22 POE Baudelaire Bénédicta Laquelle est la vraie ?

 

Le texte et son commentaire sont lisibles par le lien suivant :

http://www.retorica.fr/Retorica/25-rec-recits-generalites-trois-sujets-1996/

Je les redonne ici l’un et l’autre. Roger

 

Baudelaire Bénédicta Laquelle est la vraie ?

J’ai connu une certaine Bénédicta, qui remplissait l’atmosphère d’idéal, et dont les yeux répandaient le désir de la grandeur, de la beauté, de la gloire et de tout ce qui fait croire à l’immortalité.

Mais cette fille miraculeuse était trop belle pour vivre longtemps ; aussi est-elle morte quelques jours après que j’eus fait sa connaissance, et c’est moi-même qui l’ai enterrée, un jour que le printemps agitait son encensoir jusque dans les cimetières. C’est moi qui l’ai enterrée, bien close dans une bière d’un bois parfumé et incorruptible comme les coffres de l’Inde.

Et comme mes yeux restaient fichés sur le lieu où était enfoui mon trésor, je vis subitement une petite personne qui ressemblait singulièrement à la défunte et qui, piétinant sur la terre avec une violence hystérique et bizarre, disait en éclatant de rire :

– C’est moi la vraie Bénédicta ! C’est moi, la fameuse canaille ! Et pour ta punition de ta folie et de ton aveuglement, tu m’aimeras telle que je suis !

– Mais, moi, furieux, j’ai répondu : – Non ! non ! non ! Et, pour mieux accentuer mon refus, j’ai frappé si violemment la terre du pied que ma jambe s’est enfoncée jusqu’au genou dans la sépulture récente et que, comme un loup pris au piège, je reste attaché, pour toujours peut-être, à la fosse de l’idéal.

Charles Baudelaire (1821 – 1867) Petits poèmes en proseou Le Spleen de Paris1869.

 

Vous ferez de ce texte un commentaire composé. Vous montrerez par exemple comment, dans cette fable macabre, s’exprime l’ambiguïté des rapports que le poète entretient avec l’idéal.

 

 

Correction du sujet II Baudelaire “Bénédicta : Laquelle est la vraie”

Code de correction 0 = introduction(s) et 9 = conclusion(s)

0.Introduction.Poème en prose à la fois fantastique et allégorique « Laquelle est la vraie ? » n’est pas facile à comprendre. Le narrateur enterre la bonne Bénédicta puis voit en surgir une autre toute différente… Bénédicta signifie « qui donne des bénédictions, qui porte chance »… Nous étudierons le récit lui-même, dans son invention étrange et fantastique puis les rapports entre les deux personnages, enfin les significations possibles de cette fable macabre.

 

1.0 Intéressons-nous au récit lui-même.

1.1 Une ambiance sinistre baigne la scène. La « fille miraculeuse », « trop belle pour vivre longtemps » est donc marquée par un destin tragique. Son ami, le narrateur, lui rend les derniers devoirs avec un soin particulier : « bois parfumé et incorruptible comme les coffres de l’Inde. »

1.2 Mais la tombe est l’objet d’une scène singulière et indécente. C’est d’abord la « petite personne » qui piétine « la terre avec une violence hystérique et bizarre ». Le narrateur n’est pas en reste car lui aussi frappe la terre si violemment que sa jambe s’enfonce « jusqu’au genou dans la sépulture récente ». Pire : il ne peut pas se dégager et le récit l’abandonne à son sort.

1.3 Le récit est surtout marqué par un dialogue fantastique. Bénédicta est à peine enterrée qu’elle reparaît. Elle s’exprime dans un langage vulgaire et violent (« C’est moi, la fameuse canaille ! »). Ce qui déclenche étrangement la colère du narrateur et un geste qui lui est fatal : « je reste attaché, pour toujours peut-être, à la fosse de l’idéal. »

1.9 On ne se bat pas sur les tombes. Sauf dans les cauchemars. Et ce récit a toutes les apparences d’un mauvais rêve.

 

2.0 Qui sont ces personnages ?

2.1 Il y a incontestablement un mystère Bénédicta. La première Bénédicta exerce une influence bénéfique : elle est silencieuse ; seuls ses yeux semblent vivre répandant « le désir de la grandeur, de la beauté, de la gloire et de tout ce qui fait croire à l’immortalité ». Le rythme ternaire (« grandeur »/ »beauté »/ « gloire ») évoque une marche vers l’absolu. C’est manifestement la Muse inspiratrice du narrateur, du poète. Mais leur amour est brisé par la mort « quelques jours après » qu’il l’a rencontrée. Son chagrin ne peut se traduire que par la richesse de la bière.

2.2 La seconde Bénédicta surgit aussitôt après la mort de la première et elle émerge même de la terre puisque les yeux du narrateur « restaient fichés sur le lieu où était enfoui (son) trésor ». La première était calme et douce, la seconde fait preuve d’une « violence hystérique et bizarre ». La première était silencieuse donc polie. La seconde est vulgaire et s’impose sans ménagement au narrateur dont elle prétend partager la vie : « tu m’aimeras telle que je suis ! »

2.3 Le conflit est donc à son comble dans une sorte de scène de ménage. Il semble que ce soit la mort elle-même qui a transformé Bénédicta. Elle ressort de sa tombe et affirme que l’idéal a disparu au profit de la réalité. Mais elle accuse le narrateur « de folie et d’aveuglement ». La supporter sera sa « punition ». Punition de quoi ? Il a peut-être tué involontairement la bonne Bénédicta. Mais comment ? Pour avoir trop cru à l’idéal peut-être… On devine que le conflit du couple a probablement une signification allégorique…

2.9 Il faut admettre qu’il n’y a que deux personnages. La seconde Bénédicta « (ressemble) singulièrement à la défunte » parce que c’est la même mais profondément transformée par la mort. Le narrateur l’aimait d’un amour idéalisé et c’est peut-être cet amour qui l’a tuée…

 

3.0 Que signifie cette fable macabre ?

3.1 C’est manifestement le signe d’un combat intérieur entre le narrateur et ses aspirations profondes. Le poète a souhaité atteindre l’idéal poétique (la gloire, l’immortalité). Très vite, en « quelques jours », il lui a fallu déchanter. La vie quotidienne a tué ses illusions. Mais elles ont reparu sous une forme de caricature un peu hystérique. Et il est partagé entre cette caricature bien vivante , quotidienne et l’idéal disparu qui le retient prisonnier comme dans un piège à loup (d’où l’image), comme dans une « fosse » dont une partie de lui-même (ici sa jambe) n’arrivera pas à se défaire.

3.2 Ce qui est important, c’est l’immobilité qui en résulte. Incapable d’oublier son idéal mais aussi incapable de galvauder son talent en travaux indignes de lui, il est voué à vivre sur place, sous les sarcasmes de la moqueuse et vulgaire nouvelle Bénédicta qui lui fait payer bien cher, en remords stériles, le chagrin d’avoir perdu ses nobles aspirations.

3.3 Etait-il besoin de recourir à l’allégorie pour expliquer cette torture morale ? Certainement pas et du reste dans ses poèmes comme « Les Fleurs du Mal » et dans des oeuvres en prose Baudelaire s’est longuement expliqué sur le conflit entre le réel et l’idéal. Mais le poème en prose permet sous la forme du récit cauchemardesque de traduire d’une manière imagée le mal profond dont il souffre. Tout le monde a pu connaître ce type de rêve et peu donc comprendre l’état d’esprit du narrateur.

3.9 Donc la signification de l’allégorie est relativement claire : écartelé entre le réel et l’idéal, vivant avec les sarcasmes de ses remords permanents, le narrateur mène une vie difficile et dont il cherche à se libérer en la racontant.

 

  1. Conclusion. On pourrait croire qu’il s’agit d’un texte fantastique. Mais le fantastique oscille toujours entre deux explications, une rationnelle et une autre qui ne l’est pas. Ce n’est pas le cas dans ce texte qui se présente comme une fable, un récit allégorique destiné à présenter sous une forme imagée un débat moral. C’est un genre que connaissait bien le Moyen-Age (Roman de la Rose etc.). Grâce au poème en prose, Baudelaire sait renouveler le genre. Sous la forme d’un cauchemar, – forme accessible à tout lecteur qui fait des rêves… – il a su traduire les contradictions d’une sensibilité exacerbée.

 

Roger et Alii – Retorica – 1 250 mots – 7 500 caractères – 1996

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