n’est bonne qu’en peinture” (cardinal de Bernis 1715 – 1794). Au contraire Madame de Sévigné est très attentive aux lieux qu’elle traverse. Une exposition se donnait pour titre en 2005 : “Je n’aime pas la campagne, sauf dans le TGV ; elle va plus vite.”  Longtemps l’homme a été immergé dans la nature et ne pouvait s’en distinguer. Le paysage naît vraiment au XVIII°s avec la route : Le corps des Ponts et Chaussées est réorganisé en 1716 et l’embellie économique (1730 – 1770) permet la multiplication des ouvrages d’art. A la veille de la Révolution on gagne dans un voyage deux jours sur huit, ce qui implique des progrès dans tous les domaines. L’ingénieur donne dès lors au voyageur de multiples repères. A partir de 1830 le spectateur, enfermé dans le train, découvre la vitesse. Seuls Hugo et Verlaine y voient une poésie nouvelle. Hugo note en 1837, après un voyage entre  Anvers et Bruxelles : “La rapidité est inouïe. Les fleurs du bord du chemin ne sont plus des fleurs, ce sont des taches ou plutôt des raies rouges ou blanches”.  Le voyageur découvre alors le panorama en mouvement. L’auteur trouve symptômatique la naissance du chemin de fer et de la photographie. L’un et l’autre exigent “un effort d’adaptation de la part du sujet”. L’automobile change encore la perception. Le cinéma la modifie de nouvelle grâce au montage qui provoque la collision des actions et des paysages.  L’autoroute achève la tranformation  :  la moindre erreur de direction projette dans un paysage inattendu, non voulu.   C’est ainsi que “chaque grande technique porte en soi un “paysage”” note Marc Desportes.  Le paysage se modifie donc en fonction des moyens de transport.  (d’après Emmanuel de Roux, le Monde, 30_06_05 Nathalie Crom, la Croix 28_04_2005)

 

  1. L’homme dans le paysaged’Alain Corbin (Textuel, 2001). Dans une conversation érudite avec Jean Lebrun, l’auteur du “Territoire du vide” (Aubier 1988), Alain Corbin, lui-même auteur entre autres des “Cloches de la terre” (Albin Michel 1994), explique que “le paysage est manière de lire et d’analyser l’espace, de se le représenter (…), de le schématiser (…), de le charger de significations et d’émotions”.  La naissance de la perspective n’épuise en rien le problème d’un paysage qu’il faut distinguer de l’environnement aux données purement objectives. Alain Corbin suggère d’établir un parallèle entre le tableau romantique “Promeneur au-dessus de la mer de nuages” de Caspar  David Friedrich (1818)  et “L’ascension du mont Ventoux” de Pétrarque (1304 – 1374)  : “Il y a un sommet le plus élevé de tous, que les montagnards appellent, je ne sais pourquoi, “le Fiston”, à moins que ce ne soit par antiphrase, car je pense qu’il s’agit d’autre chose. En tout cas, il ressemble plutôt au “père” de toutes les montagnes voisines. Tout en haut se trouve un petit espace plat. Nous y reprîmes quelques forces. (…) Tout d’abord, étourdi par la légèreté insolite de l’air et la vue grandiose, je suis resté comme stupide. Je me retourne : les nuages étaient à mes pieds ! A en juger par le panorama que m’offrait un mont de réputation secondaire, je commençais à trouver de la vraisemblance à ce que j’avais entendu et lu de l’Athos et de l’Olympe.” (traduit de l’italien par Jérôme Vérain, éd. Mille et une nuits, 2001). (d’après Ph.-J.C., le Monde, 12_10_01) Le bord de mer  naît en Angleterre à la fin du XVII° siècle, à partir d’un souci thérapeutique. La représentation a profondément changé : on craignait le soleil et le hâle ; on les recherche au contraire avec la force du vent et la tonicité des vagues. (D’après Jean-François Bouthors, la Croix, 08_11_2001)

 

  1. La sitologie. Le paysage dit naturel disparaît  et le but de la sitologie est de déterminer les règles nécessaires au maintient d’un équilibre harmonieux lors de la transformation de ce qui en reste.  L’urbanisme a du mal à le faire car le paysage qu’il a construit l’a été d’une manière successive et sans cohérence possible. Il faut donc retrouver un équilibre de la composition comme celle du mont Saint-Michel : le ciel, la mer, le mont. Dans un lieu visuellement très fort, l’architecture doit être très faible pour s’intégrer au paysage. Mais si le site est faible,  l’architecture doit être forte : c’est ce que fait la cathédrale de Chartres dans la plaine de la Beauce. Le mont Saint-Michel offre le cas unique d’une architecture forte dans un site fort. La lumière joue aussi son rôle dans cette étude : un bâtiment à texture lisse renvoie la lumière tandis qu’une texture rugueuse l’absorbe. Le premier y prend une force quelquefois inopportune. La sitologie, comme la musique,  conjugue la science et l’art, convoquant de multiples autres disciplines. Malheureusement la protection des paysages dépend aussi de facteurs politiques. (d’après Paul Faye le Monde, 10_11_1973).

 

  1. Artialisation.Tout paysage est un produit de l’art” explique Alain Roger, professeur d’esthétique. Il a emprunté la notion d’artialisation à Charles Lalo, professeur d’esthétique au début du siècle et l’a théorisée dès 1978. Alain Roger a condensé sa thèse d’une manière polémique dans “Court traité du paysage en France, 1974 – 1994” (Gallimard, 1997). Il explique dans un entretien :: “Disons, en simplifiant, que la monarchie absolue a produit le jardin à la française, rigoureux, despotique ; les aristocrates whig l’ont bien compris ainsi, en y opposant le jardin à l’anglaise. Aujourd’hui, je m’inquiète d’une certaine écologie qui refuse les plantes exotiques : dans certaines chartes régionales, on prohibe certaines espèces au nom du “terroir”. On n’est pas loin des consignes des jardiniers-paysagistes du III° Reich”. Selon lui, la “verdolâtrie” empêche d’avoir une vision positive de l’avenir : “Nous ne savons pas encore voir nos complexes industriels, nos cités futuristes, la puissance paysagère d’une autoroute. A nous de forger les schèmes de vision qui nous les rendront esthétiques.” Cette approche volontariste a pu sembler abusive à d’autres philosophes (in Critique n°613-614 “Jardins et paysages, ed. Minuit, 1998) (D’après  Eric Loret, Libération, 02_07_1998)

 

  1. Nous n’atteignons jamais qu’une partie du paysage même si nous mobilisons la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher et ce sixième sens, reconnu des bouddhistes, qu’est l’intellect confondu ici avec la mémoire affective (je me souviens et je sais que je me souviens…). Le paysage est bien entendu un état d’âme : Rousseau, Chateaubriand, Lamartine, Balzac… et les peintres paysagistes anglais du XVIII° . Le roman nous a aidé à lier

paysage  ->   action  ->      effet produit 

joyeux                       joyeuse         cohérent mais cliché

joyeux                       triste             accablement

triste             joyeuse         “Chantons sous la pluie

triste             triste             cohérence romanesque

 

15  Baudelaire “Paysage” (Fleurs du mal)

 

Je veux, pour composer chastement mes églogues,

Coucher auprès du ciel, comme les astrologues,

Et, voisin des clochers écouter en rêvant

Leurs hymnes solennels emportés par le vent.

Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,

Je verrai l’atelier qui chante et qui bavarde;

Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,

Et les grands ciels qui font rêver d’éternité.

 

II est doux, à travers les brumes, de voir naître

L’étoile dans l’azur, la lampe à la fenêtre

Les fleuves de charbon monter au firmament

Et la lune verser son pâle enchantement.

Je verrai les printemps, les étés, les automnes;

Et quand viendra l’hiver aux neiges monotones,

Je fermerai partout portières et volets

Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.

Alors je rêverai des horizons bleuâtres,

Des jardins, des jets d’eau pleurant dans les albâtres,

Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin,

Et tout ce que l’Idylle a de plus enfantin.

L’Emeute, tempêtant vainement à ma vitre,

Ne fera pas lever mon front de mon pupitre;

Car je serai plongé dans cette volupté

D’évoquer le Printemps avec ma volonté,

De tirer un soleil de mon coeur, et de faire

De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.

 

Pour un commentaire composé :

http://www.chez.com/bacfrancais/tableaux.html

A mon avis, le poème en sort, haché menu mais c’est un point de départ intéressant.

 

  1. Malraux (1901 – 1976) La condition humaine (1933)

Le vieux Gisors et le paysage créé par l’opium (Folio p. 61)

Cinq boulettes. Depuis des années il s’en tenait là, non sans peine, non sans douleur parfois. Il gratta le fourneau de sa pipe ; l’ombre de sa main fila du mur au plafond. Il repoussa la lampe de quelques centimètres ; les contours de l’ombre se perdirent. Les objets aussi se perdaient : sans changer de forme, ils cessaient d’être distincts de lui, le rejoignaient au fond d’un moule familier où une bienveillante indifférence mêlait  toutes choses – un monde plus vrai que l’autre parce que plus constant, plus semblable à lui-même ; sûr comme une amitié, toujours indulgent et toujours retrouvé : formes, souvenirs, idées, tout plongeait lentement vers un univers délivré. Il se souvint d’un après-midi de septembre où le gris parfait du ciel rendait laiteuse l’eau d’un lac, dans les failles de vastes champs de nénuphars ; depuis les cornes vermoulues d’un pavillon abandonné jusqu’à l’horizon magnifique et morne, ne lui parvenait plus qu’un monde pénétré d’une mélancolie solennelle. Sans agiter sa sonnette, un bonze s’était accoudé à la rampe du pavillon, abandonnant son sanctuaire à la poussière, au parfum des bois odorants qui brûlaient ; les paysans qui recueillaient les graines de nénuphars passaient en barque, sans le moindre son ; près des dernières fleurs, deux longs plis d’eau naquirent du gouvernail, allèrent se perdre avec nonchalance dans l’eau grise. Elles se perdaient maintenant en lui-même, ramassant dans l’éventail tout l’accablement du monde, un accablement sans amertume, amené par l’opium à une pureté suprême. Les yeux fermés, porté par de grandes ailes immobiles, Gisors contemplait sa solitude : une désolation qui rejoignait le divin en même temps que s’élargissait jusqu’à l’infini ce sillage de sérénité qui recouvrait doucement les profondeurs de la mort. 

 

(Mais à la mort de son fils Kyo, Gisors renonce à l’opium pour affronter sa douleur p. 263)

 

On peut établir un parallèle entre “Paysage” de Baudelaire et celui créé par l’opium chez Malraux.

 

  1. Recherche en atelier d’écriture, issue de Malraux

 

Lentement un bateau-mouche avance avec peine

Une légère brise semble le pousser

Un faible courant semble le guider

Les marins longent le bord gauche de la Seine.

(une recherche de Thierry, 1°E, oct 1976)

 

On pense à un haï-ku :

 

Combien long le jour

Un bateau parle

avec le rivage.

 

 

B/ Jardins 2008_06_22 repères

 

  1. Etymologie. Le mot jardin viendrait d’une expression gallo-romane hortus gardinus “jardin enclos”. (Alain Rey)  Une fois établie l’idée de clôture,  il reste à comprendre le mot latin hortus (d’où vient horticole etc). Celui-ci désigne lui aussi un enclos ! Donc hortus gardinus serait redondant et aurait le sens d’un enclos soigneusement fermé.  Hortus renvoie à une racine indo-européenne GHER- IV et jardin à GHER- IV également. Cette racine signifie “saisir”  d’ou “enfermer” : sanskrit harati “il prend”, grec : kheir “main” d’où chirurgie et chorégraphie (“danse dans une enceinte”), latin cohortis (“enclos, basse-cour”) et anglais court, courtesy.  Pour le jardin on passe par un hypothétique francisque *gardo (“clôture”).  Anglais garden, yard, gird (ceindre).  Pas de filiation entre *gardo et garder car celui-ci relève d’une autre racine SWER- I : “garder, protéger, conserver”. et ancien haut allemand : be-waron “surveiller” d’où viennent garder, garnir, garer, égarer, gare, garnement, garnison… (d’après le “dictionnaire des racines indo-européennes” de R. Grandsaignes d’Hauterive, Larousse, 1948)

 

  1. Paradis et jardin d’Eden. Ainsi le jardin est un enclos. Le jardin d’Eden, le paradis terrestre est aussi présenté comme un enclos d’où Adam et Eve seront expulsés. Paradis vient du latin paradisus, emprunté au grec paradeisos, calque de l’iranien paradeisos   lequel désignait un parc riche en verdure, généralement garni d’arbres et peuplé d’animaux sauvages, propriété du roi ou des princes perses. Le mot remonte à une racine indo-européenne  DHEIGH – qui signifie “façonner la terre”, d’où le sanskrit dehî “rempart”, le grec théikos “mur”, l’iranien paradeisos “enclos, jardin”, le français paradis mais aussi le latin fictum “modeler dans l’argile”, “façonner” puis “feindre”, d’où figura et figure, feinte, fiction, fictif. Du gothique daigs “pâte”  viennent digue, endiguer et l’anglais dough “pâte”, dig “creuser”.

En hébreu le terme Eden est emprunté aux langues héritières d’Akkad et de Sumer où edinu, edin signifie “steppe, désert”. Mais le sens est retourné en “plaisir”, “délices”. Le jardin d’Eden (gan Eden), c’est le jardin des Délices, conformément au paradeisos iranien. Gan signifie plutôt “enceinte”. En Egypte, à Karnak puis à Akhet-Aton, il y avait un grand temple de 200 m x 800 entouré de vergers et d’une enceinte. Dans les deux lieux il y avait jardin, temple et arbre sacré, vignes, bassins d’eau douce. Les fruits de l’arbre divin donnait au Pharaon et à sa divine épouse savoir, beauté, majesté, intelligence et longévité. (d’après Sebbah, “Les secrets de l’Exode”, Livre de Poche).

Enfin le mot perse a été adopté dans la mystique juive sous la forme PaRDeS pour désigner une méthode d’analyse des textes, car au paradis, le plaisir des sages c’est d’analyser et discuter les textes sacrés pour l’éternité.

Dans la préhistoire, du temps des chasseurs-cueilleurs, il n’y avait ni enclos, ni jardin, ni limite. La vie telle qu’a tenté de la reconstituer Jean M. Auel dans sa saga “Les enfants de la Terre” pouvait passer pour agréable, pour autant qu’on puisse en juger d’après cette fiction. C’est quand on passe à l’agriculture et à l’élevage qu’on éprouve le besoin de clôturer son bien. Et le jardin est l’anti-nature par excellence, plus que le paysage. En même temps le jardin va être un microcosme où l’on essaie de récréer, de toutes pièces, une nature qu’on ne veut ou qu’on ne peut plus voir.

 

  1. Jardin en mouvement et jardin du feu. Gilles Clément, né en 1943,  est un ingénieur agronome en même temps qu’un paysagiste. Il a créé une petite révolution avec deux ouvrages “Le jardin en mouvement” (éd Pandora 1991) ainsi qu’un “Eloge de la friche” (éd. Lacouturière et Frélaut 1994) où il fait la synthèse de ses conceptions. Dans un entretien il explique : “Le jardin renvoie à une représentation du monde, d’où son succès”. Le jardin est un lieu clos “destiné à protéger le meilleur – des plantes, des matériaux et des idées.”  Les espaces verts sont au contraire des lieux dépourvus de sens. L’explosion démographique et l’accumulation des connaissances obligent, selon lui, à repenser la planète comme un gigantesque espace. Nous sommes devenus responsables de la biosphère et de la survie des espèces vivantes. Alors que le paysage “est ce qui est limité par l’horizon, la ville ou la nature”, la planète, conçue comme jardin, conduit à articuler entre eux de multiples lieux. Il n’y aura pas de maîtrise totale car le végétal est imprévisible.  Il ne s’agit plus de protéger une espèce mais “la mécanique qui permet à toutes les espèces de survivre”.  D’où l’importance des jardins pour  des espèces menacées par l’homme. D’où l’importance aussi des friches. “On y trouve toutes les richesses  qu’on peut trouver dans un jardin”. Il suffit de les orienter en suivant leur mouvement plutôt que de les dominer. “C’est aussi faire le pari qu’on peut arriver à quelque chose de satisfaisant en investissant davantage sur l’intelligence d’une mécanique naturelle, plutôt que sur des machines et des produits. Cette manière d’agir peut être considérée comme le comble de la sophistication, mais le jardin, qui n’est à aucun moment quelque chose de naturel, n’est-il pas le comble de la sophistication ?” Dans le parc Citroën (Paris) Gilles Clément avait introduit le jardin en mouvement. Au Rayol (Var) il découvre le jardin du feu. Car tous les paysages sud-africain, chilien, tasmanien, néo-zélandais, californien et méditerranéen ont en commun d’avoir “constitué au fil des millénaires une flore qui est non seulement capable de survivre après le feu mais qui a besoin du feu pour se développer”.  Il suffit de développer cette dynamique en luttant le moins possible contre la nature. (d’après des propos recueillis par Emmanuel de Roux, le Monde, 10_12_1996)

 

  1. Des paradis sur terre. Pour Monique Mosser, 54 ans, chercheuse et professeur à l’Ecole du paysage de Versailles, le jardin est le lieu  où, de tout temps, on a vu s’épanouir la philosophie, la mystique et les beaux-arts. Aujourd’hui c’est aussi un poste d’observation sur une planète polluée et un lieu de rencontre pour les questions de notre époque. Pour elle, les jardins sont imaginaires. Historienne d’art spécialisée dans l’architecture, elle croit au petit dieu des grecs, Kairos, le dieu du moment opportun qu’il faut savoir saisir. Par hasard, elle a rencontré un texte de Jurgis Baltrusaitis (1903 – 1988), historien d’art, d’origine lituanienne, curieux de tout et notamment des jardins du XVIII° siècle. Il y explique qu’un jardin est une petite encyclopédie vivante. Dès lors tout s’enchaîne et Monique Mosser rencontre dans les années 70 beaucoup de  personnes qui veulent sauver des jardins. Vingt ans après les jardins  font partie du patrimoine. “Je dis souvent à mes élèves que le jardin ça va de la binette à Dieu. L’homme y apporte ce qu’il a de plus beau. Il y met des fleurs, même en plein désert il y fait courir de l’eau”. Le jardin originel c’est une palissade de bois qui entoure un arbre sacré. “Eh bien, cet enclos originel, on peut le voir aujourd’hui partout en Inde, dans les villages. Les gens s’attardent près de cette palissade  enserrant étroitement l’arbre, les femmes accrochent des bracelets dans les branches, apportent des offrandes. Parfois un génie est sculpté dans l’arbre”. En Inde, comme autrefois en Grèce, on admet qu’un lieu, qu’une vallée, une source ou un arbre ont un génie propre. Et le jardin est un lieu qui appelle l’homme. C’est quelque chose d’interdisciplinaire. “Rien n’est plus près du jardin que la danse ; les notations chorégraphiques au XVIII°s ressemblent à des dessins de parterres de la même époque”. Des jardins permettent, par des organisations spécifiques, de poser concrètement des problèmes aussi importants que l’eau, la pollution ou les racines. Charles Jenks, critique d’art qui a écrit le premier sur la post-modernité, a créé avec sa femme, Maggie Keswik, un jardin en Ecosse, un jardin “où ils ont développé une réflexion à la fois sur la géomancie chinoise et sur la physique, qui passionne Jenks. S’y promener est une expérience étonnante : quand on marche tout bouge tout le temps, les points de repère se déplacent. En tout cas, c’est mon impression. Jamais deux personnes ne vivent l’espace de la même façon”.  (Voir item 5) Vivre en ville n’est pas une fatalité comme le pense l’occident : “Mais, en Inde, la grande majorité des gens vit à la campagne et, là, ils ne souffrent pas de la faim. Ce sont les villes qui posent problème. Il faudrait peut-être s’interroger, proposer  des contre-modèles”. A Chitradurga (Etat de Karmataka, Inde),  on a remis en culture les plantes médicinales traditionnelles dans des jardins où elles sont regroupées en fonction de leurs vertus pour les yeux, la bouche, le ventre etc. Tout un réseau d’écoles et de dispensaires s’est développé à partir de cette activité. Il faut tout repenser . “Un jardin sur dalle, ça ne va pas, quels que soient les efforts des concepteurs, parce qu’un jardin  suppose un contact physique avec le sol. Heureusement, il y a des exceptions très réussies, comme la promenade suspendue que l’on peut faire à Paris, le long de l’ancienne voie de chemin de fer de la petite ceinture. On se balade en hauteur, dans les arbres, c’est déconcertant et poétique”. (d’après des propos recueillis par Dominique Louise Pélegrin, Télérama, 28_03_2001).

 

  1. Le jardin de la spéculation cosmique. (Voir item 4) Conçu par l’architecture Charles Jenks, qui a travaillé sur une propriété de sa belle-famille,  c’est un parc vallonné de 12 hectares traversé par une rivière tumultueuse et poissonneuse. Ce jardin est situé en Ecosse, à 120 km au sud-est de Glasgow. “Les moutons dans les pâturages laissent tout à coup la place à des formes étrangers, toutes en courbe, à des plans d’eau et à des structures métalliques reflétant la lumière ; un gazon d’un vert éclatant, comme si le paysage était posé là, donne à l’espace une nouvelle dimension”. Ce jardin conjugue les théories du cosmos et les hypothèses sur les origines de notre univers. Ce jardin est une cosmogonie. Charles Jenks explique : “En dessinant un jardin, les problèmes sont à la fois pratiques, fonctionnels et philosophiques. Parfois, on travaille avec la nature, et parfois contre elle. Mais avec sa propre façon d’être cahotique et organisatrice, et en étant parfois capable de provoquer des dégâts incroyables, la nature, bien plus douée que nous, s’exprime également dans le projet. Le dialogue est constant.” Dans une partie du jardin il a créé un univers-cascade avec une fontaine alimentée par une pompe en mouvement perpétuel . En équilibre  au-dessus de la mare : “la fontaine représente, dit-il, un univers auquel les lois électro-magnétiques, de la gravité et les interactions fortes et faibles fournissent un équlibre parfait.” Le lit de la rivière recèlent des pierres d’une incroyable perfection qui remontent à la nuit des temps. D’un “optimisme tragique” selon ses termes, il a adopté une hypothèse conçue par le scientifique britannique James Lovelock : la terre se serait auto-régulée à partir de gaz chaotiques, de poussières et de volcans, dégageant ainsi un ordre du chaos pour en faire un ensemble vivant. Le tragique n’est pas loin : l’avion de la Pam Am s’est écrasé sur la ville de Lockerbie, à 20 kms. Il pense qu’une catastrophe peut avoir des conséquences fabuleuses. Pendant 160 millions d’années les dinosaures ont régné, dit-il, sur notre planète “dévorant toute espèce plus grosse que le poing. Alors on peut dire que l’impact de cet astéroïde géant constitue la meilleure catastrophe que la terre ait pu subir. En voilà une que l’on ne risque pas de regretter, n’est-ce pas ?” (d’après un reportage de Maguy Day, le Monde 2, 09_09_06)

 

  1. Quel avenir pour la biodiversité de nos jardins ? Les premières traces de l’agriculture remontent à 10.000 ans. Au début du XVIII° siècle, Thomas Fairchild  a créé la première plante hybride d’Europe. En 1930 Le Congrès des Etats-Unis adopte la première loi sur les brevets d’obtention végétale, ce qui permit de breveter le vivant. Les grands semenciers cherchent à maîtriser  toute la production grainière grâce notamment en France et en Europe à l’homologation des variétés hybrides qu’ils contrôlent. Les variétés hybrides ne sont pas des OGM. Les plantes sont fécondées artificiellement pour produire des plans uniformes et performants mais qui perdent en saveur et rusticité. De plus les graines sont stériles. Le producteur est obligé de d’acheter sa semence. Au contraire, les variétés non hybrides et non contrôlées par les grands semenciers ont des comportements quelquefois aléatoire (germination, taille, temps de maturation) mais elles possèdent une grande rusticité et une grande adaptabilité.

Le potager du Château de la Bourdaisière, à Montlouis conserve 400 variétés de tomates sur un hectare. Mais la loi “98 95 CE” interdit de vendre ou même d’échanger des graines ne faisant pas partie du catalogue officiel. Consciente que cette loi protège moins le consommateur qu’elle ne représente un danger grave pour la biodiversité l’Europe en assouplit l’application selon les pays. Ce n’est pas le cas pour la France où l’association Kokopelli qui diffuse depuis 15 ans une très grande variété de semences anciennes a perdu son procès et été condamnée à verser 12.000 € au semencier Baumaux et 23.000 € à l’Etat et à la fédération des industriels de la semence.

Ceci n’existe ni au Canada ni en Suisse. Dans ces deux pays aucune loi n’empêche la vente de graines anciennes. Au Canada Monsanto  et d’autres semenciers essaient de réglementer le marché et les producteurs alternatifs se sont regroupés en syndicat pour mieux leur résister. En Suisse l’association ProSpecieRara recherche d’anciennes variétés, les décrit ert collabore avec des semenciers pour commercialiser environ 150 plantes susceptibles de satisfaire les consommateurs. Son porte parole explique : “Nous envoyons des graines à nos adhérents qui les sèment et  nous renvoient leur production de semence après récolte”. Des légumes sont vendus avec le label de qualité ProSpecieRara.   (D’après Catherine Keller, La Grande Epoque, Genève, 15_03_08)

 

  1. Jardin, tapis, maison. Chez les soufis, on aurait une série d’équivalences : jardin = tapis (de prière) = maison = connaissance. “Mon tapis est ma maison” est un proverbe arabe. Par ailleurs le jardin – tapis est divisé en quatre parties avec quatre fleuves comme au Paradis. Au Japon le jardin, jardin sec, jardin zen, est destiné aux personnes instables ou excessives. Le jardin sert à maîtriser la peur, à développer la maîtrise de soi. Il s’agit de parvenir à l’état de désengagement mental afin d’entrer en contact avec le rêve qui existait avant la réalité. Un dernier trait humoristique qui ne concerne plus le jardin mais la maison, quoique… Un sage taoïste reçoit un ami confucéen, lequel est profondément choqué car le taoïste est nu : il n’a ni robe, ni pantalon et s’amuse de la gêne de son visiteur. Il lui dit avec beaucoup de sérieux   : “Pour un taoïste sa maison est son pantalon. Que venez-vous faire, cher ami, dans mon pantalon ?” (Sources non identifiées)

 

Roger et Alii – Retorica – 5 340 mots – 32 900 caractères – 2017-08-21

Laisser un commentaire ?