21 PHI Legendre concepts 2017-01

Sous la direction de Pierre Legendre « Tour du monde des concepts » (Fayard 2013 444 p) Voici un ouvrage FONDAMENTAL. En guise d’application pratique, j’ai retenu l’un des neuf concepts de l’ouvrage, à savoir le CONTRAT. (31 SOC don contrat 2016-11-13) Roger.

Revue Philosophie 20 fév 2014 : « Le voyage des sens. « Contrat », « loi » ou « nature » recouvrent-ils les mêmes significations selon la langue dans laquelle on les pense ? Réponses stimulantes et érudites dans un livre collectif qui aborde neuf concepts comme autant de continents à explorer.

« Depuis vingt ans, le mythe de Babel prend une tournure inédite : la langue unique progresse mais les mots y sont peu à peu privés de sens. À mesure que le globish (pour global english), d’origine occidentale, envahit la planète, il se vide de sa propre substance. Plus des notions telles que État, Loi ou Vérité se répandent, plus elles perdent leur signification homogène. En les adoptant, les ressortissants des civilisations qui se sont développées hors de la matrice occidentale ne se mettent pas pour autant à penser comme des Occidentaux. Ainsi le concept standardisé de State ne peut avoir la même résonance en Chine et aux États-Unis. La langue communicationnelle mondiale ne peut fonctionner qu’au prix d’une amputation partielle. Elle aboutit donc à un écrasement des représentations.

« Ce livre collectif, publié sous la direction de Pierre Legendre, tente de conjurer cet appauvrissement. Le mot est un concept mais aussi une mémoire, dépôt d’une très longue expérience politique, sociale, culturelle, technique, religieuse. En chinois ou en japonais, la graphie elle-même conserve une trace physique des significations les plus matérielles. La diversité des langues traduit l’intériorité des sociétés, le mode de construction spécifique d’un sujet. Dès lors, coupée de ses multiples généalogies, l’humanité est poussée à vivre « au-dessus de ses moyens psychiques ».

« C’est donc un état des lieux des significations menacées que propose cet ouvrage singulier. Il fait œuvre de philologie au sens que Nietzsche donnait à cette discipline : un art d’orfèvre appliqué au mot, une étude de l’impensé du langage, de ses bagages, de ses racines et des glissements sémantiques qui le hantent encore. Neuf concepts – Contrat, Corps, Danse, État, Loi, Nature, Religion, Société, Vérité – y sont détaillés dans neuf langues ou familles linguistiques – arabe, langues du Burkina Faso, chinois, langues du Gabon, hindi, japonais, persan, russe et turc. Confiée à des linguistes, des sociologues ou même des juristes, cette étude est moins spéculative que celle que le philosophe et sinologue François Jullien a menée sur les concepts occidentaux et chinois. Mais elle décortique patiemment le dépôt des significations implicites. Avec un sommaire découpé en langues, l’ouvrage privilégie une approche immanente à chacune. Le résultat, parfois aride, restitue néanmoins, derrière le voile de la « novlangue » globale, un relief inépuisable et insoupçonné. Le mérite de l’ouvrage est de laisser le lecteur sur sa faim. Il ouvre une dimension d’une telle richesse que ses 450 pages n’ont de valeur qu’introductive. « Nul ne rêve ni ne pense à la place de l’autre », écrit Pierre Legendre. Chaque mot y apparaît comme un corps à ausculter, ou comme un monde à explorer. »

 

« Pierre Legendre

Historien du droit romain et psychanalyste, Pierre Legendre est un penseur original, en marge de toute académie. Il développe et défend une « anthropologie dogmatique » de l’Occident fondée sur l’ordre symbolique des institutions. Il a notamment publié La Fabrique de l’homme occidental (1001 Nuits, 1996) et L’Autre Bible de l’Occident. Le monument romano-canonique (Fayard, 2009). »

(d’après revue Philosophie 20 fév 2014)

 

Roger (2017-01-20) : Les neuf concepts Contrat, Corps, Danse, État, Loi, Nature, Religion, Société, Vérité  constituent autant de pistes de travail à explorer dans un débat en zig-zag, tels ceux que pratique « Libres paroles » (AVF Montauban). A noter qu’un bon débat ne dépasse pas 75 mn, soit 1 h 1/4 sinon il se défait dans des redites fastidieuses. Il peut être précédé et suivi d’échanges sur internet. Retorica, cela sert aussi à ça. Consulter le site www.retorica.fr et inscrivez-vous sur la liste d’échanges (roger.favry@wanadoo.fr)

 

31 SOC don contrat 2016-11-13

Le don entraîne une dette en vertu d’un contrat qui est rempli par le contre-don. Pierre Legendre et ses collaborateurs dans « Le tour du monde des concepts » (Fayard) abordent cette notion de contrat en arabe (p.72), en kasum (p.128), en chinois (p.142), au Gabon (p.220), en hindi (p.255), en japonais (p.297) en russe (p.384) et en turc (p.396).

En arabe et en persan le contrat est un lien au sens physique du terme ou une alliance dans son sens abstrait. C’est aussi l’Alliance entre Dieu et les hommes. Enfin il y a l’idée de tomber d’accord, de conciliation et de convention. (p.72)

En kasum (Burkina-Faso) le contrat c’est la langue qui oblige à l’égard d’un supérieur, d’un chef. C’est un commandement. Il a un lien avec la bouche, la parole, qui dit la loi. Mais ne pas respecter le contrat n’entraîne pas de sanction. Simplement c’est le fait d’une personne qui n’est plus digne de confiance, ce qui entraîne une réprobation muette. Faire confiance c’est établir une solidarité, conclure une alliance. Mais ce lien peut se nouer devant un autel et durer sur plusieurs générations, d’où sa gravité. (p.128)

En chinois, dans les « Entretiens » de Confucius le contrat c’est « joindre ensemble » à tous les niveaux y compris commercial quand la paix permet une organisation stable. L’Etat n’intervient pas car le confucianisme méprise le négoce. Mais le Tao élargit le problème : « Une paix conclue dans la haine ne met pas fin à cette haine. Comment la considérer alors comme étant bonne ? C’est pourquoi le sage, lorsqu’il possède la partie droite d’un contrat, n’exige point le payement de la dette de la partie adverse. Celui qui possède la vertu gère au moyen de contrats ; celui qui manque de vertu gère au moyen d’impôts. » (§ 79 du Tao Te King) C’est alors que naît la « Chine du contrat »(p.142)

Au Gabon c’est la notion d’ « arrangement » qui domine. La formule « nous avons réussi à nous entendre » scelle le contrat. On s’arrange avec un ami selon le proverbe : « La vérité ne tue pas l’amitié. » En cas de conflit on recourt à un médiateur qui connaît bien l’affaire. (p.220)

En hindi le contrat signifiait le « mouvement convergent » remplacé par le « moment opportun » (comme le grec kairos). En cas de conflit on cherche une solution ou un compromis. D’autres termes vont évoquer le « lien ». Un terme très employé est l’équivalent en hindi de l’anglais « contractor ». Il est spécialisé dans le contrat qui en hindi évoque le « bâton de marche », ce sur quoi on s’appuie » ou encore « le refuge » et même plus simplement « correct, OK ». Mais le « contractor » peut avoir mauvaise réputation comme exploiteur. (p.255)

En japonais le contrat (« keiyaku ») remonte au Moyen-Age et a été repris par les juristes de l’ère Meiji. Il était moins juridique que coutumier avec l’idée d’un engagement irrévocable comme s’il était gravé sur la peau ou comme s’il s’agissait d’une relation charnelle. (p.297)

En russe le contrat c’est « dogovar » qui évoque la parole qui permet de se mettre d’accord. C’est un mot emprunté à l’Occident avec le sens de « pacte, accommodement, convention » Il s’agit de surmonter un désaccord possible. Avec la fin du communisme d’autres termes sont apparus pour traduire le contrat ponctuel ou le contrat formel, « kontrakt » et ses dérivés traduisant la situation d’un contractuel. (p. 384)

En turc le « kontrat » ottoman, emprunté à l’italien, a survécu à côté d’autres mots qui évoquent le sens de « se mettre d’accord », de « converser » mais aussi « se disputer »n « controverser » donc un échange de mots qui parvient à un accord. L’ottoman avait par ailleurs beaucoup de mots venus de l’arabe et du Coran pour traduire les différents types d’accord entre Dieu et les hommes. La réforme de 1922 a purifié l’ottoman et permis l’adoption de néologismes d’emploi quasiment universels. (p.396)

Ainsi se déploie la palette des contrats possibles. Je pense au mot célèbre et profond : « Les promesses n’engagent que ceux qui y croient. » Généralement les promesses sont tenues, informelles ou informelles, orales ou écrites. On remarquera, pour la Chine, la position taoïste. Voici une autre traduction du § 79

« L’échec est une opportunité.

Si tu blâmes autrui,

jamais le blâme ne prend fin.

 

Ainsi le Maître

Emplit ses propres obligations

Et corrige ses propres erreurs.
Il fait ce qu’il doit faire

Et n’exige rien des autres »

 

(Tao Te King § 79, traduction Stephen Mitchell, Synchronique éditions,2008)

 

Roger et Alii, Retorica, 1470 mots, 8 800 caractères, 2017-01-25

 

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