22 POE Claude Roy L’homme de paille explication vs commentaire 1990

 

 

Ce poème de Claude Roy “L’homme de paille” illustre d’une manière très éclairante le passage subtil du jeu de mots, à la métaphore puis à la parabole. Cette parabole se présente comme une fable avec son histoire et sa moralité. En même temps cette étude est à la fois une explication de texte et un commentaire composé. D’où son aspect largement expérimental.

            Roger 2018-06

 

L’homme de paille

 

il avait tellement longtemps

semé le grain coupé la paille

lié les gerbes de froment

gelé au froid nu des semailles

brûlé au soleil de l’été

Il avait tellement longtemps

battu le blé couru la route

entre les greniers et les champs

il avait tellement longtemps

reçu la pluie, reçu la grêle

subi la neige et le grand vent

germé de chaud séché de gel

qu’il était devenu de paille

belles moustaches de blé lisse

menton de chaume qui piquaille

sourcils de mil barbe en maïs

(Il faut prendre extrêmement garde

à ce qu’on fait dans son travail

ou bien l’on devient par mégarde

d’homme de chair homme de paille).

 

Claude Roy (1915 – 1997) “Un seul poème” (1954)

 

Ce poème m’avait paru assez intéressant pour en faire une étude qui tenait à la fois de la lecture expliquéeet du commentaire composé. Elle se présentait sous forme d’un tableau à double entrée. On pouvait le lire horizontalement et on avait une lecture expliquée. Lu verticalement, le tableau offrait un commentaire composé en cinq points réductibles à trois ou quatre comme c’est la règle :

  1. Construction (C)
  2. Le milieu et sa transformation (M)
  3. Le personnage et sa métamorphose (P)
  4. Le narrateur, la fable, son attitude (N)
  5. Actualisation, le lecteur. (L)

Cette grille fonctionnait sur beaucoup d’autres textes avec peu de modifications.

J’ai choisi, par commodité, de présenter ce contenu sous la forme de la lecture expliquée puis du commentaire composé.

 

Lecture expliquée

 

Introduction.Le titre est un jeu de mots. L’homme de paille est le prête-nom d’un responsable qui, par prudence, se cache derrière lui dans une affaire illégale. L’expression est prise ici au sens propre et mène à une parabole et même une fable porteuse d’une morale. Le lecteur est implicitement invité à relire la fable car la conclusion indique que le récit s’applique à tous en posant le problème de la vie et du travail.

 

 

Il avait tellement longtemps

semé le grain coupé la paille

lié les gerbes de froment

gelé au froid nu des semailles

brûlé au soleil de l’été

 

1C. Les actions : 5 vers

2M. Les travaux des champs évoqués brièvement par les produits des moissons “grain”, “paille”, “gerbes”, le processus (“semailles” aux “gerbes”, l’opposition des saisons (“froid” / “brûlé”), Transposition possible pour la ville, l’usine, le bureau.

3P. Sentiment d’accablement des deux adverbes, plus-que-parfait de l’indicatif qui évoque toute une vie, rapidité des actions qui reviennent tous les ans, pas de description (“il”), personnage très actif, courageux.

4N. Choisit l’octosyllabe, vers vif et une alternance de rimes (ababc) qui oppose les sonorités lourdes en /an/ et vives en /ail/ ; mise en garde implicite car “tellement” entraîne une subordonnée consécutive.

5L. La vie du travail est faite de routine, d’activités et d’obstacles surmontés ; cette vie peut être riche et bien remplie (symbolisme des moissons) mais le risque de ne plus s’appartenir est grand.

 

il avait tellement longtemps

battu le blé couru la route

entre les greniers et les champs

 

1C. Les déplacements (3 vers)

2M. Il y a plus de notations pour les déplacements que pour le travail lui-même ; situation transposable à la ville. La campagne n’est pas évoquée pour sa beauté mais pour son aspect fonctionnel : “greniers”, “champs”.

3P. Reprise et accentuation de l’accablement par les deux adverbes ; activité qui devient suspecte car l’homme est ici conduit par la nécessité ; il agit mais n’est plus libre. Sa métamorphose est proche.

4N. jeu de sonorités, des participes passés : “battu”, “couru”; jeu de rythmes entre v.6 : /.._//.._/ et v.7 /._/._//._/._/ ; le narrateur reste objectif mais déplace cette agitation finalement stérile qu’il a pu connaître.

5L. Le lecteur est imprégné d’une ambiance d’activité forcenée qu’il sent confusément malsaine ; pas de repos et en arrière-plan la question : “réussir dans la vie ou réussir sa vie ?”

 

Il avait tellement longtemps

reçu la pluie, reçu la grêle

subi la neige et le grand vent

germé de chaud séché de gel

 

1C. Les intempéries : 4 vers.

2M. Les intempéries sont celles que craignent les paysans mais surtout on note les absences : la femme, les enfants, les amis sans parler des loisirs (toujours problématiques). La nature se fait envahissante : il germe.

3P. Les plus-que-parfaits et les sonorités /u,i,é/ évoquent un être qui supporte, passif en face des intempéries, héroïque à sa manière mais déjà inhumain : il germe et il sèche. Il recevait déjà la pluie comme une plante.

4.N. Monotonie du rythme mais vivacité des mots brefs qui semblent reproduire un peu une harmonie imitative. Habileté de la préparation de la métamorphose. Il est battu par les éléments comme une plante.

5L. Problème de l’homme qui ne sait pas dire “non” au métier et protéger sa vie privée, ses affections et son équilibre. Sagesse de Montaigne : “Le maire et Montaigne ont toujours été deux.” Donc leçon de prudence.

 

qu’il était devenu de paille

belles moustaches de blé lisse

menton de chaume qui piquaille

sourcils de mil barbe en maïs

 

1C. portrait, conséquence (4 vers)

2M. Confusion du milieu et du personnage ; on songe aux compositions d’Arcimboldo (1527-1593) qui peignait des figures humaines avec des fleurs, des fruits, des coquillages et des poissons. La transposition est facile…

3P. Le personnage a vieilli, a blanchi. C’est un beau vieillard, digne mais métamorphosé : « blé », « chaume », « mil », « maïs ». Il ressemble aux graminées qu’il cultive. Son visage qu’on identifie mal garde tout son mystère.

4N. La rencontre de l’expression “homme de paille” et le souvenir de certains vieillards crée cette vision saisissante ; il doit concéder que ce vieillard est beau mais sourde hostilité devant une vie peut-être ratée.

5L. Souvent le métier marque physiquement l’homme qui y prend des habitudes ou des tics ; cet homme a transformé la nature, s’en est servi mais il a pu y réfléchir d’une manière élémentaire : il garde son secret.

 

(Il faut prendre extrêmement garde

à ce qu’on fait dans son travail

ou bien l’on devient par mégarde

d’homme de chair

homme de paille).

 

1C. Morale : 4 vers

2M. “son travail” : pour la plupart des êtres le milieu se confond en partie avec le travail notamment pour les femmes au foyer ; mise en garde judicieuse mais actuellement alternance travail / vacances.

3.P. Le personnage reste figé devant nous. Il n’agit plus. On voit simplement les deux états : “homme de chair” / “homme de paille”. Pouvait-il agir autrement ? N’a-t-il jamais réfléchi au sens de sa vie ?

4N. Emploi curieux de la parenthèse comme s’il s’excusait de tirer une morale de ce récit qui est en fait une parabole (aspect fantastique de la métamorphose) ; appel pathétique : “extrêmement”, tragique : “par mégarde”.

5L. Le narrateur indique ce qu’il faut éviter mais non ce qu’il faut faire. Il condamnerait sans doute aussi une conception passive des vacances.  En fait il incite à une réflexion sur le sens de la vie.

 

 

Conclusion

1C. Progression grammaticale : 3 principales + consécutive. Jeu subtil des rimes : ababc / aca / adad / bebe / fbfb / : /an/ et /ail/ dominent.

2M. Le milieu n’est évoqué que par son aspect utilitaire et les intempéries qui gênent le travail : campagne sans poésie. Une transposition vers la ville est aisée.

3P. Mystère d’un personnage désigné par “il”, actif et même apparemment héroïque mais en fait passif, mené par son travail et qui se métamorphose étrangement.

4N. Le jeu des sonorités et des rythmes permet à l’auteur de traduire la situation étrange d’une activité sans autre but qu’elle même. Le narrateur n’intervient que dans la conclusion morale.

5L. Savoir dire non au métier pour sauver son moi ? Beau programme difficile à réaliser. Problème fondamental : que faire de sa vie ? Le poème ne répond pas.

 

Commentaire composé :

 

Introductionet conclusionne changent presque pas. Mais on peut faire passer la construction dans l’introduction :

  1. Les actions : 5 vers
  2. Les déplacements (3 vers)
  3. Les intempéries : 4 vers.
  4. portrait, conséquence (4 vers)
  5. Morale : 4 vers

 

  1. Le milieu et sa transformation (M)

1° strophe. Les travaux des champs évoqués brièvement par les produits des moissons “grain”, “paille”, “gerbes”, le processus (“semailles” aux “gerbes”, l’opposition des saisons (“froid” / “brûlé”), Transposition possible pour la ville, l’usine, le bureau.

2° strophe. Il y a plus de notations pour les déplacements que pour le travail lui-même ; situation transposable à la ville. La campagne n’est pas évoquée pour sa beauté mais pour son aspect fonctionnel : “greniers”, “champs”.

3° strophe. Les intempéries sont celles que craignent les paysans mais surtout on note les absences : la femme, les enfants, les amis sans parler des loisirs (toujours problématiques). La nature se fait envahissante : il germe.

4° strophe. Confusion du milieu et du personnage ; on songe aux compositions d’Arcimboldo (1527-1593) qui peignait des figures humaines avec des fleurs, des fruits, des coquillages et des poissons. La transposition est facile…

5° strophe. “son travail” : pour la plupart des êtres le milieu se confond en partie avec le travail notamment pour les femmes au foyer ; mise en garde judicieuse mais actuellement alternance travail / vacances.

 

  1. Le personnage et sa métamorphose (P)

1° strophe. Sentiment d’accablement des deux adverbes, plus-que-parfait de l’indicatif qui évoque toute une vie, rapidité des actions qui reviennent tous les ans, pas de description (“il”), personnage très actif, courageux.

2° strophe. Reprise et accentuation de l’accablement par les deux adverbes ; activité qui devient suspecte car l’homme est ici conduit par la nécessité ; il agit mais n’est plus libre. Sa métamorphose est proche

3° strophe. Les plus-que-parfaits et les sonorités /u,i,é/ évoquent un être qui supporte, passif en face des intempéries, héroïque à sa manière mais déjà inhumain : il germe et il sèche. Il recevait déjà la pluie comme une plante.

4° strophe. Le personnage a vieilli, a blanchi. C’est un beau vieillard, digne mais métamorphosé : “blé”, “chaume, “mil”, maïs. Il ressemble aux graminées qu’il cultive. Son visage qu’on identifie mal garde tout son mystère.

5° strophe.. Le personnage reste figé devant nous. Il n’agit plus. On voit simplement les deux états : “homme de chair” / “homme de paille”. Pouvait-il agir autrement ? N’a-t-il jamais réfléchi au sens de sa vie ?

 

  1. Le narrateur, la fable, son attitude (N)

1° strophe. Choisit l’octosyllabe, vers vif et une alternance de rimes (ababc) qui oppose les sonorités lourdes en /an/ et vives en /ail/ ; mise en garde implicite car “tellement” entraîne une subordonnée consécutive

2° strophe. Jeu de sonorités, des participes passés : “battu”, “couru”; jeu de rythmes entre v.6 : /.._//.._/ et v.7 /._/._//._/._/ ; le narrateur reste objectif mais déplace cette agitation finalement stérile qu’il a pu connaître

3° strophe. Monotonie du rythme mais vivacité des mots brefs qui semblent reproduire un peu une harmonie imitative. Habileté de la préparation de la métamorphose. Il est battu par les éléments comme une plante.

4° strophe. La rencontre de l’expression “homme de paille” et le souvenir de certains vieillards crée cette vision saisissante ; il doit concéder que ce vieillard est beau mais sourde hostilité devant une vie peut-être ratée.

5° strophe. Emploi curieux de la parenthèse comme s’il s’excusait de tirer une morale de ce récit qui est en fait une parabole (aspect fantastique de la métamorphose) ; appel pathétique : “extrêmement”, tragique : “par mégarde”.

 

  1. Actualisation, le lecteur. (L)

1° strophe. La vie du travail est faite de routine, d’activités et d’obstacles surmontés ; cette vie peut être riche et bien remplie (symbolisme des moissons) mais le risque de ne plus s’appartenir est grand.

2° strophe. Le lecteur est imprégné d’une ambiance d’activité forcenée qu’il sent confusément malsaine ; pas de repos et en arrière-plan la question : “réussir dans la vie ou réussir sa vie ?”

3° strophe. Problème de l’homme qui ne sait pas dire “non” au métier et protéger sa vie privée, ses affections et son équilibre. Sagesse de Montaigne : “Le maire et Montaigne ont toujours été deux.” Donc leçon de prudence.

4° strophe Souvent le métier marque physiquement l’homme qui y prend des habitudes ou des tics ; cet homme a transformé la nature, s’en est servi mais il a pu y réfléchir d’une manière élémentaire : il garde son secret.

5° strophe Le narrateur indique ce qu’il faut éviter mais non ce qu’il faut faire. Il condamnerait sans doute aussi une conception passive des vacances.  En fait il incite à une réflexion sur le sens de la vie.

 

Conclusion : voir la conclusion de la lecture expliquée

 

 

 

Remarque de méthode: cette grille est d’abord présentée vide puis elle est progressivement remplie. Pas toujours d’une manière satisfaisante. Certaines remarques pourront paraître évidentes ou redondantes. D’autres sembleront décadrées. C’est quelquefois le cas pour la colonne du narrateur (N) qui reçoit les remarques stylistiques parce que le style correspond aux choix du narrateur – auteur. Mais cette colonne peut interférer avec la colonne du lecteur (L). La grille servait aux élèves à trouver des idées.

 

Roger et Alii – Retorica – 2 260 mots – 13 600 caractères – 2018-06-16

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