22 POE Verlaine – L’Auberge – commentaire – 1994

Paul Verlaine (1844 – 1896) L’auberge (1884)

Murs blancs, toit rouge, c’est l’Auberge fraîche au bord
Du grand chemin poudreux où le pied brûle et saigne,
L’Auberge gaie avec le Bonheur pour enseigne.
Vin bleu, pain tendre, et pas besoin de passeport.

Ici l’on fume, ici l’on chante, ici l’on dort.
L’hôte est un vieux soldat, et l’hôtesse, qui peigne
Et lave dix marmots roses et pleins de teigne,
Parle d’amour, de joie et d’aise, et n’a pas tort !

La salle au noir plafond de poutres, aux images
Violentes, Maleck Adel et les Rois Mages,
Vous accueille d’un bon parfum de soupe aux choux.

Entendez-vous ? C’est la marmite qu’accompagne
L’horloge du tic-tac allègre de son pouls.
Et la fenêtre s’ouvre au loin sur la campagne.

 

Code : 0 = introduction(s) et 9 = conclusion(s)

  1. Introduction Sonnet extrait de « Jadis et Naguère »(1884) où Verlaine (40 ans) fait le point de ses expériences lointaines (« jadis ») ou récentes (« naguère »= il n’y a guère de temps, récemment).Or « naguère » c’était le vagabondage d’où l’intérêt de ce poème sur l’errance et le bonheur. Nous étudierons la description, la vision du bonheur et la personnalité du narrateur.

 

  1. Etudions d’abord la description.
  2. La forme étroite du sonnet contraint à l’économie : vision de l’extérieur (1° quatrain,), puis l’intérieur : d’abord la nourriture et la tranquillité (vers 4) puis les aubergistes et leurs enfants (2° quatrain), ensuite la salle elle-même (1° tercet) et enfin les bruits (marmite, horloge) (2° tercet). Le dernier vers semble être l’appel de l’aventure.
  3. Visions rapides et déjà symboliques : oppositions blanc / rouge, fatigue (« pied brûle et saigne ») / fraîcheur-Bonheur. Détails significatifs : « vin bleu » (touche impressionniste), « pain tendre », « passeport » (il s’agissait d’un carnet jaune sur lequel était notées les péripéties de la vie des ouvriers et des vagabonds : emplois, renvois, séjours en prison etc. les Gitans sont encore soumis à cette vexation ; il fallait le montrer à chaque octroi, aux gendarmes…). L’hôte « vieux soldat » ne craint ni les vagabonds, ni les gendarmes.
  4. L’auberge est humble (poutres noircies ?); décoration populaire avec des images d’Epinal bon marché : les amours impossibles d’un prince musulman et d’une chrétienne, les Rois Mages (venant adorer l’enfant Jésus).
  5. Rôle important de la nourriture : « vin bleu » (touche impressionniste) ; »pain tendre » (aspect affectif), « la soupe au choux », « la marmite ». Nourriture et joie de vivre traduite en un trimètre remarquable « Ici l’on fume, / ici l’on chante, / ici l’on dort » (progression vers le sommeil, ambiance décontractée.
  6. Donc description faite de petites touches surprenantes : c’est une auberge pimpante, un peu marginale qui offre pour une soirée les plaisirs simples de la vie.

 

  1. Tout ceci évoque le bonheur.
  2. Déjà le panneau l’indique par son enseigne mais ceci est confirmé par l’ambiance et le spectacle. La vie n’est pas facile pour l’hôtesse qui prodigue ses soins (« peigne et lave ») et son affection à dix petits enfants (« marmots »). Noter l’opposition entre « roses » et « pleins de teigne » : on ne peut pas bien les soigner mais ils sont heureux.
  3. L’hôtesse ne se plaint pas. On ne sait pas ce qu’elle dit : ce n’est même pas du discours indirect. Le narrateur comprend simplement le sens : « amour, joie, aise »: sorte de progression descendante, comme si être à son « aise » était le plus important.
  4. En fait il y a une harmonie subtile entre les êtres et les choses : à la nourriture simple et populaire (vin, pain, soupe) correspond un couple accueillant à tous (enfants : probablement en nourrice, ils ont le même âge, vagabond… pourvu qu’il puisse payer tout de même) et aussi la joie des objets personnifiés : l’horloge a un « tic-tac allègre » et la marmite l’accompagne.
  5. Le bonheur est donc faits de plaisirs simples liés à la nourriture, à l’affection, à une ambiance décontractée et bon enfant.

 

  1. Tout ceci séduit le narrateur.
  2. Il arrive manifestement épuisé par la route (métonymies du « grand chemin poudreux », « le pied brûle et saigne ») et inquiet (« pas besoin de passeport » : l’hôte n’a pas demandé les papiers, un chic type qui comprend le pauvre monde…)
  3. Manifestement le narrateur s’émerveille : toutes les impressions favorables lui sautent aux yeux, aux oreilles, un peu dans le désordre. Il commente favorablement les propos de l’hôtesse (litote : « n’a pas tort » = elle a drôlement raison).
  4. Tout cela c’est le bonheur pour lui. Pourquoi ne pas s’en créer un, tout semblable ? Son monologue intérieur s’adresse au lecteur pour lui transmettre son enthousiasme : « vous accueille… », « Entendez-vous »… Et pourtant il y a comme une faille : le regard se porte au dernier vers en direction de la fenêtre « au loin sur la compagne » comme si l’appel de l’errance était malgré tout le plus fort.
  5. Le pauvre Verlaine (car le narrateur se confond avec l’écrivain) est profondément sensible à ce bonheur ; il en profite d’autant plus avidement qu’il ne va durer qu’une soirée. Il faudra reprendre la route le lendemain.

 

  1. Conclusion Ce poème est tout à fait révélateur de l’art de Verlaine. A travers une description où tous les détails sont significatifs et dans le cadre étroit et difficile du sonnet, il réussit à nous donner une vision du bonheur faite de plaisirs simples et d’affection. Il est séduit certes mais le démon de l’errance va bientôt le reprendre…

1 commentaire

Laisser un commentaire ?