22 POE Rimbaud Royauté étude 1996

 

22 POE Rimbaud Royauté étude 1996

Ce texte « Royauté » d’Arthur Rimbaud provient d’ « Illuminations ». Je l’avais donné en 1996 à une classe de 1° E. Elle avait eu du mal à s’étonner, à se servir d’autres textes de Rimbaud dont « Conte » d’où un certain ronronnement dont témoignaient les appréciations :

11 copies en fa(ible) + 8 copies en me (diocre) = 19 copies en faible ou médiocre

5 copies en ab + 7 copies en bi + 1 copie en tb = 13 copies en ab, bi et tb

13 au dessus de la moyenne contre 19 en dessous.

La longueur de l’étude s’explique par son caractère expérimental. J’ai utilisé plusieurs grilles de lecture. Roger 2018-02-17

 

Royauté

 

            Un beau matin, chez un peuple fort doux, un homme et une femme superbes, criaient sur la place publique. “Mes amis, je veux qu’elle soit reine !” “Je veux être reine !” Elle riait et tremblait. Il parlait aux amis de révélation, d’épreuve terminée. Ils se pâmaient l’un contre l’autre. (50 mots)

En effet ils furent rois toute une matinée où les tentures carminées se relevèrent sur les maisons, et toute l’après-midi, où ils s’avancèrent du côté des jardins de palmes. (29 mots)

(80 mots avec le titre)

Etude du texte

Code 0 = introduction(s) et 9 = conclusion (s)

0 . Introduction. Il s’agit d’un bref récit énigmatique offrant un sens complet mais il se présente en un faux conte de fées et incite à une explication symbolique.

 

  1. Voici des éléments immédiatement repérables

 

1.1      Déterminants, noms et pronoms : “un peuple fort doux” très vague et il n’en sera plus question au moins apparemment ! . “Un homme et une femme superbes” Les indéfinis sont précisés par les qualificatifs. Dans le passage au style direct jeu curieux entre “je veux qu’elle soit reine”, “je veux être reine” : qui veut en réalité ? pourquoi ne dit-elle pas “je veux qu’il soit roi” ? Ensuite “Elle… Il… Ils … Ils sont vus séparément puis unis “Ils se pâmaient l’un contre l’autre” : s’évanouissaient de bonheur. Un autre collectif : “les amis”.

1.2      Champs lexicaux : celui du bonheur et de l’harmonie d’un couple bien assorti (“superbes”), unis dans une sorte d’initiation amoureuse qui vient d’avoir lieu “épreuve terminée” : pendant la nuit ?), se pâmaient, un “couple royal” (un parle d’un salaire royal, d’une indifférence royale : sens de parfait) – d’où le second champ lexical : la royauté comme domination acceptée passivement par le peuple “fort doux” ; elle a été gagnée par l’initiation (“révélation”) et concrétisée par les marques de respect (“tentures carminées”, “jardins de palmes”.

1.3      Les verbes : imparfait, actions qui durent au 1° § , rire et trembler ; actualisation brutale du présent “je veux” (deux fois) émis au style direct ; passé simple au 2° § (“furent”, “se relevèrent”, ”s’avancèrent”) actions en principe rapides mais qui durent “toute une matinée” et “toute une après-midi : ce qui connote une issue tragique.

Noter une sorte de chiasme dans les verbes : au 1° § les imparfaits – normalement dédiés à des actions longues dans le passé – traduisent ici des actions brèves (on attend : ils crièrent, il parla) et au 2° § les passés simples – normalement dédiés à des actions brèves dans le passé- traduisent ici des actions longues (être rois toute une matinée, les tentures se relevaient, ils s’avançaient…) : sécheresse un peu inquiétante des passés simples

1.4      Rythme : fréquemment binaire (“Je veux”, “riait et tremblait”, “toute une matinée où… toute une après-midi où…), ternaire dans “Elle riait et tremblait”/”Il parlait…”/”Ils se pâmaient”. Rythme rapide du 1° § (segments brefs nombreux : “Mes amis” = 2 syll, “Je veux qu’elle soit reine” : 5 syll, “Il parlait aux amis : 6 syll, “de révélation” : 5 syll etc… Rythme lent du 2° § : “En effet (2 syll) ils furent rois toute une matinée (4+6 = 10 syll) où les tentures carminées (8 syll). Après la fébrilité la majesté.

1.5      Figures de style “peuple fort doux” introduit une sortie d’ironie inquiétante, contraste avec “criaient” : agitation dans le calme, oxymore de “riait et tremblait”; “tentures carminées se relevèrent sur les maisons” métonymie qui peut désigner les tentures posées en leur honneur et l’accueil déférent qui leur est ménagé. Métonymie encore de “riait et tremblait” traduit la nervosité très grande de la femme.

1.6      Techniques du récit : intervention du narrateur : “Un beau matin” et l’inquiétant “En effet” (ils ont voulu être rois… ils le seront… mais tant pis pour eux), 4 moments : – le lever du jour (succédant à la nuit initiatique), – la matinée (consacrée aux visites) – l’après-midi (consacrée aux promenades), – le soir (absent), ellipse significative et inquiétante : mis à mort par ce peuple “fort doux”, fort accueillant…)

1.7      Discours (style) direct/indirect/indirect libre : Deux répliques au style direct (“Mes amis, je veux…”, “Je veux”) puis une troisième au style indirect libre : “Il parlait aux amis de révélation, d’épreuve terminée” : apparemment c’est le moins important, en fait c’est l’explication essentielle : “révélation”, épreuve” : nous sommes dans l’ésotérisme, le symbolisme, l’alchimie peut-être. Il s’agit d’un rêve, d’un fantasme ou d’une parabole.

 

18a    Schéma de Greimas :

voir « schéma actantiel » (Wikipédia)

 

– destinateur (Rimbaud), destinataire (nous peut-être car Rimbaud n’a pas édité ses “Illuminations”) : simple fantasme ou l’idée que la royauté rêvée peut-être obtenue mais qu’elle ne dure pas, et après ? cela distille chez son lecteur une certaine inquiétude, besoin personnel de traduire un rêve pour le comprendre ? le lecteur serait d’abord Rimbaud lui-même

– sujet (couple) désire l’objet (être roi) et l’obtient mais ce triomphe est de courte durée. Il y a réussite mais aussi échec quelque part

– adjuvant : “le peuple fort doux” et le cercle des “amis” qui permettent au couple d’être roi jusqu’à la fin de l’après-midi. Ambiance de carnaval ?

– opposant : il n’y en a pas et pourtant une sourde menace plane par ce peuple “fort”, trop “doux”, peut-être froidement cruel.

 

18b    Schéma de base pour un commentaire composé

Lieux, milieux, mentalités (LMM)    trois lieux : la place, les maisons, les jardins – le temps : le lever du jour – la matinée – l’après-midi… ellipse du soir.

Comportement, caractères, conflits (CCC)          aucun conflit, aucune résistance apparente : le couple veut être roi et tout le monde est d’accord.

Ecrivain, narrateur, lecteur (ENL)  focalisation purement externe, le narrateur reste à l’extérieur mais il porte des jugements moraux (“peuple fort doux”, esthétiques (“superbes”) narratif (“En effet”). L’écrivain (destinateur) ne donne qu’un minimum d’explications à son lecteur.

 

1.9      Des éléments qui traduisent à la fois une sérénité joyeuse et une profonde inquiétude.

 

 

  1. Approfondissons les thèmes

 

2.1      La sérénité apparente a été gagnée après une épreuve, une révélation, sorte de lendemain de nuit nuptiale qui l’a laissée elle, heureuse, nerveuse (“riait et tremblait”) et repliée sur sa joie et pourtant elle veut être reine ! et lui, plus expansif, commentant l’évènement avec ses amis en termes d’initiation… et pourtant il ne veut pas être roi. Elle parle après lui comme si elle voulait être reine pour lui faire plaisir. Etat fusionnel des deux amants (“se pâmaient l’un contre l’autre”). Cet état de royauté temporaire va durer une journée: ils sont “rois” conjointement. Ils le restent toute la journée, dans les visites des demeures somptueuses (“tentures carminés”) et les promenades merveilleuses (“jardins de palmes”). Ils vivent dans un rêve, dans un décor exotique, digne des Mille et Une nuits. Et ils resteront unis le soir, dans la mort suggérée par le texte. 1° nuit :   illumination, 2° nuit mort, oxymore parfait. Mais l’essentiel est de rester sur cette impression de joie parfaite car “l’amour est plus fort que la mort”.

 

2.2      Pourquoi ont-ils voulu troubler ce peuple “fort doux” et le dominer en devenant rois ? Ce peuple n’en avait-il pas ? vivait-il dans un état démocratique ? Retournement étrange : on pense à la civilisation aztèque qui élisait des souverains éphémères pour les sacrifier ensuite, aux Saturnales romaines où un roi était choisi pour un jour pour parmi les esclaves et ensuite mis à mort. Le recours au passé simple (“ils furent rois”) marque que cet état n’a pas duré et qu’il s’est fini tragiquement (“ils s’avancèrent…). Le peuple “fort doux” pouvait ne plus l’être : les a-t-il lapidés ? ou tués dans un meurtre ritualisé dans un temple au fond des “jardins de palmes” ?

 

2.3      Si l’on se réfère à “Aube” ou à “Conte” on devine un récit symbolique venu peut-être d’une expérience amoureuse ou d’un rêve mais en tout cas transcendée dans une expérience ésotérique peut-être alchimique. La révélation a eu lieu, sous forme d’une réconciliation entre l’esprit et l’âme, “animus” et “anima”. Une certaine “royauté” est atteinte. Valeur essentielle du titre. Et ce sont les forces féminines de l’inconscient (“anima”) qui triomphent (selon l’analyse du psychanalyste Jung). Mais l’erreur est de vouloir transporter l’expérience sur un autre plan, de vouloir la communiquer. Passé le premier moment d’intérêt, la foule se retourne contre celui qui a trop parlé. On lit dans l’Evangile : “Ne donnez pas les choses saintes aux chiens et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, de peur qu’ils ne les foulent aux pieds, ne se retournent et ne vous déchirent.” Cette royauté est toute intérieure, il ne fallait pas en parler.

  1. On pourrait tenter une explication fondée sur l’idée de carnaval mais tout le texte est centré sur les deux personnages qui sont constamment suivis en gros plan ou en plan général par “l’œil de la caméra”. L’extérieur disparaît, les “tentures carminées se relevèrent”, pronominal qui évite d’évoquer les gens qui les lèvent. Donc fausse piste à moins que Rimbaud est mêlé dans un rêve le souvenir du carnaval avec des éléments plus profonds.

 

2.9      La sérénité dans la révélation, dans l’unité totale de la personne (esprit et âme), la domination royale de l’intuition et de l’inconscient au sens jungien du terme, la joie qui déborde maladroitement, qui étonne les amis et le peuple complices pour une courte journée, telles seraient peut-être les significations de ce texte.

 

  1. Conclusion Donc le récit est lisible à plusieurs niveaux. De lui se dégage une impression contradictoire : l’illumination rencontrée consacre le triomphe de l’intuition ; elle est assez forte pour survivre à la mort mais celle-ci semble être le lot inévitable de ceux qui parlent trop. Lien avec Rimbaud lui-même ? Une fois l’expérience poético-magique achevée, Rimbaud se taira à jamais et se détournera de son œuvre.

 

Roger et Alii – Retorica – 1 760 mots – 10 600 caractères – 2018-02-17

Roger (2018-02-20) : Hors sujet, quoique… Il faut ajouter « Conte » :

Conte

     Un Prince était vexé de ne s’être employé jamais qu’à la perfection des générosités vulgaires. Il prévoyait d’étonnantes révolutions de l’amour, et soupçonnait ses femmes de pouvoir mieux que cette complaisance agrémentée de ciel et de luxe. Il voulait voir la vérité, l’heure du désir et de la satisfaction essentiels. Que ce fût ou non une aberration de piété, il voulut. Il possédait au moins un assez large pouvoir humain.


Toutes les femmes qui l’avaient connu furent assassinées. Quel saccage du jardin de la beauté! Sous le sabre, elles le bénirent. Il n’en commanda point de nouvelles. − Les femmes réapparurent.


Il tua tous ceux qui le suivaient, après la chasse ou les libations. − Tous le suivaient.


Il s’amusa à égorger les bêtes de luxe. Il fit flamber les palais. Il se ruait sur les gens et les taillait en pièces. −
 La foule, les toits d’or, les belles bêtes existaient encore.


Peut-on s’extasier dans la destruction, se rajeunir par la cruauté! Le peuple ne murmura pas. Personne n’offrit le concours de ses vues.


Un soir il galopait fièrement. Un Génie apparut, d’une beauté ineffable, inavouable même. De sa physionomie et de son maintien ressortait la promesse d’un amour multiple et complexe! d’un bonheur indicible, insupportable même! Le Prince et le Génie s’anéantirent probablement dans la santé essentielle. Comment n’auraient-ils pas pu en mourir ? Ensemble donc ils moururent.


Mais ce Prince décéda, dans son palais, à un âge ordinaire. Le prince était le Génie. Le Génie était le Prince.


La musique savante manque à notre désir.

Voici un commentaire de ce poème en prose : «      Comme tant d’autres poèmes de Rimbaud, Conte est une petite fantaisie métaphysique sur le thème du rapport tragique de l’Homme à l’Absolu.
« Un Prince, un de ceux qui auraient pourtant tout pour être heureux, est insatisfait. Dans l’espoir de hâter « l’heure du désir et de la satisfaction essentiels », il entreprend l’élimination physique de tout ce qui fait le quotidien de sa vie médiocre : femmes, courtisans, palais … Mais ses violences n’ont pas plus d’effet que des coups d’épée dans l’eau. Survient alors un Génie merveilleux qui lui inspire un amour passionné et mortel. Mais l’extase dans l’amour et la mort se révèle pour ce qu’elle est : un faux-semblant, un rêve de poète, comme avant elle l’extase dans la destruction.
« Ce Prince, bien sûr, c’est Rimbaud lui-même, avec son ambition de « changer la vie » et toutes les chimères qu’elle lui a inspirées : Nouvel Amour, folles hécatombes, et autres « sophismes de la folie ». C’est aussi, derrière Rimbaud, nous tous. Car partout et toujours nous faisons l’expérience que même « la musique savante manque à notre désir ».
« Cette fable de l’échec, avec des variations, nous l’avons déjà lue chez Rimbaud, dans Le Bateau ivre, Aube, Après le Déluge, Une saison en enfer ou ailleurs. Dans sa généralité, elle est chez lui une sorte de poncif. Mais on admire l’art avec lequel il en tire toujours de nouveaux effets poétiques. Ici notamment, la parodie des Mille et une nuits, et cet humour qui le conduit à représenter sa légendaire sauvagerie iconoclaste sous les traits d’un orgueilleux et enfantin despote oriental. »

http://abardel.free.fr/petite_anthologie/conte.htm

Roger et Alii – Retorica – 2317 mots – 14 100 caractères – 2018-02-21 

 

 

 

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