22 POE Péguy – Jaurès 2017-05-24 puis 2017-07-14

 

L’amitié puis le conflit entre Charles Péguy et Jean Jaurès éclairent, expliquent même, les grands enjeux de notre temps. Roger

 

(1) Camille Riquier « Philosophie de Péguy, ou les mémoires d’un imbécile » (PUF 547 p). Péguy avait été récupéré par Vichy. Finkielkraut lui rendait justice dans « le Mécontemporain ». La pensée de Péguy avance par approfondissements et par incantations à partir de l’affaire Dreyfus. On distinguait trois Péguy le socialiste dreyfusard, le contempteur du monde moderne, le catholique converti. Riquier montre qu’il n’y en a qu’un. Péguy fut un disciple fervent de Bergson au point d’envoyer des secrétaires du Parti socialisme sténographier les cours du maître au Collège de France. Bergson rompait avec la pensée scientiste pour une approche existentielle de la philosophie. Bergson promit à Péguy de s’occuper de ses enfants. Ce qu’il fit. Bergson devint le disciple de son disciple quand il publia « Les Deux Sources de la morale et de la religion » (1931). Péguy pensait que l’affaire Dreyfus réveillerait les consciences pour convertir les cœurs à un monde plus juste ; « un nouveau monde socialiste ». Il découvre, déçu, que l’affaire Dreyfus est, elle aussi, corrompue. C’est alors qu’il écrit : « Tout commence en mystique et finit en politique. » Le socialisme donne naissance au « monde moderne ». Péguy est le témoin d’une incarnation, de l’insertion de l’éternel dans le temporel. Incarnée, la grande idée est sacrifiée (le Christ, Jeanne d’Arc) ou dégradée (Révolution française, affaire Dreyfus) car « le temps est une dégradation et une chute » (Riquier). Mais cette chute est ralentie par de nouveaux surgissements, les grandes crises de l’histoire « on est prêt à mourir pour… au lieu de vivre de… » (Riquier) Mais on n’arrive pas à la justice par des moyens injustes et « La confrontation doit être loyale, la conversion doit être libre » (Riquier). Péguy réprouvait la tentation communiste. C’est ainsi que Péguy est antimoderne. La culture et le salut temporel de l’humanité n’est pas assurée par un progrès bienveillant. « A défaut des théologies et des philosophies providentielles, une seule voie reste ouverte, qui est celle d’une éternelle inquiétude. » (Riquier) (d’après Charles Jégu – Figaro -18 mai 2017)

(2) 07 ESS Péguy et les socialistes 2014_09

 

Péguy juge et condamne les socialistes de son temps dans des termes qui conviennent parfaitement aux socialistes d’aujourd’hui, ce qui pose des problèmes troublants de continuité. Voir citation donnée par Finkielkraut (samedi 6 sept 2014)

(3) 28 RHE parallèle Péguy – Jaurès 2017-07-14

Arnaud Tessier « Jaurès – Péguy Le politique et le mystique. » « Une amitié intellectuelle liait l’homme politique et l’écrivain. Ensemble ils se sont battus pour faire reconnaître l’innocence d’Alfred Dreyfus mais, très vite, Péguy verra dans « le dreyfusisme » une « profanation ». Il s’éloignera du bribun devenu, selon lui, « un politicien comme les autres. » Jaurès est un bourgeois et Péguy un paysan. Ils étaient séparés de quinze ans. Vers 1880, à la vingtaine, Jaurès entrait bientôt dans la politique active. Il croyait à l’avenir et au progrès tandis que Péguy, petit écolier très doué et encouragé par ses maîtres se sentait, révolté, appartenir à « un peuple de vaincus ». Péguy entre à l’Ecole normale en 1894. Ses camarades de chambre « la turne Utopie » est socialiste « mouvement foisonnant, peu enrégimenté, où la générosité avait grande part et le marxisme une prise imparfaite. » Le bibliothécaire Lucien Herr est bientôt le pilier du « parti intellectuel ». « C’est là que Péguy devait rencontrer le normalien Jaurès et le fréquenter assidûment ». Il est séduit par sa culture gréco-latine et aussi « cette admirable inélégance dans la personne et dans la mise, ce cou de taureau, ces gros bras courts, cette totale négligence à laquelle ne résistait pas cinq minutes un habit neuf et qui, d’une certaine façon, témoignait à nos yeux de sa pureté socialiste. » (Péguy) « Le jeune Péguy projeta sur cet homme remarquable et généreux, mais si différent de lui à tant d’égards, une fermeté d’idées, une pureté absolue qui étaient en réalité la marque de sa propre personnalité. Ainsi naquit le grand malentendu. »

(4) Péguy s’engage dans le socialisme et l’écriture. « Pour le moment , je me suis contenté de me ranger officiellement parmi les socialistes. Ils sont, en effet de tous les partis constitués, ceux qui sont le moins en arrière de moi. » (Péguy) Il se garde bien de témoigner de sa passion pour Jeanne d’Arc dont la figure le hante depuis son enfance. Après 1898 la lutte pour innocenter Dreyfus nourrit ses deux passions parallèles pour Jeanne et le socialisme. Péguy et Jaurès restent amis malgré l’opposition de Péguy à Léon Blum et Lucien Herr. Il finit par créer les « Cahiers de la quinzaine. » Jaurès entreprend d’unifier les socialistes à travers la SFIO qu’il fonde. Péguy aime en lui son système d’idée mais surtout son humanité, sa fraîcheur. Il garde longtemps la nostalgie d’un Jaurès « de plein air et de bois d’automne dont le pied sonnait sur le sol des routes. Un Jaurès des brumes claires et dorées des commencements de l’automne. » (Péguy) Jaurès pouvait réciter entièrement « Phèdre » ou « Polyeucte », évoquer les classiques latins. « Il n’y ait d’accident que quand, se rappelant qu’il avait commencé, normalien, par être un brillant agrégé de philosophie, il entreprenait de faire le philosophe. Alors ces entretiens devenaient désastreux. » (Péguy) En fait Jaurès faisait déjà de la politique.

(5) Puis le dreyfusisme devint une « contrefaçon » et une « profanation ». « L’arrivée au pouvoir d’Emile Combes, en juin 1902, transforma bientôt le combat pour la Justice et l’innocence d’un homme, qui était une cause morale, en une cause purement politique : la lutte contre les congrégations et contre l’Eglise, et l’édification d’une contre-Eglise dont la République radicale prendrait le visage, dont les dogmes seraient « formulés par l’Etat enseignant » (Péguy) et les officiants fournis par « le parti intellectuel » (Péguy). Jaurès soutenait Combes et la mystique s’était laissé « dévorer » par la politique. Pourtant Jaurès fit demander Péguy : « Je me présentai chez lui. Je croyais qu’il avait quelque chose à me dire. Il n’avait rien. Il était un tout autre homme. Vieilli, changé, on ne sait combien. » (Péguy). Ils marchèrent un peu, comme autre fois : Jaurès était « lassé, voûté, ravagé. » (Péguy) Il avait peut-être « un pressentiment de la vie atroce où il allait entrer » (Péguy), ou même « un regret obscur » (Péguy) au moment de « quitter à jamais un pays où il avait eu quelque bonheur, et quelque tranquillité de conscience, avant d’entrer dans les marais de la politique. » (Péguy).

(6) La crise de Tanger 1905. « Notre Jeunesse », ce regard rétrospectif et fier n’explique pas tout. Depuis la crise de Tanger de 1905, Péguy voit une menace allemande contre la France et la civilisation dont elle est porteuse. Jeanne d’Arc reprend une place fondamentale dans son œuvre face au traître socialiste Jaurès qui soutient le « système combiste » et dont les thèses pacifistes lui semblent catastrophiques : « Lui entre tous, lui au chef de l’opposition, il était un politicien comme les autres, pire que les autres, un retors entre les retors, un fourbe entre les fourbes. » (Péguy). Il s’en prend au Jaurès de « L’Armée nouvelle » qui refuse le service de trois ans et croit à l’unité des ouvriers français et allemands. « En temps de guerre, il n’y a plus que la politique de la Convention nationale. Mais il ne faut pas se dissimuler que la politique de la Convention nationale, c’est Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette grande voix. » (Péguy) Jaurès est assassiné le 31 juillet 1914 : « Je suis bien obligé de dire que c’est une chose abominable. Et pourtant… Il y a en cet homme une telle puissance de capitulation ! » (Péguy à l’un de ses proches). On dit que Jaurès s’apprêtait à revoir sa position sur une guerre qu’il jugeait inévitable. Le 5 septembre Péguy est tué. Ils se retrouvent dans la mort sans avoir pu faire ensemble – aurait dit Péguy – « un dernier voyage aux anciens pays de l’amitié. »

(d’après Arnaud Teyssier, Figaro magazine, 14 juillet 2017)

 

Roger et Alii – Retorica – 1 400 mots – 8 400 caractères – 2017-07-15

 

 

 

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