21 PHI Transgression Mal Daesh nov 2007 – déc 2015-12

Rédigé à la demande de Jean-Paul (27 nov 2007) puis 22 déc 2015. Roger

1. Le mot transgression vient du latin trans + gradi “marcher”, d’où le sens de “marcher de l’autre côté, traverser”, “dépasser” puis “enfreindre”. En rhétorique (1611) il avait la valeur de “digression”. En géologie (1903) c’est l’envahissement d’une terre par la mer. (D’après Alain Rey Dict. hist. langue française).

2. Le sens prégnant contient donc 1. un mouvement vers 2. une limite interdite 3. que l’on franchit. Le “mouvement vers” indique une attirance à laquelle on ne souhaite pas résister. L’orateur a envie de se livrer à une digression qui rompt l’ordre de son discours. La mer est comme personnifiée et il est impossible de s’opposer à son mouvement vers le rivage. La “limite interdite” peut désigner un tabou, une convention (l’ordre du discours) ou une protection (digue, levée de terre). Franchir cette limite c’est affronter l’inconnu et peut-être un châtiment. En rhétorique c’est la possibilité du scandale (De Gaulle s’écriant “Vive le Québec libre !”). En géologie c’est la catastrophe naturelle, l’inondation qu’on n’a pu ou su contenir. La transgression opère en morale, en métaphysique, en art, en politique etc… Son corollaire est la trahison. Le converti est l’apostat.

3. “La religion c’est ce qui donne du goût au péché.” (Barbey d’Aurevilly). Avant la transgression on est du bon côté, dans le bien mais on est attiré par l’autre côté. On franchit la limite et on atteint le mal dans ce mouvement de liberté. Mais est-ce vraiment le mal ? On le verra aux conséquences. S’il n’y en a pas c’est qu’on était victime d’un fantasme : il n’y avait pas de bon côté ni de mauvais. Il n’y avait rien. Mais ce n’est pas rien. La transgression avec son effort psychologique et son audace, étaient bien réels. Ensuite on peut :

– soit refaire ce mouvement mais il n’y a plus de transgression : il n’y a plus d’attirance, d’obstacle, ni d’effort. La vie semble avoir perdu un peu de son piment.

– soit se laisser attirer ou chercher un autre territoire à atteindre, donc chercher une nouvelle transgression.

Rabbi Akiba un maître du judaïsme pose le problème de la liberté et du libre arbitre en une formule lapidaire : “Tout est prévu mais la permission est donnée”. La possibilité de la transgression est donnée et c’est un attribut de l’homme qui le différencie des anges, attribut dont ils sont jaloux car l’homme “ressemble” ainsi à Dieu et possède ainsi, en lui- même, un fragment de divinité..

Les gnostiques ont exploré cette liberté quand ils réhabilitaient les grandes figures maudites : Caïn, Sodome, Coré, Judas. La réhabilitation de ce dernier à travers la publication récente en format de poche de l’évangile de Judas a été accompagnée d’une grande polémique. Cette révélation est apparue hautement transgressive, presque autant que l’hypothèse d’un Jésus né bâtard à la suite du viol de sa mère par un voisin (possible) ou par un centurion romain (improbable, compte tenu des sentiments nationalistes d’une famille qui ne se commettait pas avec l’occupant). On sait le scandale provoqué par les amours réelles ou supposées de Jésus et de Marie-Madeleine et plus encore la fin calme et heureuse de Jésus au Cachemire.

4. La transgression pose le problème du Mal, par rapport à ce que l’on juge être un bien ou le bien (la Vérité). La loi, les interdits, les tabous limitent la liberté d’action. Quand la loi est tyrannique, ceux qui la transgressent deviennent des héros (Robin des bois, Zorro). Les mythes de Prométhée (volant le feu aux dieux pour le donner aux hommes) ou d’Adam (goûtant au fruit défendu) posent plus de problèmes. La transgression peut-être progression ou régession selon le gain ou la perte qui en résulte. Transgresser l’interdit du meurtre ou de l’inceste est une régression. Pratiquer des dissections au XVI° siècle était une progression. Le progrès scientifique repose bien souvent sur la transgression des idées reçues. Faust vend son âme au diable pour obtenir la jeunesse et/ou la connaissance. : figure transgressive par excellence. Ici la jeunesse se confond avec la connaissance. Le désir constant de la connaissance est peut-être le gage d’une jeunesse continue.

5. Le Mal naît-il avec la transgression ? Probablement pas puisqu’on est attiré par un autre rivage interdit et qui donc existe avant qu’on franchisse la frontière. Selon Hobbes la loi fait la distinction entre le bien et le mal et définit ainsi par elle-même la frontière à ne pas franchir. Mais on peut dire aussi que le mal précède la loi qui est faite pour nous en protéger. Kierkegaard nomme “peccabilité” cette malignité antérieure et fondamentale. Bakounine dira que le mal se situe dans l’interdit qui brise le mouvement du désir. Le désir brise l’interdit et découvre la liberté, ses joies, ses peines et ses dangers. Quand l’interdiction est pensée comme atteinte à la liberté, la transgression sera jugée bonne et on approuvera la désobéissance d’Adam qui ouvre le champ de la liberté humaine. Avec Spinoza on peut refuser l’illusion de la liberté et l’interprétation du mal comme châtiment d’une faute.

6. La culture est un effort pour gérer par les interdits la fascination humaine pour ce qui est au-delà du défendu. Celui qui interdit a renoncé à convaincre par la raison. Dès lors il laisse penser que le mal n’est pas forcément mauvais puisqu’il est séduisant. Il faudrait laisser faire l’expérience de la transgression par une sorte de vaccination morale. “Il est interdit d’interdire” est devenu a posterori le slogan majeur qu’il n’était pas en mai 68. Mais il n’est pas interdit d’informer, de débattre, de conseiller et d’aider à refranchir la frontière dans l’autre sens, bref d’autoriser et de pratiquer un apprentissage de la liberté. C’est l’interdiction qui provoque la transgression en peignant de couleurs séduisantes la rive d’en face.

7. Voir l’objet défendu suscite le désir de transgresser l’interdit. La jeune femme de Barbe-Bleue veut ouvrir la seule porte qui lui soit interdite. Ce qui lui signifie sa soumission et justifie sa révolte note Bakounine. Il est vrai que l’époux avait quelque chose à cacher. Chercher à savoir c’est aller vers une vérité. Dieu avait-il quelque chose à cacher à Adam ? Il lui proposait le bonheur dans la soumission, le bonheur des anges. Mais ceux-ci ne connaissent pas la liberté. Et pour une fois Dieu créait une créature à son image, capable donc de liberté. Et pour cela il fallait poser une interdiction à transgresser éventuellement mais de toute manière signe de liberté : Adam était libre de transgresser ou de ne pas transgresser. C’est ainsi que le mal est inscrit comme possibilité dans la liberté humaine.

8. Pour Spinoza la liberté au sens du libre arbitre n’existe pas. C’est une illusion née de l’hésitation avant l’action. La mort n’est pas le châtiment de la transgression mais un effet naturel ; « L’interdiction du fruit de l’arbre consistait seulement dans la révélation faite à Adam des conséquences mortelles qu’aurait l’ingestion de ce fruit ; c’est ainsi que nous savons par la lumière naturelle qu’un poison donne la mort » Spinoza, Lettre à Blyenbergh (XIX). Le fruit n’est pas “défendu” ; il est simplement dangereux, créateur d’allergie (Gilles Deleuze, “Spinoza, philosophie pratique” p. 46) Dieu n’est rien d’autre que la nature. Il faut abandonner la liberté de choix, un Dieu anthropomorphique et le concept de mal.

9. L’homme est un animal social qui construit la société où il vit. C’est à la fois indispensable et intolérable. Tout se passe, explique Georges Bataille « comme si l’homme avait en une fois saisi ce qu’a d’impossible la nature (…) exigeant des êtres qu’elle suscite de participer à cette rage de détruire qui l’anime et que rien n’assouvira… La possibilité humaine dépendit du moment où, se prenant d’un vertige insurmontable un être s’efforça de répondre non » (“Erotisme” coll 10/18, p 68, 69). Alors que, selon lui, l’animal ne connaît pas d’interdit, il y a des femmes défendues, des aliments défendus, des vêtements défendus… L’horreur du cadavre et des excréments que ne connaît pas l’enfant est le produit d’une socialisation moralisatrice. La nature fait honte : « L’horreur du cadavre n’est pas seulement liée à l’anéantissement de l’être, mais à la pourriture qui rend les chairs mortes à la fermentation générale de la vie » (Page 62) « Dans cette représentation, l’horreur de la honte se liait en même temps à notre naissance et à notre mort » page 63). On parle de “parties honteuses” mêlant ainsi ordure, obscène, mort et sexualité, ce qui culmine dans l’excision. Ainsi on a séparé le profane et le sacré. Les interdits préservent le monde profane des excès de violence naturelle est rendent possibles le travail, la production, l’épargne et la sécurité. Mais il faut bien organiser la transgression sous peine de voir le système exploser. «La transgression organisée forme avec l’interdit un ensemble qui définit la vie sociale » (page 72). D’où la prostitution sacrée, les sacrifices humains, les orgies, les excès de toutes sortes, les fêtes trangressives (carnaval…) etc. (voir Chap XII). Georges Bataille montre que le mal est entré dans le monde avec les monothéismes. La transgression n’est plus expérience du Sacré mais manifestation de Satan et du Mal. Il ne reste plus que l’opposition binaire du Bien et du Mal. Mais la trangression reste présente et prend des formes sauvages pour l’individu (conduites à risques) et la collectivité (terrorisme).

(D’après – pour les paragraphes 4 à 9 – une dissertation du site : http://www.philophil.com/dissertation/mal/transgression_et_ mal.htm)

10. Depuis le marquis de Sade la transgression fascine et s’est démocratisée grâce aux moyens de communication et au net. D’où la prolifération des aberrations sexuelles et criminelles. Dans son terrifiant “Eyes wide shut” (le yeux grands fermés) Stanley Kubrick montre comment voulant découvrir un secret de la haute société, son héros tombe dans une orgie criminelle. Il en ressort profondément perturbé et transformé. Il retrouve un nouvel équilibre conjugal à travers cette purification radicale que procure la traversée du mal. Il faut évoquer les pédophiles, les cannibales modernes, les tueurs en série ou les tueurs de masse, malades qu’on ne peut priver de leur seul bien, leurs actes, malades qu’il faut punir puis soigner. Il faut évoquer les cultes sataniques et blasphématoires, les chapelles incendiées en Bretagne. La transgression entraîne le châtiment mais elle l’appelle aussi dans une conduite sado-masochiste. Une transgression apparemment anodine peut mener à la mort (cf la chanson “Monsieur William”).

11. Joseph Conrad, dans « Au cœur des ténèbres » (1899) « relate le voyage de Charles Marlow, un jeune officier de marine marchande britannique, qui remonte le cours d’un fleuve au cœur de l’Afrique noire. Embauché par une compagnie belge, il doit rétablir des liens commerciaux avec le directeur d’un comptoir au cœur de la jungle, Kurtz, très efficace collecteur d’ivoire, mais dont on est sans nouvelles. Le périple se présente comme un lent éloignement de la civilisation et de l’humanité vers les aspects les plus sauvages et les plus primitifs de l’homme, à travers à la fois l’enfoncement dans une nature impénétrable et potentiellement menaçante, et la découverte progressive de la fascinante et très sombre personnalité de Kurtz. » (…) Le film Apocalypse Now de Coppola transpose le récit dans le contexte de la guerre du Viêt Nam, avec des éléments du roman L’Adieu au roi (1969) de Pierre Schoendoerffer (John Milius, qui a réalisé en 1989 une adaptation cinématographique de ce dernier roman, fut aussi le scénariste d’Apocalyse Now)6. La trame (un bateau remontant une rivière au cœur de la jungle) et les thèmes abordés (la « déshumanisation » de l’homme au fur et à mesure qu’il remonte le fleuve) sont identiques. Le personnage interprété par Marlon Brando s’appelle d’ailleurs Kurtz. La télévision a donné une adaptation plus fidèle au texte en 1994 par Nicolas Roeg avec Tim Roth, John Malkovich, Isaach de Bankolé et James Fox.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Au_cœur_des_ténèbres

Coppola dans « Apocalypse Now » se demande qui fait le Mal ? le colonel Kurtz qui fut un brillant officier ou les autorités politiques et militaires qui l’ont conduit à cet état de déréliction dans cette trangression majeure que fut le meurtre de masse dans la guerre du Viêt Nam. Même chose pour la guerre d’Algérie. Même chose enfin pour des génocides comme celui des Herero (Namibie 1904), l’Arménie (1915), la Shoah (1939 – 1945), l’Indonésie (1965), le Cambodge (1975 – 1979), le Rwanda (1994). A chaque fois les responsables directs et leurs donneurs d’ordre se sont placés « hors humanité ». Dans des sociétés primitives le problème est de réinsérer les coupables dans l’humanité. Mais dans nos sociétés modernes que faire devant ce type de transgression majeure ? La question reste sans réponse autre que la vengeance désordonnée.

12. Le GIA algérien (1991 – 2000) présente tous les traits de férocité que l’on va retrouver dans Daesh avec des transgressions majeures faites au nom d’Allah :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_civile_algérienne

https://fr.wikipedia.org/wiki/Groupe_islamique_armé

Daesh embrigade des repris de justice repentis ou de jeunes idéalistes pervertis par Internet et les réseaux sociaux. L’allégeance à un Allah sans consistance théologique leur ouvre la voie à la transgression majeure, celle d’une volonté de puissance où AK-47 à la main ; ils donnent la mort au maximum de personnes en échange de leur propre vie. On croit que « morte la bête, mort le venin » mais c’est faux. Le complexe d’Erostrate fonctionne à plein. Ils obtiennent la gloire post mortem. La solution n’est donc pas de les satisfaire dans un déluge de fer et de feu mais de s’en emparer vivants. Car leur vraie punition serait leur réinsertion dans une humanité qui leur ferait prendre conscience de leur déréliction. Nos sociétés ont suffisamment pratiqué religions et sciences humaines pour trouver les personnels qui sauraient les retourner. Sans doute seraient-ils enfermés à vie, sans possibilité d’être libérés mais au moins auraient-ils la chance de pouvoir se repentir sans que nos sociétés se salissent davantage les mains. Ainsi se purge-t-on collectivement du Mal venu d’une transgression majeure.

13. En art et dans son marché, la transgression est constante et créatrice. Une école littéraire et artistique ne se pose qu’en s’opposant, en brisant les lieux communs. C’est ainsi que la peinture s’épure en abandonnant le figuratif, sous les coups d’une marché de al’art qui s’en détourne après l’invention de la photographie pour s’intéresser à de nouveau artistes qui écoutent leur vérité intérieure, épurent leur production de plus en plus abstraite pour arriver aux mystiques surfaces blanches de Malevitch.

La Sécession viennoise à la charnière des XIX° – XX° siècles va représenter ce qui était le plus intime et interdit d’évoquer. C’est rejoindre ainsi “La création du monde” de Courbet, transgression finalement avouée qui fait passer certains sujets de la pornographie honteuse à l’érotisme triomphant dans une découverte d’un sacré qui unit l’amante et la mère.

14. La transgression en politique et ailleurs. Changer de camp politique ou économique est ressenti comme une trahison. Elle est quelquefois nécessaire comme le juge Pierre Vidal-Naquet évoquant “le bon usage de la trahison” en ce qui concerne l’historien Flavius Josèphe, “juif et citoyen romain”, auteur en grec de “La guerre des Juifs contre les Romains” . A quelqu’un qui lui reprochait son comportement de “girouette” Edgar Faure rétorquait que c’était le vent qui tournait, pas la girouette, les circonstances, pas l’homme politique qui s’y plie sagement. En économie politique, le libéralisme sera le bien par rapport au socialisme qui sera le mal. Et inversement le socialisme sera le bien par rapport au libéralisme qui sera le mal. Passer de l’un à l’autre c’est être attiré par l’autre au point de franchir la frontière. On peut naturellement s’en approcher parce qu’on la franchit des yeux et non physiquement. On va donc vouloir importer dans son camp des valeurs qui paraissent bonnes dans le camp d’en face afin d’améliorer le sien. On parlera par exemple d’économie sociale de marché, dans laquelle “économie de marché relève du libéralisme et “sociale” du socialisme. D’où “l’économie sociale de marché”, transgression majeure aux yeux des opposants à la Constitution européenne et au mini-Traité (2005). Le cynique dit, pour justifier la transgression en politique, “On ne fait pas d’omelette sans casser les œufs” ou “La fin justifie les moyens” Mais qui justifie la fin sinon les moyens employés, disait Camus. En somme on ne transgresse pas n’importe quoi, n’importe quand, n’importe où, ni n’importe comment, ni avec n’importe qui. C’est enfin, pour terminer sur une note plus souriante, le problème de l’histoire drôle transgressive qui peut tomber à plat et faire scandale

Roger et Alii

Retorica

(2 760 mots, 17 100 caractères)

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