22 POE anaphore efficacité 2012 – 2015

En 2008 Retorica avait publié un article sur l’anaphore classé en poésie (22 POE). L’actualité inciterait à le compléter et  le classer en rhétorique (28 RHE) (2012). En fait, pas du tout ! C’est la réflexion d’Annie, placée ici en fin de fichier, qui est éclairante : elle évoque le « souffle épique de Hollande » et « c’était apparemment comme un grand emportement, pas loin des vaticinations : l’enthousiasme, en somme ! ». Or l’enthousiasme c’est la prise de possession par un Dieu. D’ailleurs quand on rédige un poème en 40 mots, il est très fréquent et très commode de recourir à l’anaphore. Roger (17 oct 2015)

1. L’anaphore est une répétition en début de verset alors que la rime est une répétition en fin de vers. L’une et l’autre contribuent à créer l’émotion poétique. La plus célèbre des anaphores est celle de Jésus dans le sermon des Béatitudes où “Heureux les pauvres en esprit” est répétée neuf fois (Mat 5,3 etc.. trad Bible de Jérusalem). Cette anaphore pose un problème de traduction (voir § 8) 

2. Etymologie  et définition. L’anaphore est un mot féminin d’origine grecque créé au XVI° siècle. Sa composition est proche de celle de métaphore . Dans les deux terme on trouve la finale –phoros “transport”. Meta – signifie “au delà” tandis que ana- est un préfixe  d’origine indo-européenne (AN- I) qui peut avoir trois sens : “de bas en haut”, “en arrière”, “en sens inverse, contre”. D’où le gotique ana “contre” et anarchie (refus du commandement). En grec et en latin  anaphora désignait, en astronomie, l’ascension des étoiles et en rhétorique la répétition d’un mot en tête de phrase ou de vers comme si le sens montait. Pierre Fontanier, rhétoricien du XVIII° siècle la définit : “Répétition du même mot en tête des phrases ou de membres de phrase. Il y a une anaphore dans ces vers de Delille : Tendre épouse, c’est toi qu’appelait son amour, Toi qu’il pleurait la nuit, toi qu’il pleurait le jour, Géorg. liv. IV.”. L’anaphore relève des figures de la répétition et plus précisément des figures de syntaxe. Voir RHE_12_2006_12_15_syntaxe où elle ne figure pas par simple oubli de ma part.  Fontanier ajoute qu’elle permet l’expression plus forte et plus énergique de la passion”. Elle pourrait donc  figurer en RHE_figures_31_2008_12_15 passion. Elle présente  une émotion très forte. 

3. L’anaphore, tremplin à la création. L’anaphore a mauvaise presse près de certains professeurs de français : des élèves identifient trop facilement des anaphores et ne savent pas aller plus loin. Pour découvrir les vertus des anaphores il faut les utiliser en expression personnelle, comme du reste toutes les autres figures de style. Pascale écrit au sujet de Retorica (mail du 7 juillet 2008) : “... la littéraire en moi se régale de cette très saine stimulation de mes neurones, confrontés à d’autres sujets que l’apprentissage de la lecture. Et puis, parfois, ça me sert à envisager sous un autre angle l’approche littéraire avec les petits ou la philo. Je pense à ta fiche :  » Pour une pédagogie du parallèle ».

Je viens de décrocher mes affichages de l’année et, parmi eux cet écrit spontané de mes CP/CE1 qui m’avait « soufflée ». Je n’avais fait que transcrire les phrases de chacun et j’imagine ce qu’aurait pu donner la rencontre sur le sujet avec une classe de terminale L…..une piste à suivre avec mes GS l’an prochain.

Ce jour là, lorsque nous avons cherché de quoi parler dans le texte collectif, une majorité d’enfants a voulu écrire sur l’amour. La maîtresse a juste transcrit ce que chacun disait, comme ça venait…..”

L’amour

L’amour est doux et tendre.

L’amour est très joli.

Il touche le vent.

L’amour est une faveur très douce.

L’amour est chaud.

L’amour est froid.

L’amour est gentil.

L’amour est familial.

L’amour est fabuleux.

L’amour fait des bébés.

L’amour aime jouer.

Il est aussi important.

Sans l’amour, on ne peut pas rire.

L’amour fait rougir.

L’amour fatigue.

L’amour est personnel.

Il peut être un secret.

On peut écrire l’amour.

L’amour crie.

En amour, il faut être solidaire.

On peut parler de l’amour.

L’amour est beau.

Parfois, l’amour fait des surprises.

Avant de faire l’amour, il faut apprendre.

L’amour fait des fleurs.

L’amour fait des flammes.

L’amour est vache.

L’amour est un prince.

L’amour conquiert l’esprit.

L’amour est comme un dieu.

L’amour est saint esprit.

L’amour est propre.

L’amour parle avec joie.

L’amour est joyeux.

(texte collectif des CP/CE1 jeudi 24 novembre 2005)

4. Roger : “L’effet est saisissant. Ce texte est construit selon le procédé de l’anaphore qui est probablement le procédé le plus ancien et le plus efficace pour produire de la poésie. Chacune de ces phrases est un lieu commun dont l’origine est quelquefois immédiatement identifiable (“L’amour est saint-esprit”). Mais les lieux communs individuels deviennent un texte libre original et plein de profondeur. Une belle réussite.

Ce texte m’a rappelé autre chose. Vers 1971 le dessinateur Kim avait publié pour le Daily Mail une délicieuse série de quarante petites planches intitulées “Love is”. Elle était déclinée au féminin et au masculin. Voici la traduction des premières planches :`

“L’amour, c’est garder sa voix sur une bande magnétique quand il est parti au loin.

L’amour, c’est éliminer les photos de votre ancienne copine.

L’amour, c’est lécher les timbres pour les lettres qu’il envoie.

L’amour, c’est écraser votre tube de dentifrice avec les mêmes gestes que lui.

L’amour, c’est le plus grand sentiment que vous pouvez sentir.

L’amour, c’est s’assurer que sa voiture fonctionne bien.

L’amour, c’est ne pas lire le journal pendant le petit déjeuner.

L’amour, c’est laver la vaisselle quand c’est votre tour.

L’amour c’est la faire danser.

L’amour, c’est montrer sa photo aux copains.

L’amour, c’est sauter ensemble dans une flaque d’eau. 

L’amour, c’est quand rien au monde ne peut vous faire changer d’avis.

L’amour, c’est quand vous dites seulement ce que vous pensez. 

L’amour, c’est de ne pas penser aux autres garçons.

L’amour, c’est de mettre derrière les oreilles le parfum qu’il préfère.

L’amour, c’est de lui servir un bon grog par une nuit froide.

L’amour, c’est de lui laisser des petits mots d’amour. 

L’amour, c’est de lire ensemble vos horoscopes chaque matin.

L’amour, c’est de lui acheter un manteau très chaud pour l’hiver. 

L’amour, c’est de boire un chocolat chaud au coin du feu.

L’amour, c’est de faire ensemble un bonhomme de neige.”

etc… etc… et la dernière :

“L’amour, c’est d’aller voir un film qu’il ne connaît pas alors qu’il l’a vu deux fois.”

Les deux textes peuvent être mis en parallèle et déclencher chez des élèves de tous degrés (jusqu’en BTS) des réflexions très fécondes, des essais etc…

5. L’anaphore et les répétitions dans les ateliers d’écriture. D’après le poète Michel Deguy la répétition est à la base de la poésie.  L’anaphore est donc une répétition au début d’un vers et la rime une répétition à la fin du vers.   Voir POE_versification_2008_01_15_règles. Dans le cas des ateliers d’écriture préparatoires à des sessions de slam on peut proposer des consignes d’anaphore, de rimes internes ou finales. Ce qui constitue une aide très utile. Voir POE_Slam_2008_12_02_reperes. On dit que la poésie est intraduisible mais si les rimes sont le plus souvent intraduisibles, les anaphores fonctionnent très bien dans une traduction. Voir § 7 poème de Thomas Hood.

6. Combinaisons anaphores et rimes. Voici un poème à la fois très simple et très subtil de Victor Hugo. Il mêle habilement anaphores et rimes.

Chanson

Les hirondelles sont parties.

Le brin d’herbe a froid sur les toits ;

Il pleut sur les touffes d’orties.

Bon bûcheron, coupe du bois.

Les hirondelles sont parties.

L’air est dur, le logis est bon.

Il pleut sur les touffes d’orties.

Bon charbonnier, fais du charbon.

Les hirondelles sont parties.

L’été fuit à pas inégaux ;

Il pleut sur les touffes d’orties.

Bon fagotier, fais des fagots.

Les hirondelles sont parties.

Bonjour, hiver ! bonsoir, ciel bleu !

Il pleut sur les touffes d’orties.

Vous qui mourez, faites du feu.

(Ecrit le 27 septembre 1853, non publié du vivant de Hugo, intégré dans “L’art d’être grand-père”, première édition 1877)

7.  Voici un poème de Thomas Hood (Londres, 1789-1845) qui multiplie la même anaphore en tête et au milieu des vers.

November (1844)

No sun – no moon! 

No morn – no noon – 

No dawn – no dusk – no proper time of day. 

No warmth, no cheerfulness, no healthful ease, 

No comfortable feel in any member – 

No shade, no shine, no butterflies, no bees, 

No fruits, no flowers, no leaves, no birds! – 

November!

et sa traduction automatique,

Novembre

Par Thomas Hood

Pas de soleil – pas de lune! 

N ° matin – pas de midi — 

N ° aube – pas de crépuscule – pas de bon moment de la journée. 

Pas de chaleur, pas de bonne humeur, pas de facilité sains, 

Pas de se sentir confortables dans l’un des membres — 

Pas de l’ombre, pas d’éclat, pas de papillons, pas les abeilles, 

Pas de fruits, pas de fleurs, pas de feuilles, aucun oiseau! — 

Novembre!

La version longue est plus oppressante : 

No !  

No sun–no moon!

No morn–no noon!

No dawn–no dusk–no proper time of day–

No sky–no earthly view–

No distance looking blue–

No road–no street–no « t’other side this way »–

No end to any Row–

No indications where the Crescents go–

No top to any steeple–

No recognitions of familiar people–

No courtesies for showing ’em–

No knowing ’em!

No traveling at all–no locomotion–

No inkling of the way–no notion–

« No go » by land or ocean–

No mail–no post–

No news from any foreign coast–

No Park, no Ring, no afternoon gentility–

No company–no nobility–

No warmth, no cheerfulness, no healthful ease,

No comfortable feel in any member–

No shade, no shine, no butterflies, no bees,

No fruits, no flowers, no leaves, no birds–

November!

8. Heureux les pauvres d’esprits ou En marche les humiliés du souffle. L’anaphore permet donc de transmettre une émotion d’une langue à l’autre. La même anaphore  évangélique est traduite différemment par André Chouraqui : “En marche les humiliés du souffle ! Oui, le royaume des ciels est à eux !” Explication : “En marche, hébreu ashréi : le mot évoque la rectitude de l’homme en marche sur une route qui va droit vers IHVH. “les humiliés du souffle” le sens réel  de l’expression “les pauvres en esprit” a été éclairé” et confirmé par les manuscrits de la mer Morte.” ( La Bible Chouraqui, Desclée de Brouwer, 1985) On admettra aisément que le “En marche…”, fidèle au mot original hébreu, répété neuf fois est plus dynamique que le statique “Heureux…”  Chouraqui s’appuie sur l’idée que le texte de Matthieu écrit en grec renvoie à un original hébreu 

9. La campagne présidentielle de 2012 a été marquée par le débat Sarkozy – Hollande du 2 mai et son anaphore désormais célèbre. François Hollande prétend qu’elle lui est venue spontanément. C’est possible tant la passion contenue sait se frayer son chemin à travers les mots. Sarkozy vient d’évoquer un Président qui « doit être en première ligne ». Hollande lui répond :  

« Moi, président de la République, je ne serai pas le chef de la majorité, je ne recevrai pas les parlementaires de la majorité à l’Elysée.

Moi, président de la République, je ne traiterai pas mon Premier ministre de collaborateur.

Moi, président de la République, je ne participerai pas à des collectes de fond pour mon propre parti dans un hôtel parisien.

Moi, président de la République, je ferai fonctionner la justice de manière indépendante […]

Moi, président de la République, je n’aurai pas la prétention de nommer les présidents des chaînes publiques […]

Moi, président de la République, je ferai en sorte que mon comportement soit à chaque instant exemplaire.

Moi, président de la République, j’aurai aussi à cœur de ne pas avoir de statut pénal du chef de l’Etat, je le ferai réformer. […]

Moi, président de la République, je constituerai un gouvernement qui sera paritaire. […]

Moi, président de la République, il y aura un code de déontologie pour les ministres […]

Moi, président de la République, les ministres ne pourraient pas cumuler leurs fonctions avec un mandat local. […]

Moi, président de la République, je ferai un acte de décentralisation. […]

Moi, président de la République, je ferai en sorte que les partenaires sociaux puissent être considérés. […]

Moi, président de la République, j’engagerai de grands débats, on a évoqué celui de l’énergie. […]

Moi, président de la République, j’introduirai la représentation proportionnelle pour les élections législatives. […]

Moi, président de la République, j’essaierai d’avoir de la hauteur de vue. […] »

La réponse ironique de Nicolas Sarkozy signe sa future (courte) défaite : « Vous venez de nous faire un beau discours, on en avait la larme à l’œil ». Mais le cœur n’y est plus. Cette longue anaphore a aussi valeur d’engagement. On pourra l’opposer à François Hollande s’il en dévie pendant son quinquennat. 

On consultera avec profit les deux liens suivants :

http://passouline.blog.lemonde.fr/2012/05/03/de-lefficacite-de-lanaphore/

http://blog.veronis.fr/2007/05/texte-mesure-lanaphore-1.html

10. Casimir (11 mai 2012) : excellent développement // Il aurait suffi que Sarkozy interrompe son déploiement pour que l’anaphore de Hollande s’effondre, peut-être. Roger (11 mai) : Tu ouvres une piste intéressante. Jean-Yves évoque de son côté une épiphore de Sarkozy qui suit cette anaphore. Je lui demande la citation exacte. Jean-Yves (11 mai) : Et l’épiphore ? Sarko en a fait une très belle en réponse … Roger : Tu peux me signaler où, la citation ? J’avoue que j’ignorais l’existence de cette aimable figure de style. Jean-Yves (14 mai) : (…)Bon, en réponse à ta question, les épiphores ou plutôt l’épiphore de Sarkozy (c’est à la radio où l’on signalait cela que d’ailleurs j’ai appris ces deux termes d’ana/épiphore. A mon âge, il était temps, je ne consulte pas assez retorica. 

De mémoire, ce ne sont pas les paroles ni les exemples exacts, mais l’esprit y est :

On m’a accusé d’être un Franco, un dictateur. Mais je vous rappelle que j’ai pratiqué l’ouverture avec des ministres de tous bords : est-ce le fait d’un dictateur, cela ? J’ai nommé un socialiste au FMI, est-ce le fait d’un dictateur, cela ? J’ai mis à la tête du conseil constitutionnel  un socialiste, est-ce le fait d’un dictateur, cela ?  J’ai etc.etc., est-ce le fait d’un dictateur, cela ?   Il a répété cela plusieurs fois en fin de phrase, ce qui correspond, si j’ai bien compris, à une épiphore. Du moins, tel était l’avis des commentateurs radio. Roger (14 mai) : Bien. J’ai découvert au passage que l’épiphore correspondait à une baisse de tension : on s’excuse, on se défend… L’article Wikipedia donne cet exemple canonique :

« […] On s’ennuie de tout, mon Ange, c’est une loi de la Nature ; ce n’est pas ma faute.
Si donc je m’ennuie aujourd’hui d’une aventure qui m’a occupé entièrement depuis quatre mortels mois, ce n’est pas ma faute.
Si, par exemple, j’ai eu juste autant d’amour que toi de vertu, et c’est sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un ait fini en même temps que l’autre. Ce n’est pas ma faute.
Il suit de là, que depuis quelque temps je t’ai trompée : mais aussi, ton impitoyable tendresse m’y forçait en quelque sorte ! Ce n’est pas ma faute.
Aujourd’hui, une femme que j’aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n’est pas ma faute.
Je sens bien que te voilà une belle occasion de crier au parjure : mais si la nature n’a accordé aux hommes que la constance, tandis qu’elle donnait aux femmes l’obstination, ce n’est pas ma faute.
Crois-moi, choisis un autre amant, comme j’ai fait une autre maîtresse. Ce conseil est bon, très bon ; si tu le trouves mauvais, ce n’est pas ma faute.
Adieu, mon ange, je t’ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret : je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n’est pas ma faute.[…] »

— Choderlos de Laclos, Les liaisons dangereuses, lettre CXLI

Jean (11 mai) : Vive l’anaphore ! Roger (12 mai) : … à laquelle il faut ajouter l’épiphore. Jean (12 mai) : P.S. Vive les tropes, vive l’épiphore (que je ne connaissais pas trop!) Je dois beaucoup à l’anacoluthe… Merci.

Je recherche

« ya pas mèche

ya pas mèche

ya pas méchanceté de ma part »

Si tu as des pistes.

Roger (12 mai) : A mon avis, c’est un simple jeu de sonorités. 

Mais avec un changement plaisant de sens, d’où contraste, d’où (sou)rire. 

J’en parle dans www.retorica.info, chap 28 RHetorique, figures de sonorités.

J’y ai placé un traité de rhétorique de mon cru. 

Evitons les termes barbares, très fatigants !

(note de 2015 : il s’agirait en fait d’un zeugma, d’un attelage)

Annie (11 mai) : A propos du souffle épique de Hollande : Dans le documentaire de S. Moati diffusé dès le lundi post-électoral, on voit Hollande rejoindre ses soutiens dans la loge immédiatement après le débat : il leur confie qu’il ne savait pas quand il n’aurait plus d’idée – c’était apparemment comme un grand emportement, pas loin des vaticinations : l’enthousiasme, en somme !

Roger et Alii

Retorica

(2.860 mots, 17.000 caractères)

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