22 POE Roché – Réponse d’une épouse sage (1927)

 

Ce poème est peut-être le plus beau de toute la littérature mondiale par sa réserve et son audace. Roger

 

(1) H.P. Roché – Réponse d’une épouse sage – (1927)

Mis en musique par Albert Roussel (1869 – 1937)

 

« Connaissant, seigneur, mon état d’épouse,

Tu m’as envoyée deux perles précieuses

Et, moi, comprenant ton amour,

Je les posai froidement sur la soie de ma robe,

Car ma maison est de haut lignage,

Mon époux capitaine de la garde du Roi,

Et un homme comme toi devrait dire:

« Les liens de l’épouse ne se défont pas ».

Avec les deux perles, je te renvoie deux larmes

Deux larmes – pour ne pas t’avoir connu plus tôt ».

 

(75 mots)

 

3 mars 2017 – Ajouté par Marie-Claire Fafard-Blais

 

(2) Transmission. Ce poème extraordinaire a été écrit par le poète chinois Chang-Chi (Qi Qian, 710/722 – ca. 782). Il a été transcrit en anglais par Herbert Allen Giles (1845 – 1935), lequel a inspiré H.P. Roché (1879 – 1959) . Seul un poète peut traduire un autre poète car ils possèdent intuitivement cette énergie primordiale qu’ils savent conserver et transmettre. C’est le cas de Gile en anglais (texte introuvable) et de Henri-Pierre Roché qui semble le suivre fidèlement. Par ailleurs, H.P Roché était un aventurier du sentiment. On lira avec intérêt sa biographie sur Wikipédia. C’est aussi l’auteur de « Jules et Jim » porté à l’écran par François Truffaut. On lira aussi sur Wikipédia les biographies de Franz Hessel, Helen Hessel et de leur fils Stéphane Hessel (« Indignez-vous ! »). Dans la perspective Retorica je retiens quarante mots pour les commenter en deux-cents. Mais la richesse du poème m’a conduit à rédiger un pré-commentaire qui ne craint pas la paraphrase.

 

(3) Pré-commentaire. L’épouse parle directement au seigneur. Elle utilise un tutoiement de majesté à la fois simple, digne et grave. Mais ce monologue est aussi un poème en prose. Les deux perles et le papier mouillé de deux larmes ont disparu. Mais le texte a traversé les siècles. L’ « épouse sage », connaît les affres de la Princesse de Clèves et de tant d’autres mal assorties.

Le poème est scandé en cinq distiques de deux vers chacun. Les six premiers vers présentent   le contexte. Le septième (« Et un homme comme toi… ») marque une rupture qui se résout dans un aveu riche de possibles narratifs.

L’épouse est flattée secrètement par l’audace de son admirateur. Il a osé lui envoyer « deux perles précieuses ». Le message est passé (« comprenant ton amour ») mais elle ne peut le dire. Son attitude (« je les posais froidement ») introduit l’explication : elle est de « haut lignage », son époux, « capitaine de la garde du Roi »

Retour sur l’admirateur. Lui aussi de haut lignage, il en connaît les lois (« un homme comme toi »). Il ne devait pas franchir la ligne rouge qu’il connaît bien ; pourtant il l’a franchie. La règle est impitoyable : le divorce est impossible pour elle. « Les liens de l’épouse ne se défont pas » est un alexandrin blanc presque régulier, inexorable.

Le dernier distique assimile larmes et perles. L’épouse et le seigneur étaient faits l’un pour l’autre, comme Tristan et Iseut. Le mal est sans remède. Vraiment ? Pour un moderne, volontiers ironique, « sage », elle ne le restera peut-être pas.

(Roger, 273 mots, 3 heures, 2017-09-27)

(4) Commentaire 40 > 200 mots

Et un homme comme toi devrait dire:

« Les liens de l’épouse ne se défont pas ».

Avec les deux perles, je te renvoie deux larmes

Deux larmes – pour ne pas t’avoir connu plus tôt ». (37 mots)

 

Ce poème est rédigé en alexandrins blancs incomplets : la césure à l’hémistiche met en valeur les mots importants « Et un homme comme toi » (6 syllabes)  : Ce que tu es, ton lignage, ton audace, ta séduction. «… devrait dire » : le conditionnel résonne comme un reproche muet : « Tu me fais souffrir. Pourquoi ? »

La loi de la fidélité (« Les liens… ») est exprimée dans son âpreté en un alexandrin presque parfait : On attendrait « Les liens de l’épouse / ne se déferont pas ». Mais H.P Roché se refuse cette facilité du vers français. Ce qui insiste sur la dureté d’une loi que l’épouse semble accepter passivement.

Mais c’est une illusion. Les deux perles renvoyées par décence sont accompagnées de deux larmes et surtout du poème explicite qui dit tout du désarroi de l’épouse. Les « deux larmes » sont évoquées à la fin du vers et au début du vers suivant dans une répétition tragique.

« Pour ne pas / t’avoir connu plus tôt. » La césure crée une hésitation dans l ‘aveu. Le monde est mal fait : elle aurait pu l’épouser. Mais désormais le seigneur se sait aimé. Et lui qui tentait sa chance avec un cadeau audacieux va probablement redoubler d’assiduités.

(Roger, 214 mots, 2 heures)

 

 

(5) Compléments.

J’ai trouvé deux autres poèmes chinois traduits également par Giles puis H.P Roché. Il s’agit de « Des fleurs font une broderie… » et de « A un jeune gentihomme ». Les voici.

 

Des fleurs font une broderie…

Des fleurs font une broderie sur le gazon.

J’ai vingt ans, le doux éclat du vin est dans ma tête,

Les glands d’or brillent au mors de mon coursier blanc,

Et la senteur du saule traîne sur le ruisseau.

 

Tant qu’elle n’a pas souri, ces fleurs sont sans rayons,

Quand ses tresses s’écroulent le paysage est gai.

Ma main est sur sa manche, mes yeux sont sur ses yeux,

Va-t-elle me donner l’épingle de ses cheveux ?

 

(poème de Li Ho (790 – 816) traduction d’Herbert Allen Giles (1845 – 1935) puis de H.P Roché.

 

 

A un jeune gentilhomme

English

N’entrez pas, Monsieur, s’il vous plaît,

Ne brisez pas mes fougères,

Non pas que cela me fasse grand’peine,

Mais (mon Dieu !) (1) que diraient mon père et ma mère?

Et même si je vous aime,

Je n’ose penser à ce qui arriverait.

 

 

Ne passez pas mon mur, Monsieur, s’il vous plaît,

N’abîmez pas mes primevères,

Non pas que cela me fasse grand’peine

Mais, mon Dieu ! que diraient mes frères?

Et même si je vous aime,

Je n’ose penser à ce qui arriverait.

 

 

Restez dehors, Monsieur, s’il vous plaît,

Ne poussez pas mon paravent,

Non pas que cela me fasse grand’peine,

Mais, mon Dieu! qu’en diraient les gens?

Et même si je vous aime,

Je n’ose penser à ce qui arriverait.

 

(1) omission involontaire de H.P Roché. J’ai rétabli le texte d’après la version anglaise de Giles.

 

Traduction par Henri-Pierre Roché (1879 – 1959) d’après une traduction de Herbert Allen Giles (1845 – 1935)

 

Roger et Alii – Retorica – 1 140 mots – 6 400 caractères – 2017-09-27

 

 

 

 

 

 

 

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