22 POE Jammes – La salle à manger – 1898

 

Francis Jammes (1868 – 1938) La salle à manger (1898)

Recueil : « De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir » (1898)

 

 

Il y a une armoire à peine luisante

qui a entendu les voix de mes grand-tantes

qui a entendu la voix de mon grand-père,

qui a entendu la voix de mon père.

À ces souvenirs l’armoire est fidèle. (39 mots)

On a tort de croire qu’elle ne sait que se taire,

car je cause avec elle.

 

Il y a aussi un coucou en bois.

Je ne sais pourquoi il n’a plus de voix.

Je ne peux pas le lui demander.

Peut-être bien qu’elle est cassée,

la voix qui était dans son ressort,

tout bonnement comme celle des morts.

 

 

Il y a aussi un vieux buffet

qui sent la cire, la confiture,

la viande, le pain et les poires mûres.

C’est un serviteur fidèle qui sait

qu’il ne doit rien nous voler.

 

 

Il est venu chez moi bien des hommes et des femmes

qui n’ont pas cru à ces petites âmes.

Et je souris que l’on me pense seul vivant

quand un visiteur me dit en entrant :

– Comment allez-vous, monsieur Jammes ? (42 mots)

 

 

(4) Francis Jammes « La salle à manger » étude 40 mots > 200 mots

Dans l’hypothèse d’un commentaire 40 mots > 200 mots on peut choisir soit le début du poème (39 mots), soit sa fin (42 mots). La fin me paraît plus intéressante. Je la retiens donc pour mon propre commentaire. Roger

 

Cette dernière strophe clôt la série des trois meubles (armoire, coucou, buffet) vivants, muets, fidèles. Les nombreux visiteurs de Jammes sont, pour lui, des incrédules, en conflit muet avec ces « petites âmes ». Mais ils ne le savent pas.

Le narrateur ne se bat même pas avec eux. Simplement « je souris » dit-il avec indulgence. Il y a un autre monde, de nature mystique, qui émerge dans la simplicité apparente des mots employés.

On le « pense seul vivant » mais il fréquente dans sa solitude une multitude de fantômes familiaux et familiers qu’il sent exister à travers les meubles. Ces derniers sont les témoins et les abris des générations disparues. Jammes rejoint ainsi spontanément la « communion des saints » propre au christianisme.

Le monologue intérieur s’interrompt. La vision se resserre sur « un visiteur ». Le propos et le ton sont simples et familiers, la politesse à la fois banale et chaleureuse. Loin de rompre la méditation, la question la rejoint par son style direct. Elle évoque la santé et la vie : « Comment allez-vous ? ». Elle fait écho à « on me pense seul vivant ». La vie est une, elle ne se partage pas. Un peu d’attention mène à l’invisible.

Roger, 211 mots, deux heures, 2017-07-17

 

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