23 POL Complots, conspirations, conjurations 2015_04

1. Pierre A. La théorie du complot (200mots, 2015_04)

I. Aujourd’hui, comme depuis toujours, le complot est partout. Ne pas l’évoquer c’est déjà en faire partie. En parler librement, c’est le déjouer ou l’assumer pour le rendre crédible.

II. Le complot fascine puisqu’il pousse à la réflexion. Chercher à comprendre au-delà des Etats, des corporations… Un défi à toute autorité !

III. La multiplicité d’internet engendre des mondes parallèles et donne naissance à des « florilèges » de mystifications. Internet fait caisse de résonance et amplifie, voire déforme les événements. Derrière la toile se cachent des forces obscures qui organisent ou dissimules des faits. C’’est là un complot.

IV. Le théoricien du complot reconstitue l’événement à son image ! Son raisonnement induit une modification des faits et produit une rémanence qui entretient le doute.

V. Franc-maçons, Illuminati… par leur côté secret donnent le sentiment d’être des instigateurs de complots ! Oui, le silence fait parler !

VI. Dans un Etat totalitaire le doute devient un dogme et donc une vérité gouvernementale. (URSS)

VII. Le doute est un élément du raisonnement, une démarche naturelle. Chercher le pourquoi du comment est essentiel.

VIII. Analyser et apprécier les événements sans les déformer, sans théoriser. C’est discerner l’info de l’intox.

(199 mots, 4 heures)

2. Remarques de Pierre S.

a) C’est une bonne approche du phénomène. Le complot est à rapprocher du secret. Le vrai secret est dans le silence qui fait qu’on ne sait même pas qu’il y a un secret. Idem pour le complot.

b) Ma correction a flotté car je n’arrivais pas à lire le mot « doute » pourtant présent au § IV. Mais le contenu du § VI est incompréhensible car dans un Etat totalitaire il n’y a pas de place pour le doute sauf pour les opposants souterrains. Voir « 1984 » de Georges Orwell. Je proposerais plutôt :

VI. Dans un Etat totalitaire le doute devient une nécessité qui rend alors suspectes toutes les vérités gouvernementales.

c) Mais alors le doute devient un ferment révolutionnaire. « Seule la vérité est révolutionnaire » disait Lénine qui mentait tellement ! D’où la chute de l’URSS au bout de 70 ans de contre-vérités.

3. Hélène (2011_12_12) J’aimerais aussi qu’on puisse approfondir la notion de théorie du complot : ce qu’on en dit dans les médias, la méfiance qu’elle implique envers les « élites » et les raisons de la prolifération d’idées parfois farfelues (comme « on n’a jamais marché sur la lune, c’était de la communication dans le cadre de la guerre froide ») parfois moins (rapport de l’OCDE disant que si on enlève petit à petit des avantages à des peuples sur de nombreuses années, ils ne s’en rendront pas compte alors que si le fait d’un coup, il y aura des révoltes … je n’ai plus la référence exacte). Bref, c’est un peu désordonné comme mail mais j’ai pas mal d’élèves autour de moi au CDI…. Je ne suis pas allée voir sur Retorica, j’avoue, si cela a déjà été traité ! j’y vais dès que j’ai 5 minutes mais j’envoie ce mail quand même !

4. Etymologie : complot, conspiration, conjuration. Roger (2011_12_13) Selon le lexicographe Alain Rey l’origine du mot est incertaine mais il fait confiance à Pierre Guiraud, lequel imagine un cum-peloter, « mettre ensemble des petits bouts de corde en les serrant autour de l’un d’eux ». Le sens de « foule compacte » (sens originel de complot) disparaît rapidement devant « accord, intelligence entre plusieurs personnes » (1180-1190).

A compléter par :

http://nouvellelanguefrancaise.hautetfort.com/archive/2010/07/04/complot.html

Conjuration et conspiration sont deux synonymes de complot. Conjurer vient du latin conjurare, de cum – “avec” et – jurare “jurer ensemble, se liguer, conspirer” et, à basse époque “supplier, adjurer sous l’invocation de quelque chose de sacré, de Dieu”. D’où quatre sens successifs en français : a) en appeler à une puissance sacrée, b) prononcer des paroles magiques pour obtenir un effet précis (fin XII° s), c) écarter un danger par des paroles magiques (1397), détourner, éviter une menace, un péril. L’idée de supplier quelqu’un de faire quelque chose établit le lien entre la prière et le complot. « Conjuration » du latin conjuratio “alliance, complot” et au Moyen-Age “adjuration, formule magique”. Ce sens cède devant la notion de “complot contre le pouvoir établi”. La conjuration de Catilina (63 avant notre ère) donne ses lettres de noblesse à cette notion grâce à Salluste qui la raconta et à Cicéron qui fit tomber Catilina. On connaît le début fameux du premier discours de Cicéron devant le Sénat : « Jusqu’à quand Catilina abuseras-tu de notre patience ? » En effet Catilina enchaînait les complots contre les institutions suite à un curieux vide juridique : seul un citoyen romain pouvait porter plainte contre lui et personne n’osait le faire. L’individu était jeune, noble, désargenté, déterminé, sans scrupule, entouré d’autres jeunes des deux sexes, de mœurs tout aussi dissolues. Cette conjuration était décidée à détruire les institutions. S’opposer à Catilina c’était se condamner à mort. Cicéron alors consul et célèbre par son éloquence fut informé d’un nouveau complot. Il interpella plusieurs fois Catilina en plein Sénat, l’obligeant à fuir. Les conjurés furent mis à mort. Catilina fut massacré avec ses troupes en janvier 62.

5. “La conjuration des imbéciles” de John Kennedy Toole reçut le prix Politzer en 1981. Mais son auteur, né en 1937, s’était suicidé en 1969 après avoir vainement tenté de faire publier son roman. Celui-ci fut finalement édité en 1980 grâce à l’obstination de sa mère. Mais la « conjuration des imbéciles » avait finalement eu raison de l’écrivain. Le héros du roman, Ignatius, est le double de l’auteur : il n’a jamais publié, fils unique traumatisé par une mère ultra-protectrice. Toole cite Jonathan Swift : « Quand un vrai génie apparaît dans ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui ». Ignatius est un anti-héros d’une troublante modernité ; son apathie se double d’une absence d’humour, humour qui est pourtant la marque de son créateur. N’appartient-il pas lui aussi à la vaste conspiration des imbéciles ?

6. Conspiration est un autre synonyme de conjuration et de complot. « Conspirer » vient du latin conspirare “être d’accord, se liguer secrètement”, “s’entendre contre”, cum – “avec” -spirare “souffler” mais, selon Alain Rey, il n’y a aucune attestation d’un emploi concret du type “mêler les respirations” mais uniquement des sens abstraits ; il s’agit de “s’entendre”, de “préparer une action le plus souvent mauvaise”. « Conspiration » (vers 1165) vient du latin conspiratio “accord” et “complot”

Une conspiration est une entente secrète entre plusieurs personnes, en vue de renverser un pouvoir établi, ou une organisation en vue d’attenter à la vie d’une personne d’autorité. Le terme « conspiration » et ses quasi-synonymes, notamment « complot » et « conjuration », ont fait l’objet de distinctions sémantiques par plusieurs spécialistes de la langue.” (Wikipedia) Il n’existe pas de de vrais synonymes. Conjuration évoque un serment (jurare), conspiration un accord presque physique des respirations (spirare) et complot une union serrée de plusieurs personnes. Les trois termes sont unis par l’idée d’un attentat, d’un crime à commettre. Pour une analyse plus fine et des exemples voir :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Conspiration

7. Théories du complot. Une théorie du complot c’est une « interprétation des événements suivant un plan concerté et orchestré secrètement par un groupe malveillant ». (…) « Elle se soustrait à la réfutation, toute preuve contraire pouvant être interprétée comme un faux réalisé par les conspirateurs, et discrédite donc les explications dites officielles, établies par les pouvoirs publics et relayés par les grands médias d’information. »(Wikipédia) Cette théorie serait née au XVIII° siècle en Angleterre mais plus vraisemblablement en France pour présenter la Révolution française comme une vaste conspiration ourdie par un petit groupe d’initiés, franc-maçons, illuminatis de Bavière et enfin juifs. Il y a évidemment de vrais complots et des complots supposés, lesquels qui relèvent de la manipulation. Dans Retorica j’ai noté le plus important car il fait encore des ravages spécialement dans les pays arabes : les Protocoles des Sages de Sion (voir le site www.retorica.fr) Les théories du complot sont très répandues aux Etats-Unis. Elles donnent des explications plus ou moins cohérentes à l’assassinat de John K. Kennedy en 1963 et aux attentats du 11 septembre 2001. La formulation théorique a été fournie par le philosophe et logicien Karl Popper dans “La Société ouverte et ses ennemis” (1945) : « C’est l’opinion selon laquelle l’explication d’un phénomène social consiste en la découverte des hommes ou des groupes qui ont intérêt à ce qu’un phénomène se produise (parfois il s’agit d’un intérêt caché qui doit être révélé au préalable) et qui ont planifié et conspiré pour qu’il se produise. » Cette définition a été contestée : parle-t-on d’acteurs ? de témoins qui jugent des acteurs ? d’un état d’esprit ? Pierre-André Taguieff note quatre principes de base aux théories du complot :

« – Rien n’arrive par accident ;


– Tout ce qui arrive est le résultat d’intentions ou de volontés cachées ;


– Rien n’est tel qu’il parait être ;

-Tout est lié, mais de façon occulte. »

On n’est pas loin du délire paranoïaque. Il s’ensuit un débat bizarre où on ne sait plus qui manipule qui, ni pourquoi. Ceci dit il existe de véritables complots de même que les paranoïaques ont aussi des ennemis. “L’histoire présente le cas de complots avérés, comme l’opération Himmler organisée par le IIIe Reich pour déclarer la guerre à la Pologne, ou encore l’Opération Ajax destinée à renverser Mossadegh en Iran (l’article Conspiration présente une liste de conspirations historiques).” (Wikipédia). Karl Popper observe que les complots sont souvent des échecs, ce qui affaiblit la théorie des complots triomphant à tous coups. Ces théories du complot ne sont pas la bonne direction pour comprendre la marche du monde.

8. « Tout se passe comme si… » Ceci dit on ne peut pas écarter l’idée que “tout se passe comme si”. Antonio Negri et Michael Hardt dans leur livre “Empire” insistent sur ce point : « les théories de conspiration constituent un mécanisme grossier mais efficace pour approcher le fonctionnement de la totalité. Le spectacle de la politique fonctionne « comme si » les médias, l’armée, le gouvernement, les sociétés transnationales, les institutions financières mondiales, etc. étaient tous consciemment et explicitement dirigés par une puissance unique, même si, en réalité, ils ne le sont pas. » (Empire, III, 5 p. 392).

Les sociétés de comploteurs ne manquent pas : entre autres on cite la Commission Trilatérale, le groupe Carlyle, les Skull and Bones, la Société du Mont- Pélerin, etc. On peut distinguer les théories du complot du type “Système” (qui met en cause les Etats) et celles du type “Minorités” . Il s’agit tantôt d’accéder à une vérité cachée (au plus grand nombre, sauf à mes amis et à moi-même) tantôt d’identifier des coupables (chercher à qui profite le crime !). L’instabilité des sociétés post-modernes favoriserait l’éclosion de ces théories. Les thrillers, les séries télévisées, les jeux vidéo, usent et abusent de ces théories. (Informations d’après l’article de Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Théorie_du_complot ). Internet a favorisé cette prolifération.

9. Skull and Bones. L’une des plus célèbres sociétés secrètes américaines est Skull and Bones (“le crâne et les os”), fondée à l’université de Yale en 1832. Son créateur William Huntington Russel avait passé l’année précédente en Allemagne et avait été initié dans une société secrète d’étudiants. Il en fonda une à Yale ; elle dure encore. Son principe est de former quinze juniors initiés et brutalisés par leurs anciens. Ensuite entrés dans la vie cette fraternité d’anciens élèves devient un groupe de pression très efficace car tous ses membres appartiennent à la meilleure société : « La fraternité est propriétaire de l’Île Deer, située dans l’archipel des Mille-Îles, à la frontière des États-Unis et du Canada, entre l’État de New York et la province de l’Ontario. Plus précisément, elle est la propriété de la Russell Trust Association, entité de la fraternité » (http://fr.wikipedia.org/wiki/Skull_and_Bones). Ce qui est étrange et sans qu’on puisse y voir un lien direct, pendant toute la guerre Froide l’université de Yale a fourni un contigent respectable d’agents secrets et aussi d’agents doubles ! On en trouve un récit circonstancié dans le roman “La Compagnie : le grand roman de la CIA” (2003) de Robert Littell pour la période 1945 – 1995. On y découvre, avec effarement, comment les agents de la CIA soutenaient les dissidents du monde communiste avant de les abandonner à leur triste sort quand les intérêts américains l’exigeaient (http://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Littell). La lutte entre le KGB et la CIA fournit aussi la trame de beaucoup de romans de John Le Carré, de Tom Clancy etc.

10. La stratégie du chaos. J’ai trouvé une dernière référence intéressante . Il s’agit de “La Stratégie du chaos Impérialisme et islam. Entretiens avec Mohamed Hassan » par Michel Collon et Grégoire Lalieu (2012) : « Il y a d’abord eu la “stratégie du choc” :
Bush frappant l’Irak et l’Afghanistan. Mais il a échoué. Les Etats-Unis passent-ils alors à une nouvelle politique, la “stratégie du chaos” ? Dans cet arc musulman qui relie l’Afrique à l’Asie
en passant par le Moyen-Orient, révoltes et résistances se multiplient. Les Etats-Unis ont tenté, en vain, de contrôler cette région riche en matières premières et traversée de voies maritimes stratégiques. Un enjeu décisif pour garder le leadership mondial face à l’Europe, le Russie et surtout la montée de la Chine. A défaut de contrôler les richesses du monde musulman, il faut empêcher les concurrents d’en profiter. D’où la stratégie du chaos : diviser pour régner. Au risque d’embraser toutes ces régions ? Dans ces entretiens clairs et passionnants, Mohamed Hassan analyse ces nouveaux rapports Nord – Sud qui façonneront le monde de demain. Comment les puissances coloniales ont divisé les pays musulmans, comment le pétrole a permis de sauver un système de la faillite et pourquoi la crise économique constitue une opportunité pour les peuples d’Occident et du tiers monde de bâtir un monde meilleur ? Connaître l’impact du passé, comprendre les conflits présents, anticiper les explosions de demain. »(4° de couverture www.Couleurlivres.be). Michel Collon anime le site Investig’Action http://www.michelcollon.info aux analyses discutables et décapantes.

Roger et Alii

Retorica

(2.380 mots, 14.900 caractères)

Laisser un commentaire ?