22 POE Rutebeuf – Pauvre Rutebeuf – étude 40 mots > 200 mots 2013-10

Pierre A. et Pierre S. étudient le début (46 mots) du poème de Rutebeuf « Que sont mes amis devenus… »

 

Pierre S. (2013-10-08) Jacques Charpentreau a retenu dans son anthologie la version originale de ce poème. Il présente un problème difficile au vers 5 : “Ils ne furent pas bien fumés” : quand on fume mal un jambon il pourrit, donc ce n’était pas de vrais amis ou “fumer la terre” (ils n’ont pas eu assez d’engrais : hypothèse de Michel Zink, traducteur et spécialiste du Moyen-Age) Je préfère la version chantée par Léo Ferré et qui mélange deux poèmes. C’est la plus courante. La voici en entier.

 

Que sont mes amis devenus

Que j’avais de si près tenus

Et tant aimés

Ils ont été trop clairsemés

Je crois le vent les a ôtés

L’amour est morte

Ce sont amis que vent me porte

Et il ventait devant ma porte

Les emporta                         (46 mots)

 

Avec le temps qu’arbre défeuille

Quand il ne reste en branche feuille

Qui n’aille à terre

Avec pauvreté qui m’atterre

Qui de partout me fait la guerre

Au temps d’hiver

Ne convient pas que vous raconte

Comment je me suis mis à honte

En quelle manière

 

Que sont mes amis devenus

Que j’avais de si près tenus

Et tant aimés

Ils ont été trop clairsemés

Je crois le vent les a ôtés

L’amour est morte

Le mal ne sait pas seul venir

Tout ce qui m’était à venir

M’est advenu

 

Pauvre sens et pauvre mémoire

M’a Dieu donné, le roi de gloire

Et pauvre rente

Et droit au cul quand bise vente

Le vent me vient, le vent m’évente

L’amour est morte

Ce sont amis que vent emporte

Et il ventait devant ma porte

Les emporta

 

Rutebeuf (1230-1285) Adaptation en français moderne du “dit de la Griesche d’Hiver” (récit de la Malchance en Hiver) La pie grièche est un passereau mais au Moyen-Age c’est aussi une mégère. C’est enfin le jeu de dés qui a ruiné le poète et lui a fait perdre ses amis.

La première strophe comprend 46 mots. C’est la bonne longueur pour un commentaire, autre mot pour “explication de texte”. Cette analyse nous fait entrer au cœur de la création littéraire. Elle permet un va-et-vient stimulant entre le quarante-mots et la littérature. Les outils du poète peuvent devenir les nôtres.

 

Commentaire de Pierre A.

 

  1. Ce magnifique poème commence par un questionnement qui sous-entend une grande mélancolie. C’est un raisonnement que tout homme peut se poser au soir de sa vie, pour en faire le point.

 

  1. Puis vient la nostalgie qui nous éclaire sur la véritable signification du mot “amis”. Dans le cas de Rutebeuf on pourrait écrire amies, femmes, voire maîtresses. “si près tenus” indique une relation étroite “et tant aimés” nous met sur la voie de la passion amoureuse.

 

III. Puis le temps des regrets s’accentue. Le mot “clairsemés” signifie les quelques personnes, les quelques femmes se sont évanouies par les hasards de la vie.

 

  1. “Ils ne furent pas bien fumés.” veut dire que ces amis (amours- n’ont pas été conservés dans le temps. Amours consommés et vite consumés.

 

  1. Les regrets vont crescendo : “Ils m’ont manqué”. C’est un constat d’échec, un vide par l’absence. Pourtant “ces amis-là l’ont maltraité” mais il n’a pas de rancune.

 

  1. Après cette dénonciation, Rutebeuf prend Dieu à témoin. Quand au détour des épreuves de la vie, ses relations si proches (“tant aimés”) l’ont tout simplement abandonné : “Je n’en ai vu un seul chez moi.”

 

(200 mots, 2.45 h)

 

Remarques et commentaire de Pierre S.

 

Votre commentaire ne serre pas le texte d’assez près pour la grammaire et la rhétorique mais c’est un début très intéressant.

 

 

Le texte s’ouvre sur une question personnelle et angoissante car le narrateur, Rutebeuf, est seul. Les amis chéris (“tant aimés”) qu’il tenait dans ses bras (“si près tenus”) ont disparu. Pourquoi ? Parce qu’il est devenu pauvre ? Ils se sont dispersés, partis l’un après l’autre (“clairsemés”). D’où l’image du vent et hypothèse charitable (“les a ôtés”) : le vent, c’est la vie, c’est le destin. “Je crois” marque l’hésitation.

 

“L’amour est morte”. Le mot “amour” est au féminin, ce qui donne de la douceur, une douceur tragique : l’affection est “morte” et le narrateur reste tragiquement seul. L’image du vent est reprise avec l’idée qu’il avait apporté (“me porte”) les “amis” qu’il “remporta”. On ne peut rien contre le vent insensible, impersonnel. La construction des deux vers suivants est audacieuse : “il ventait devant ma porte” est sujet du verbe “emporta”. Comprendre : le vent qui soufflait devant ma morte / les a emportés.

 

Le poème est écrit en vers octosyllabes (8 syllabes), mêlés à des quatra sysllabes (4 syllabes). Les rimes sont complexes en aa, b, bb, ccc, d (rime isolée). Donc poème de la solitude et de la mélancolie devant la disparition des amis qu’il avait tant aimés. Tout est dit en très peu de mots avec l’image expressive du vent qui apporte le bonheur et le remporte.

 

(222 mots, deux heures plus une heure de recherches)

 

Roger et Alii – Retorica – 850 mots – 4 900 caractères – 2017-06-22

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