22 POE Rimbaud Aube 1996

22 POE Rimbaud Aube

 

J’ai embrassé l’aube d’été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombre ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall (1) blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. A la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.

Arthur Rimbaud (1854-1891) Illuminations (1) wasserfall : chute d’eau en allemand

Vous ferez le commentaire composé de ce poème en prose. Vous pouvez par exemple vous demander comment l’expérience personnelle est transposée poétiquement au point de tourner à l’aventure mythique.

 

Rimbaud Aube  Commentaire composé

 

(d’après Thoraval et Léo “Le commentaire de textes littéraires” Bordas – Mouton)

 

Code : 0 = introduction(s) 9 = conclusions

 

  1. Introduction.Un adolescent fugueur et rêveur fait une sortie matinale mais cette expérience banale verse dans la féérie et l’épopée. S’y projettent sa volonté de conquête et la vision de son destin. D’où trois aspects : l’expérience réelle, la transposition féérique, la construction du mythe personnel.

 

1.0 Evoquons d’abord l’expérience personnelle


 

1.1 Il part en pleine nuit, arpente la campagne, la ville puis à nouveau la campagne ; il voit se lever le jour. Il tombe de fatigue et s’endort dans un bois pour se réveiller à midi. Il aimait ces vagabondages et ces fugues. Il a dû mêler plusieurs souvenirs distincts mais sans rien inventer.

1.2 L’impatience amoureuse qui le hante, déguisée en extase naturiste, est la même que celle des promenades de Chateaubriand. On remarque la précision des souvenirs : eau morte, ombre du bois, sentier, cascade, sapins, clochers, dômes, bois de laurier…

1.3 On note aussi le langage brusque et frais d’une description qui n’a pas les tics romantiques, l’emploi des pouvoirs physiques de la parole : “frais et blèmes éclats”, la succession d’éclatements doux et brefs : “wasserfall… qui s’échevela” : allitération subtile suggérant la résonnance profonde de cette chute d’eau, le mouvement de l’eau vaporisée. Il ne résiste pas à une telle magie, d’où l’intrusion du terme allemand.

1.4De ces touches désinvoltes se dégage un paysage impressionniste, baigné d’ombre, d’humidité, aux détails énigmatiques (palais, pierreries, ailes , quais de marbre) et dont les sommets émergent dans la lumière (cime, cascade, dôme, clochers).

1.9 L’expérience personnelle retient un paysage cohérent,réel eti palpitant de mystère car elle s’alimente à un vagabondage vaguement amoureux.

 

2.0 Ce qui se prête à une transposition féérique

2.1 Chez Rimbaud la sensation et l’imagination ne se distinguent pas. Il réagit comme un primitif. Pour lui tout a une âme : eau, ombre, rosée, fleur, cascade. La personnification est une manière de sentir les choses.

2.2 Il est “l’enfant” émerveillé : “une fleur”, “un bois de lauriers” sont situés à un moment décisif mais les autres éléments sont présentés avec l’article défini comme s’ils étaient seuls au monde, parce qu’ils occupent momentanément toute la conscience du poète (les palais, l’eau, les camps, la route, l’allée, les pierreries, les ailes). Cette façon de parler est saisissante car ces choses restent énigmatiques : les pierreries sont-elles rosée ? et les ailes, oiseaux ou papillons ? et tout cas les spectacles sont merveilleux.

2.3 Certaines transpositions bizarres trouvent peut- être leur source dans les souvenirs : camp des Prussiens dans les Ardennes pendant la guerre de 1870 ? le mendiant serait peut-être le jeune garçon lui-même lançant un défi à une ville trop convenable à son goût ? D’autres transpositions viennent des lectures : les contes de fées ou les “Mille et Une Nuits” pour la cité fabuleuse.

2.9 Personnifier la nature, se laisser posséder par les sensations et les souvenirs, les laisser jouer librement entre eux mène à des transpositions ordonnées autour du thème majeur, la vocation du poète.

 

3.0 .D’où la construction d’une aventure mythique

3.1Elle se développe à partir d’une ivresse, celle d’un promeneur solitaire qui s’imagine réveillant et possédant la nature. C’est un adolescent en quête d’amour et un poète à la recherche de l’inconnu.

3.2 Dans une “Saison en enfer” Rimbaud décrit le “voyant”. Il croit qu’il force les choses à dire leur nom. Il lève les “voiles” de l’inconnu. Il connaît de brefs instants d’éblouissement, assez pour souhaiter aller plus loin : “j’ai senti un peu son immense corps”. C’est un rêve exaltant, déjà derrière lui, ce qui est paradoxal et apparemment contradictoire : il parle de “l’enfant” et “au réveil, il était midi”. Quand il écrit il est dégrisé.

3.3 Dans l’aventure et l’action la marche du temps est puissamment marquée : “encore”, “ne quittaient pas”, “déjà”. C’est une quête ardente et volontaire : “j’ai marché”, “première entreprise”, “victoire”, “je reconnus la déesse” : la progression est triomphante. C’est l’épopée d’un enfant magicien aux accents vibrants et décisifs.

3.4 Cinq couplets, cinq exploits, prélude et conclusion égaux, symétriques et brefs. On remarque de fines architectures sonores : l’alternance des accents en I et E (“haleines”, “pierreries”) ; les symétries oratoires sont bousculées (“en agitant… où je l’ai dénoncée… elle fuyait…”) ; l’emploi habile des temps : passé simple pour l’efficacité immédiate, imparfait (“je la chassais”) prolongeant jusqu’à l’infini la fuite sur les quais, passé composé fixant comme dans un bilan les exploits (“j’ai embrassé…”) mais avec la vanité amusée du gamin (“je l’ai dénoncée au coq”).

3.9 La construction de l’aventure mythique se fait donc dans un élan, une marche forcée vers l’inconnu, marche effectuée en cinq étapes habilement traitée par un écrivain conscient qui prend déjà du recul par rapport à lui- même.

 

  1. ConclusionDans une “Saison en enfer” Rimbaud explique que “le dérèglement de tous les sens” fut pour lui une “étude” et un “apprentissage raisonné”. “Aube” en fournit un bon exemple avec le sobre symbolisme du titre et du dernier mot : “Aube” du matin, de la vie, de l’alchimie spirituelle ; “midi” de la journée, de la vie, de la maturité dans la connaissance. Une expérience vécue est traduite en un poème en prose et en récit initiatique. la vision brève, fulgurante est transfigurée et lisible à plusieurs niveaux : la fugue de l’enfant, la magie, le sentiment d’une conquête, le désir amoureux d’une nature femme et bien au-delà la saveur indicible de l’infini.

 

Roger et Alii – Retorica – 1 140 mots dont 71 mots pour « Aube » – 7 000 caractères – 2018-02-21

 

Roger (2018-02-21) : 71 mots pour le texte + 1069 pour le commentaire, c’était une norme traditionnelle mais excessive. Si je reprends la norme « 1 heure pour 100 mots » cela représente 11 heures ! J’ai abandonné ces hauteurs délirantes pour une formule accessible à tous : « Commentez 40 mots d’un texte littéraire au choix en 200 mots, soit 2 heures. Ce que je désigne 40 mots > 200 mots. J’en donne de nombreux exemples dans la section 22 POEsie.

 

Roger et Alii – Retorica – 1 240 mots – 7 600 caractères – 2018-02-21

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