20 NAT vie – mort – renaissance – 1996

 

Voici une série de dix textes qui offrent un entrelacs de convergences ou d’oppositions sur des sujets comme la vie, la mort, la renaissance, les rapports de l’homme et de la nature… D’où des possibilités de parallèles tout-à-fait stimulants et aussi des leçons de vie. Roger

1 – 2 Ronsard : deux sonnets

Je vous envoie un bouquet de ma main

Que j’ai ourdi ( 1) de ces fleurs épanies (2)

Qui ne les eût à ce vêpre (3) cueillies,

Flaques (4) à terre elles cherroient (5) demain.

 

Cela vous soit un exemple certain

Que vos beautés, bien qu’elles soient fleuries,

En peu de temps cherront (5) toutes flétries,

Et périront, comme ces fleurs, soudain.

Le temps s’en va, le temps s’en va, ma Dame :

Las ! le temps non, mais nous nous en allons,

Et tôt serons étendus sous la lame (6) :

 

Et des amours desquelles nous parlons,

Quand serons morts, n’en sera plus nouvelle (7) :

Pour ce aimez moi (8) , cependant (9) qu’êtes belle.

 

Pierre de RONSARD (1524-1585) Continuation des amours XXXV,1555

(1) un bouquet que j’ai arrangé (2) avec ces fleurs épanouies (3) Si on ne les avait pas cueillies ce soir (4) tombées à terre (5) elles seraient tombées, du verbe choir, tomber ; elles cherront : vos beautés tomberont (6) la dalle du tombeau (7) on n’en fera plus mention, on ne parlera plus de nous, on ne jasera plus sur nous (8) pour cela aimez moi, hiatus de -e-a- d’où prononcer c’aimez (synérèse) (9) cependant, pendant ce, pendant que vous êtes belle.

 

Je n’ai plus que les os, un squelette je semble (1),

Décharné, dénervé, démusclé, dépoulpé (2),

Que le trait (3) de la mort sans pardon a frappé :

Je n’ose voir mes bras que de peur je ne tremble.

 

Apollon et son fils (4),deux grands maîtres ensemble,

Ne me sauraient guérir ; leur métier (5) m’a trompé.

Adieu, plaisant soleil ! Mon œil est étoupé (6),

Mon corps s’en va descendre où tout se désassemble.

Quel ami, me voyant en ce point dépouillé (7)

Ne remporte au logis un oeil triste et mouillé (8),

Me consolant (9) au lit et me baisant la face,

 

En essuyant mes yeux par la mort endormis (10) ?

Adieu, chers compagnons ! Adieu, mes chers amis !

Je m’en vais le premier vous préparer la place.

 

Ronsard, Derniers vers, posthumes, publiés en 1586

(1) je ressemble à un squelette (2) privé de chair, de nerfs, de muscle et de pulpe (parties charnues) (3) le trait, la flèche de la mort qui a frappé sans faire grâce. (4) Apollon, dieu du soleil, du bien, du beau, de la santé, de la médecine ; Esculape, son fils, avait appris à guérir les malades et même ressusciter les morts : Zeus le foudroya. (5) métier : leur savoir (6) fermé comme par de l’étoupe (7) en me voyant ainsi dépouillé (8) tous mes amis retournent chez eux avec des yeux abattus et en pleurs (9) après m’avoir consolé au lit et donné un baiser (10) après avoir essuyé mes yeux endormis par la mort ; on mourait au milieu de ses amis.

  1. Pascal : l’ignorance

Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi-même ; je suis dans une ignorance terrible de toutes choses ; je ne sais ce que c’est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’à un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m’enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir, mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter.

Comme je ne sais d’où je viens, aussi je ne sais où je vais ; et je sais seulement qu’en sortant de ce monde je tombe pour jamais ou dans le néant, ou dans les mains d’un Dieu irrité, sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage. Voilà mon état, plein de faiblesse et d’incertitude. Et de tout cela, je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à chercher ce qui doit m’arriver.

Blaise PASCAL (1623-1662) Preuves par discours II (Laf. 427, Sel. 681 – Pensées de Blaise Pascal

 

  1. Montaigne : Savoir jouir de la vie

II J’ai un dictionnaire tout à part moi (1) : je passe le temps, quand il est mauvais et incommode, (2) quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retâte (3), je m’y tiens. Il faut courir le mauvais et se rasseoir (4) au bon. Cette phrase ordinaire de passe-temps et de passer le temps représente l’usage de ces prudentes gens (5) qui ne pensent point avoir meilleur compte (6) de leur vie que de la couler et échapper, de la passer, gauchir (7) et, autant qu’il est en eux, ignorer et fuir, comme chose de qualité ennuyeuse et dédaignable (8).

Mais je la connais autre, et la trouve et prisable et commode (9), voire en son dernier décours (10) où je la tiens : et nous l’a nature mise en main (11) garnie de telles circonstances, et si favorables, que nous n’avons à nous plaindre qu’à nous si elle nous presse (12) et si elle nous échappe inutilement. III “Stulti vita ingrata est, trepida est, tota in futurum fertur” (13). II Je me compose pourtant (14) à la perdre sans regret, mais comme perdable de sa condition, non comme moleste (15) et importune. III Aussi ne sied-il proprement bien de ne se déplaire à mourir qu’à ceux qui se plaisent à vivre. II Il y a du ménage à la jouir (16) ; je la jouis au double des autres, car la mesure en la jouissance dépend du plus ou moins d’application que nous y prêtons. Principalement à cette heure que j’aperçois la mienne si brève en temps, je la veux étendre en poids, je veux arrêter la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie, et par la vigueur de l’usage, compenser la hâtiveté de son écoulement ; à mesure que la possession du vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde et plus pleine.

Michel de MONTAIGNE (1533-1592) Essais Livre III Chap. 13 De l’expérience (I : 1580, II : 1588, III : 1595 dates des éditions et des ajouts)

(1) j’ai un dictionnaire très personnel, (2) le mauvais temps peut désigner sa santé : ses calculs le faisaient souffrir, (3) je le savoure (4) s’arrêter, se fixer (5) l’usage des gens trop prudents, expression ironique, (6) faire meilleur usage, (7) prendre sur la gauche, éviter, (8) qualité pénible et à dédaigner, (9) appréciable et agréable, (10) même en son dernier déclin, (11) la nature nous a mis notre vie entre nos mains, (12) si elle nous pèse, (13) “Le fou mène une vie ingrate, agitée, toute portée vers l’avenir” (Sénèque Lettres à Lucilius, XV), (14) je m’exerce à la perdre, (15) parce qu’elle est par nature périssable et non, parce qu’elle pénible, (16) ménage, ménager : savoir s’y prendre pour en jouir.

 

  1. Diderot : Le vivant est éternel

Dites-moi, avez-vous jamais pensé sérieusement à ce que c’est que vivre ? Concevez-vous qu’un être puisse jamais passer de l’état de non-vivant à l’état de vivant ? Un corps s’accroît ou diminue, se meut ou se repose ; mais s’il ne vit pas par lui-même, croyez-vous qu’un changement, quel qu’il soit, puisse lui donner de la vie ? Il n’en est pas de vivre comme de se mouvoir, c’est autre chose. (…) Ce qui a ces qualités les a toujours eues et les aura toujours. Le sentiment et la vie sont éternels. Ce qui vit a toujours vécu, et vivra sans fin. La seule différence que je connaisse entre la mort et la vie, c’est qu’à présent vous vivez en masse, et que dissous, épars en molécules, dans vingt ans d’ici vous vivrez en détail. (…)

Le reste de la soirée s’est passé à me plaisanter sur mon paradoxe.
On m’offrait de belles poires qui vivaient, des raisins qui pensaient ; et moi je disais : ceux qui se sont aimés pendant leur vie et qui se font inhumer l’un à côté de l’autre ne sont peut-être pas si fous qu’on pense. Peut-être leurs cendres se pressent, se mêlent et s’unissent. Que sais-je ? Peut-être n’ont-elles pas perdu tout sentiment, toute mémoire de leur premier état ? Peut-être ont-elles un reste de chaleur et de vie dont elles jouissent à leur manière au fond de l’urne froide qui les renferme.

O ma Sophie, il me resterait donc un espoir de vous toucher, de vous aimer, de vous chercher, de m’unir, de me confondre, avec vous quand nous ne serons plus ! S’il y avait dans nos principes une loi d’affinité, s’il nous était réservé de composer un être commun, si je devais dans la suite des siècles refaire un tout avec vous, si les molécules de votre amant dissous venaient à s’agiter, à se mouvoir et à rechercher les vôtres éparses dans la nature ! Laissez-moi cette chimère ; elle m’est douce ; elle m’assurerait l’éternité en vous et avec vous.

Diderot Lettre à Sophie Volland, 15 octobre 1759

6 – 7. Deux poèmes de Nerval

 

NERVAL : FANTAISIE

 

Il est un air pour qui je donnerais

Tout Rossini, tout Mozart (1) et tout Weber (2),

Un air très vieux, languissant et funèbre,

Qui pour moi seul a des charmes secrets

 

Or, chaque fois que je viens à l’entendre,

De deux cents ans mon âme rajeunit :

C’est sous Louis-Treize… – et je crois voir s’étendre

Un coteau vert que le couchant jaunit ;

 

Puis un château de brique à coins de pierre,

Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,

Ceints de grands parcs, avec une rivière

Baignant ses pieds qui coule entre des fleurs.

 

Puis une dame, à sa haute fenêtre,

Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens…

Que, dans une autre existence, peut-être,

J’ai déjà vue – et dont je me souviens !

 

(1) le chant d’Adrienne dans Sylvie. ; (2) on prononce Wèbre (Notes de Nerval)

Gérard de NERVAL (1808-1855) Les Chimères (1854)

 

NERVAL : VERS DORES

 

Eh quoi ! tout est sensible (Pythagore)

 

Homme ! libre penseur – te crois-tu seul pensant

Dans ce monde où la vie éclate en toute chose :

Des forces que tu tiens ta liberté dispose,

Mais de tous tes conseils l’Univers est absent.

 

Respecte dans la bête un esprit agissant…

Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;

Un mystère d’amour dans le métal repose :

Tout est sensible ; – et tout sur ton être est puissant.

 

Crains dans le mur aveugle un regard qui t’épie :

A la matière même un verbe est attaché…

Ne la fais point servir à quelque usage impie.

Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché ;

Et comme un œil naissant couvert par ses paupières

Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres.

 

Gérard de NERVAL (1808-1855) Mysticisme (1854)

 

8 – 9 . Deux sonnets de Baudelaire

 

BAUDELAIRE : LA VIE ANTERIEURE

 

J’ai longtemps habité sous de vastes portiques

Que les soleils marins teignaient de mille feux,

Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,

Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

 

Les houles, en roulant les images des cieux,

Mêlaient d’une façon solennelle et mystique

Les tout-puissants accords de leur riche musique

Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

 

C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes,

Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs

Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs,

 

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,

Et dont l’unique soin était d’approfondir

Le secret douloureux qui me faisait languir.

 

BAUDELAIRE : CORRESPONDANCES

 

La Nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles ;

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers.

 

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies, –

Et d’autres corrompus, riches et triomphants,

 

Ayant l’expansion des choses infinies,

Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,

Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

 

Charles BAUDELAIRE (1821-1867) Les Fleurs du Mal (1857)

 

  1. Nicolas Bouvier ON EST RELIÉ…

 

Dans Chronique japonaise vous écrivez, à propos d’un séjour à l’hôpital à Tokyo : Courage, on est bien mieux relié qu’on ne le croit mais on oublie de s’en souvenir.
- Oui, relié au sens étymologique du mot religion. On se perçoit souvent comme isolé, solitaire, monolithique, alors qu’on ne l’est pas du tout. Et je crois que le but principal de l’existence – qui est le projet des bons moines dans le bouddhisme zen – est de percevoir la polyphonie du monde autant que son impermanence. D’ailleurs, il n’y a pas besoin d’être bouddhiste ou zen pour sentir ce besoin-là. Il est exprimé très fortement par des écrivains comme Montaigne, Katherine Mansfield, Henry Miller, Jean Giono. Ils ont très bien su décrire des moments de totalité où les choses entrent en résonance. C’est ça que j’appelle relié. Je pense que les choses le sont entre elles. C’est un sentiment qu’on peut retrouver dans la nature. Lorsque Rousseau marche entre Genève et Dijon ou entre Lyon et Genève, il se comporte en panthéiste parfait malgré l’éducation genevoise qu’il a reçue. C’est pour ça que les Genevoix s’en méfiaient comme de la gale et que la plupart de ses livres ont été longtemps interdits ou ignorés à Genève.

Nicolas BOUVIER, écrivain, journaliste et grand voyageur suisse, Routes et déroutes, entretiens, 1992.

 

Roger et Alii – Retorica – 2 420 mots – 13 400 caractères – 2017-05-29

 

 

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