21 PHI réalité – vérité – 2010-03

 

Céline a cherché sur le site Retorica l’article correspondant. Je ne l’avais pas encore mis en forme. C’est fait. Roger. 2010-03-25

(1) Je pars du propos suivant dont je ne connais pas le contexte. “Il faut aimer la vérité plus que soi-même et autrui plus que la vérité.” (Romain Rolland 1866 – 1944, prix Nobel 1915. La première partie de ce propos fait écho, pour moi, à une réflexion d’Agrippa d’Aubigné : “Quand la vérité met le poignard à la gorge, il faut baiser sa main blanche, quoique tachée de notre sang” (Supplément à l’Histoire universelle 1626, Ed Champion, 1925.). La seconde partie relève de la compassion, supérieure à la vérité. Mariage heureux d’une vision chrétienne et d’une vision bouddhiste.

(2) Paul Jorion a publié “Comment la vérité et la réalité furent inventées” (Gallimard, 2009, 384 p.) Je cite totalement la 4° de couverture avant de donner quelques brèves réflexions personnelles sur ce livre : “Cet essai ambitieux se veut une contribution à l’anthropologie des savoirs. Paul Jorion y propose un exercice de décentrement radical par rapport à nos habitudes de pensée. Il montre comment les notions de “vérité” et de “réalité”, loin d’aller de soi, sont apparues à des moments précis de l’histoire de la culture occidentale.

(3) La “vérité” est née dans la Grèce du IV° siècle avant Jésus-Christ, et la “réalité” (objective) dans l’Europe du XVI° siècle. L’une découle de l’autre : à partir du moment où s’impose l’idée d’une vérité, sous l’influence de Platon et d’Aristote, dire la vérité revient à décrire la réalité. Selon Paul Jorion, cette dernière résulte toutefois, sous sa forme moderne, d’un coup de force opéré à la Renaissance par les jeunes-turcs de l’astronomie moderne naissante. Ce coup de force supposait une assimilation de deux univers : le monde tel qu’il est en soi et celui des objets mathématiques. Il en résultat une confusion entre les deux, dont la science contemporaine est l’héritière.

A suivre l’auteur, nous sommes entrés dans l’époque des rendements décroissants de ces “inventions” jadis fructueuses. D’où la nécessité de débarrasser l’entreprise de construction des connaissances du mysticisme mathématique et de réhabiliter la rigueur dans le raisonnement. Celle-ci exige de réassigner au modèle, en particulier mathématique, son statut de représentation au sein de l’esprit humain. L’ouvrage constitue ainsi un plaidoyer en faveur d’un “retour à Aristote”, situant l’auteur dans une tradition philosophique où l’on côtoie Hel et Kojève, mais aussi Wittgenstein. Anthropologue et économiste, Paul Jorion a atteint la notoriété ces dernières années pour ses commentaires sur la crise économique.” L’ouvrage de Jorion lie donc les notions de vérité et de réalité ou plutôt de réalité et de vérité. Il fait naître la réalité avec Pythagore (Italie, Crotone, VI° siècle avant notre ère) et sa théorie des nombres (“Tout est nombre”) qui, à travers Aristote et les astronomes de la Renaissance, gouverne encore la pensée occidentale (“Tout est mathématique”). La vérité surgit au siècle suivant, V° siècle avant notre ère) quand les Sophistes prétendent tout faire croire, y compris qu’il fait nuit en plein jour. C’est faux dit Socrate et on peut le prouver. Ainsi naît la vérité. D’où l’équation vrai = réel ou réel = vrai. Ceci est l’apport occidental et européen.

(4) Mais qu’en pensaient l’Inde des védas ou la Chine du tao, du bouddhisme et du confucianisme ? Dans la pensée hindoue le problème est “Comment discriminer le spectateur du spectacle ?” (Ed. Adrien-Maisonneuve, 1946, 86 p.) C’est très exactement la question que se pose la physique quantique qui a transformé notre vie quotidienne par ses objets électroniques. La pensée chinoise ne se demande pas si les choses sont vraies ou réelles. Elles ne le sont que d’une manière transitoire car c’est l’Impermanence qui les régit. L’essentiel est de s’en servir au mieux dans l’intérêt de la personne et surtout de la société sans laquelle la personne n’est rien. La Chine peut se servir des outils occidentaux de vérité et de réalité sans cesser d’être elle-même. D’où de multiples malentendus. Ainsi la démocratie, que le monde occidental pratique d’une manière bizarre et biaisée, offre en soi peu d’attrait pour des millions de personnes chez qui l’impératif premier est de survivre et se nourrir. Certes l’économiste indien Samartya Sen voit dans la démocratie un outil fondamental de développement mais ce n’est qu’un outil. La démocratie présente de multiples aspects en dehors des démocraties représentative, directe, participative ou médiatique. On en revient ainsi à Romain Rolland : “Il faut aimer la vérité plus que soi-même et autrui plus que la vérité.”

(5) Une citation de Jaurès va nous aider : “La presse apprend à lire et plus on lit, plus on approche de la vérité.” On remarque qu’il s’agit pour lui d’un processus. La vérité est un idéal qu’on approche sans prétendre l’atteindre. A l’époque de Jean Jaurès la presse était particulièrement corrompue. C’est pourtant à travers cet outil bien imparfait qu’il voit le salut. En somme dans le désordre on va mettre un peu d’ordre. Ou pour parler d’une manière plus savante on va construire de la néguentropie (ordre) à partir de et dans l’entropie (désordre). La recherche non névrotique de la vérité répond à une construction de la néguentropie. Cela demande du temps : “Toute vérité franchit trois étapes. D’abord elle est ridiculisée. Ensuite elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant toujours été une évidence.” (Arthur Schopenhauer). Là commencent les dangers car apparaît la notion de vérité exclusive dont voici un bel exemple fourni par Stéphane Courtois (Figaro magazine 2000_03_25) 25.03.00) Les intentions de Lénine et Staline, explique-t-il, étaient peut-être bonnes mais à partir de la prise du pouvoir leur raisonnement est devenu celui de la nécessité historique. “Si nous avons pris le pouvoir, c’est que nous avions raison. Si nous avons raison c’est que nous répondons à cette nécessité historique. Si nous répondons à celle nécessité, c’est que nous pouvons et devons exterminer les personnes qui s’opposent à son développement de l’histoire.” De même pour Pythagore puis les trois monothéismes la vérité est exclusive. « Vérité exclusive » est pour eux un pléonasme.

(6) Par contre, pour moi, « vérité exclusive » est un oxymore car il y a des niveaux et des lieux différents de vérité. Pour un agriculteur ou un architecte le soleil tourne toujours autour de la terre, mais pas pour un astronome. Dans “La Norme du vrai” (Gallimard 1989) Pascal Engel, philosophe et logicien observe : “L’eau de mer est salée. C’est vrai”. Il s’agit là d’une simple assertion qui ne dit rien de vrai ou de faux sur la proposition.” Le problème est de savoir à quoi va me servir cette proposition, son utilité et non sa vérité. La vérité renvoie au vrai et le vrai c’est la réalité vécue : la réalité que je vis n’est pas celle que tu vis parce que nous sommes des personnes différentes. Le Talmud pose la question suivante : « Pourquoi disons-nous Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac et Dieu de Jacob et non pas Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ? Parce que leur perception de la divinité était personnelle et donc différente bien qu’il s’agisse du même Dieu. » Mieux vaut se passer du mot “Dieu” et proposer « propriété naturelle de l’univers » comme le fait l’astrophysicien chrétien Arnold Benz (“L’avenir de l’univers”, Ed Labor et Fides, 2004, 206 p). Il sort d’une difficulté sans résoudre les autres. Il ne parle pas de hasard mais d’auto-organisation. Avec deux éléments, un positif et un négatif de telle sorte que l’ensemble est en énergie zéro. Cette auto-organisation se déploie de manière de plus en plus complexe et aléatoire. La conscience de soi et du monde en est issue. Il n’y avait aucune chance pour qu’elle voit le jour et pourtant elle est là. Mystère. De son côté, dans “Enquête sur la vérité et l’interprétation” (Ed Jacqueline Chambon 1994) Donald Davidson, philosophe américain, mort en 2003, à 86 ans, essayait de penser l’unité profonde des évènements physiques et mentaux. Il était convaincu que liberté et déterminisme étaient compatibles. Mais nos actes s’enracinent dans des présupposés linguistiques dont nous ne sommes généralement pas conscients.

(7) Le contraire de la vérité peut être au choix le faux, le mensonge, la désinformation, le possible, le vraisemblable et même l’invraisemblable mais “Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable” (Boileau). J’examine plus loin le non-dit, le secret comme contraire de la vérité. Le vrai pose le problème du témoignage et de la sincérité. Confrontant les récits des combattants de 1914 – 1918, Jean Norton Cru a dégagé une méthodologie de la recherche du vrai, de la vérité. (Jean Norton Cru “Du témoignage” (1930 éd. JJ Pauvert Coll Libertés n° 48, 1967) “Le mélange du vrai et du faux est plus faux que le faux.” (Paul Valéry). Il y aurait donc des nuances dans le faux. Le faux le plus dangereux serait indécetable car mélangé au vrai.

(8) On se doute bien que la réalité pose autant de problèmes. L’étymologie de réel fournit une première surprise. Ce mot vient du latin res, rem “la chose, le bien matériel” et d’un indo-européen RE II “le bien, la propriété, la richesse” mais rem a aussi donné rien… ce qui n’est pas rien comme le disait Raymond Devos. Si nous nous tournons vers le madhyamihka bouddhiste (“la voie du milieu”) nous obtenons ceci :

– une chose ne peut pas exister au sens de demeurer semblable à elle-même, indépendamment des causes.

– on ne peut pas dire davantage que la chose n’existe pas sans aller à l’encontre de l’expérience quotidienne

– “exister” et ne pas exister” est une vue contradictoire, donc incorrecte.

– la négation de “exister et ne pas pas exister” est également contradictoire et incorrecte.

Alors resterait la vacuité ? Mais Nagarjuna (II° siècle) le fondateur bouddhiste indien de la voie du milieu déclare : “Le Vainqueur a dit que la vacuité est l’évacuation complète de toutes les opinions. Quant à ceux qui croient en la vacuité, ceux-là, je les déclare incurables.» (voir Madhyamaka, Wikipedia) Comprendre : ils n’ont pas encore totalement vidé leur esprit puisqu’ils croient en la réalité de la vacuité.

(9) « La Tyrannie de la réalité” (Calmann-Lévy, , 2004, 364 p) est justement le titre d’un ouvrage de Mona Chollet. Pour clouer le bec à quelqu’un, il suffit d’en appeler à la réalité. Ce que fait très bien le Medef. Ainsi du travail comme réalité incontournable mais pourquoi pas le rêve, l’imagination ou l’utopie ? On veut “faire du réel un principe intégralement hostile, antagoniste à l’être humain.” Il semble que quelque chose se soit cassée dans la relation de l’homme au monde. Pourtant la connaissance objective du réel est vouée à l’échec. Cette critique du rationalisme développée par Mona Chollet vise à réhabiliter les droits de la raison.

(10) Pour mon cerveau, la réalité se confond avec sa perception et disparaît avec elle. Mais je peux l’utiliser. D’où la force des rêves et des visions. Je puis imaginer Jésus ou la Tara verte (divinité tibétaine). La manipulation de la vision dans le bouddhisme tibétain se fait en trois temps :

a). Visualiser pendant des mois la Tara verte avec tous ses attributs afin qu’elle devienne réelle, que le disciple puisse la voir, la sentir, presque la toucher. La Tara prend une existence réelle. Des observateurs peuvent même la vérifier.

  1. b) Découvrir brutalement que la Tara verte n’est qu’une illusion, à déconstruire, à remplacer. Cette phase d’incroyance permet de se libérer de cette divinité comme des autres divinités. Dissoudre l’une, c’est dissoudre les autres.
  2. c) Ensuite on pourra réactiver la Tara verte pour trouver, en cas de besoin, refuge en elle et consolation. C’est pourquoi en Extrême-Orient on peut être, à la fois, croyant et incroyant. D’où le rôle consolateur du bouddha féminin Kuan Yin, de la Shékina dans le judaïsme, de la Vierge Marie et de Jésus dans le christianisme

(11) Revenons à l’illusion de la construction sociale de la réalité. “La réalité est une qualité”, celle des phénomènes que nous reconnaissons comme “ayant une existence indépendamment de notre volonté” et la connaissance est “la certitude que les phénomènes sont réels.” La vie quotidienne est “la réalité souveraine”. Je partage cette réalité avec d’autres personnes. Des schémas préétablis nous permettent de gérer cette connaissance. Ce qui se fait par le langage. “La société est une production humaine. La société est une réalité objective. L’homme est une production sociale.” (Peter L. Berger et Thomas Luckmann “La construction sociale de la réalité” 1966). Cette construction reste invisible. Les faits bruts existent en dehors de cette construction mais ne sont pris en compte que dans cette construction. “Si on cesse de croire que l’argent c’est de l’argent, ce n’est plus de l’argent.” Mais “un billet d’un dollar trouvé dans la rainure d’un parquet reste de l’argent”. Les objets n’existent que dans leur fonctionnalité. Les symboles ne créent pas les chats, les chiens ou les étoiles mais simplement la possibilité de faire référence aux chats, aux chiens ou aux étoiles. Les structures sociales n’existent qu’autant qu’on croit à leur utilité, à leur réalité. Quand leur autorité est discutée elles n’ont plus d’autorité. Le billet d’un dollar a de la valeur parce qu’on peut en faire quelque chose. Le pouvoir n’est pas au bout du fusil mais il appartient à l’autorité politique qui commande le soldat. Croyances et désirs viennent des comparaisons entre individus (imitation) et sont activés par les médias. “N’importe quel énoncé est une représentation et, pour être compris, il doit être compris comme représentation”. “La vérité est affaire de correspondance avec les faits.” En anglais true (“vrai”) vient comme tree (“arbre”) de l’indo-européen DEREU “bois” qui va suggérer “droiture et fiabilité”. Le français vrai vient du latin verus “vrai”, “véritable”, “réel”, “solide” même. Le fait venu de factum c’est le fait accompli, du solide lui aussi, au moins apparemment. Mais les faits ne sont pas la même chose que des énoncés vrais ou faux. (John R. Searle : “La construction de la réalité sociale”.1995)

(12). La réalité des images virtuelles est jugée comme “le meurtre de la réalité” : “…on ne sait plus quoi faire du monde réel. On ne voit plus du tout la nécessité de ce résidu, devenu encombrant.” Quand il n’y a plus de transcendance “les choses sont livrées à elles-mêmes, c’est-à-dire au destin de se reproduire indéfiniment.” Par contre le 11-septembre a signifié le retour du réel dans le triangle violence – réel – symbolique. Et ceci à travers une action terroriste. Nous disposons tous d’une énergie “capable de faire changer les formes établies”. (Jean Baudrillard, in Télérama 2006-01-18) Les faits passés ou présents ne dépendent pas de nous mais ceux à venir dépendent des grilles de décryptage que nous mettons sur ceux-là. Revenons au Tao. La Réalité est impermanence. Je la regarde dans la dialectique du yin du yang ou encore de l’entropie et de la néguentropie. L’intersection spatiotemporelle transitoire paraît solide dès que je puis la décoder, l’interpréter. Vision paradoxale.

(13) Le secret. La réalité est plus que la vérité. Le contraire de la vérité n’est pas le mensonge mais le non-dit. Vérité et mensonge appartiennent au dire. Vérité est un dire vrai et mensonge est un dire faux mais un dire tout de même. Tandis que le non-dit renvoie au secret, au caché. La réalité vraie est secrète. Mais souvent on ne le sait pas. Ainsi du conflit allopathie / homéopathie. Les allopathes rencontrent et soignent le plus souvent efficacement des malades qui leur font confiance. Et donc les autres malades, ceux qui recourent à l’homéopathie, échappent à leur réalité. Ils sont dans la catégorie du secret, du non-dit. Les allopathes disent : “L’homéopathie n’existe pas ; c’est une médecine de charlatans.” La réalité comme non-dit est quelque chose de passionnant. Murielle Magellan a publié un roman ‘Un refrain sur les murs” (Julliard 2011, 248 p). Isabelle, divorcée, deux enfants (un garçon, une fille) professeur de physique dans un collège, est une femme “sans qualités” pour reprendre dans un autre sens un titre de Robert Musil , insignifiante, apparemment sans personnalité, vaguement méprisée par sa fille, ses élèves, ses collègues. Et voici qu’entre dans sa vie, So What (Et alors ?), un artiste un peu bizarre. Murielle en décrit la trajectoire fascinante. Cela ne dure pas très longtemps, un mois d’août 1987. So what révèle Isabelle à elle-même. Mais cela ne se voit pas. Cela ne se verra jamais. Isabelle s’applique à effacer les traces de ce qui a été pour elle une révélation. Comment son secret, son non-dit peut-il parvenir à sa fille Marianne et la transformer à son tour ? C’est toute la magie du livre. On pense bien évidemment à “Sur la route de Madison” de Clint Eastwood mais aussi à “Théorème” de Pasolini. Pour qu’un secret soit révélé, échappe au non-dit, il faut un catalyseur, quelquefois très minime. C’est ainsi que les derniers survivants de la Shoah révèlent, malgré eux, à leurs enfants et petits-enfants ce qu’ils ont vécu.

Roger et Alii – Retorica – 2820 mots – 17 300 caractères – 2017-12-18

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