22 POE Brefs poèmes en prose 1996 – 2018

 

extraits de Luc Decaunes “Le Poème en prose. Anthologie 1842 – 1945 ”, Ed. Seghers 1984

Roger 2018-05-26 : 1996 – classe de seconde Ces textes donnaient lieu après lectures expressives à des votes individuels puis collectifs. On étudiait les six textes qui avaient recueilli le plus de voix en s’interrogeant tout de même sur la signification de ce classement. La comparaison des classements individuels et collectifs était très révélatrice. Dis-moi comment tu classes, je te dirai qui tu es ! Enfin chacun au gré de ses goûts et de ses besoins pouvait s’inspirer de tel ou tel texte, ou de deux à la fois pour son expression personnelle (en 40 ou 200 mots). Ce corpus repris d’année en année permet d’utiles comparaisons. L’essentiel ce n’est pas ce corpus en lui-même – on peut le modifier – mais la continuité de son emploi dans le temps et les lignes de force qu’il permet ainsi de faire apparaître…

 

  1. Dans le port, marée haute

 

Jolies les voiles des bateaux de pêche, hissées à demi en l’inégalité aigüe de leurs angles. Grises, noires,  briquetées, toutes d’un ton passé et rapiécées la plupart. Elles sont tendues ou se plissent ; j’en préfère deux d’un gris foncé qu’on dirait givré de la minime bruine tombante.

 

Francis Poictevin1854-1904

“Paysages et nouveaux songes”1888

 

 

  1. Mystère du ciel

 

En revenant du bal, je m’assis à la fenêtre et je contemplai le ciel : il me sembla que les nuages étaient d’immenses têtes de vieillard assis à une table et qu’on leur apportait un oiseau blanc paré de ses plumes. Un grand fleuve traversait le ciel. L’un des vieillards tournait les yeux vers moi, il allait même me parler quand l’enchantement se dissipa laissant les pures étoiles scintillantes.

 

Max Jacob1876-1944

 “Le Carnet à dés”1917

 

 

  1. L’herboriste

 

C’est le boulanger des malades. Il cherche dans le sang des plantes ce qui manque à celui de l’homme.

 

Avec des sucs parfumés, il fait l’équilibre parmi les humeurs.

Un peu sorcier; l’herboriste est notre bon compagnon de vie.

 

 

  1. Le vitrier

 

Pierre ne veut pas fermer telle baie ouverte à la lumière. Pierre tousse et crie. Il veut qu’on ferme ce maudit guichet de rhumes.

Le vitrier fait le miracle : il ferme le trou sans qu’on le voie.

 

Jean de Boschère1878-1953

“Le Bourg”1922

 

 

  1. Salle d’attente

 

Un baiser de tes lèvres mortes et le départ de cette auberge où j’aurai tout seul passé ma vie. Pas de cour, tout de suite la route et les vieilles diligences persistant dans la poussière tranquille et plus forte que les épaisses fumées.

Le voyage, les départs et le calme. On arrivera, on repartira éternellement sur les routes toujours les mêmes malgré leur nombre.

Et les arbres, les poteaux télégraphiques, les maisons prendront la forme de notre âge.

 

Pierre Reverdy1889-1960 “Poèmes en prose”1915

 

  1. Danger d’écrire sur les statues

 

Une statue changée en femme ? C’est impossible, dites-vous. Soit. C’est pourtant arrivé une fois. – Quand ? – Dimanche. – Où ? – A Rocamadour. – Prouvez-le. – J’apporte des photographies : les voilà. – Vous me montrez plusieurs photographies d’une femme nue couverte de tatouages. – Ce que vous prenez pour des tatouages causera votre perte. Examinez à la loupe ce tissu d’ordures. La pire est écrite de votre main.

 

Jean Cocteau1889 – 1963

“Opéra” 1927

 

 

  1. Mort

 

La mort vint toute seule, s’en alla toute seule, et celui qui aimait resta seul.

 

 

  1. Toilette

 

Elle entra dans sa petite chambre pour se changer tandis que la bouilloire chantait. Le courant d’air venant de la fenêtre claqua la porte derrière elle. Un court instant, elle polit sa nudité étrange, blanche et droite, elle aviva sa chevelure paresseus. Puis elle se glissa dans uen robe de veuve.

 

Paul Eluard1895-1952

Donner à voir”1939

 

 

  1. La sandale

 

De ce cortège aux masques éclatants, Lucien n’avait rien retenu – et presque rien écouté de ces musiqures difficviles à croire. mais la sandale d’une fille – une sandale changea pour toujours la qualité de ses rêves.

 

  1. Pygmalion

 

Ah ! Galatée se rendit vite insupportable. Et son cœur demeurait de pierre. Pygmalion regretta le prodige. Il fit de bon albâtre une autre Galatée et mit la vivante au four. Mais il resta ce cœur de pierre qui ne laissait pas d’émouvoir Pygmalion.

 

Géo Norge1898 –  1990 (?)

“Les Oignons”1953

 

 

  1. Aquarium

 

C’est dans la rue, c’est dans le vivier de la rue que je choisis mes amoureuses. Regardez-les, les reines, mes sirènes, mes murènes, leurs hanches horlogères tournant sur le pivot tiède de leur sexe, heurter de leur front nacré les vitres, les vitrines étincelantes !

Toutes je les chéris;, toutes je les honore ! Le suis l’amant des douces ; je suis de velours et de mousse pour leurs pieds délicats ourlés de sang.

 

Jean Rousselot1913 – ?

“La Mansarde”1946

 

 

  1. Jeudi

 

Après la mise en bière de Monseigneur, nos mères nous conduisirent à la foire admirer la femme sans tête. Nous eûmes très peur.

L’après-midi, nous restâmes dans le salon de l’hôtel à jouer au jacquet et à taper sur le piano avec un doigt.

Au retour nous bûmes du coco, mangeâmes de la pâte de guimauve verte (à la pistache). Il nous fut offert des pipes en sucre par les amants de nos mères, qui étaient de gros négociants.

 

 

  1. Graine

 

Pendant qu’elle dort dans son fauteueil, il coupe le doigt de sa grand-mère, ce curieux qui se mêle de tout raconter, et va l’enterrer au jardin.

Mais de la terre bientôt s’élève un petit arbre sec et tordu avec de vilaines pommes noires, qui toutes ont une bouche et le dénoncent.

 

André Frédérique1915 – 1957

“Histoires blanches”1945

 

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