23 POL Démocratie Tocqueville 1992

Avant d’aborder le sujet lui-même de cet article, je recommande chaudement la lecture d’un petit récit de Tocqueville “Quinze jours dans le désert américain” (94 pages, Ed. Mille et une nuits, Petite collection ). “En juillet 1831, le jeune Tocqueville (1805-1859) part explorer, en compagnie de son ami Gustave de Beaumont, le  » désert  » américain, à proximité des Grands Lacs : c’est-à-dire la forêt, quasi vierge encore, où l’installation des premiers colons menace pourtant les sociétés indiennes. Cette équipée de quinze jours suscite un récit haut en couleurs, dans la tradition de Chateaubriand et de Fenimore Cooper. Tocqueville y pressent la confrontation inévitable entre  » l’extrême civilisation « , venue des villes, et la  » nature abandonnée à elle-même « , en une analyse prémonitoire de la puissance américaine à venir.” Toute la grandeur et toutes les tares du futur empire sont en germe dans ce bref récit, excellente introduction au grand œuvre sur la démocratie en Amérique.

Roger

De l’individualisme dans les pays démocratiques Sujet I BTS MAI 1992

01 J’ai fait voir comment, dans les siècles d’égalité, chaque homme cherchait en lui-même ses croyances ; je veux montrer comment, dans les mêmes siècles, il tourne tous ses sentiments vers lui seul.

02 L’individualisme est une expression récente qu’une idée nouvelle a fait naître. Nos pères ne connaissaient que l’égoïsme.

03 L’égoïsme est un amour passionné et exagéré de soi-même, qui porte l’homme à ne rien rapporter qu’à lui seul et à se préférer à tout.

04 L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même.

05 L’égoïsme naît d’un instinct aveugle ; l’individualisme procède d’un jugement erroné plutôt que d’un sentiment dépravé. Il prend sa source dans les défauts de l’esprit autant que dans les vices du coeur.

06 L’égoïsme dessèche le germe de toutes les vertus, l’individualisme ne tarit d’abord que la source des vertus publiques ; mais, à la longue, il attaque et détruit toutes les autres et va enfin s’absorber dans l’égoïsme.

07 L’égoïsme est un vice aussi ancien que le monde. Il n’appartient guère plus à une forme de société qu’à une autre.

08 L’individualisme est d’origine démocratique, et il menace de se développer à mesure que les conditions s’égalisent.

09 Chez les peuples aristocratiques, les familles restent pendant des siècles dans le même état, et souvent dans le même milieu. Cela rend, pour ainsi dire, toutes les générations contemporaines. Un homme connaît presque toujours ses aïeux et les respecte ; il croit déjà apercevoir ses arrière-petits-fils, et il les aime. Il se fait volontiers des devoirs envers les uns et les autres, et il lui arrive fréquemment de sacrifier ses jouissances personnelles à ces êtres qui ne sont plus ou qui ne sont pas encore.

10 Les institutions aristocratiques ont, de plus, pour effet de lier étroitement chaque homme à plusieurs de ses concitoyens.

11 Les classes étant fort distinctes et immobiles dans le sein d’un peuple aristocratique, chacune d’elles devient pour celui qui en fait partie une sorte de petite patrie, plus visible et plus chère que la grande.

12 Comme, dans les sociétés aristocratiques, tous les citoyens sont placés à poste fixe, les une au-dessus des autres, il en résulte encore que chacun d’entre eux aperçoit toujours plus haut que lui un homme dont la protection lui est nécessaire, et plus bas il en découvre un autre dont il peut réclamer le concours.

13 Les hommes qui vivent dans les siècles aristocratiques sont donc presque toujours liés d’une manière étroite à quelque chose qui est placé en dehors d’eux, et ils sont souvent disposés à s’oublier eux-mêmes. Il est vrai que, dans ces mêmes siècles, la notion générale du semblable est obscure, et qu’on ne songe guère à s’y dévouer pour la cause de l’humanité ; mais on se sacrifie souvent à certains hommes.

14 Dans les siècles démocratiques, au contraire, où les devoirs de chaque individu envers l’espèce sont bien plus clairs, le dévouement envers un homme devient plus rare : le lien des affections humaines s’étend et se desserre.

15 Chez les peuples démocratiques, de nouvelles familles sortent sans cesse du néant, d’autres y retombent sans cesse, et toutes celles qui demeurent changent de face ; la trame des temps se rompt à tout moment, et le vestige des générations s’efface. On oublie aisément ceux qui vous ont précédé, et l’on n’a aucune idée de ceux qui vous suivront. Les plus proches seuls s’y intéressent.

16 Chaque classe venant à se rapprocher des autres et à s’y mêler, ses membres deviennent indifférents et comme étrangers entre eux. L’aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chaîne qui remontait du paysan au roi ; la démocratie brise la chaîne et met chaque anneau à part.

17 À mesure que les conditions s’égalisent, il se rencontre un plus grand nombre d’individus qui, n’étant plus assez riches ni assez puissants pour exercer une grande influence sur le sort de leurs semblables, ont acquis cependant ou ont conservé assez de lumières et de biens pour pouvoir se suffire à eux-mêmes. Ceux-là ne doivent rien à personne, ils n’attendent pour ainsi dire rien de personne ; ils s’habituent à se considérer toujours isolément, ils se figurent volontiers que leur destinée tout entière est entre leurs mains.

18 Ainsi, non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains ; elle le ramène sans cesse vers lui et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre cœur.

Alexis de Tocqueville  « De la démocratie en Amérique » II, chap 3 en entier.

Questions

A. Résumez ce texte en 200 mots avec une marge de tolérance de + ou – 10 %. Indiquez à la fin du résumé le nombre de mots utilisés.

B. Expliquez les expressions suivantes :

– L’individualisme procède d’un jugement erroné plutôt que d’un sentiment dépravé. (§ 05)

– La trame des temps se rompt à tout moment, et le vestige des générations s’efface. (§ 15)

C. La démocratie encourage-t-elle l’individualisme ? Etayez votre démonstration sur des exemples concrets (50 lignes ou 500 mots)

Correction (s.g.d.g)

A. Résumé 200 mots demandés pour 67 lignes, soit 3 mots par ligne ; 18 paragraphes qui demandent quelques regroupements.

1 (9 mots demandés) En démocratie on croit en soi et on pense à soi (11 mots employés)

2. (6 mots) L’égoïsme est devenu individualisme (5 mots)


3. (6 mots) L’égoïste s’aime plus que tout (7 mots)


4. (12 mots) L’individualiste se replie sur soi et les siens en négligeant les autres (13 mots)

5. (9 mots) L’égoïsme est instinctif ; l’individualisme en plus est raisonnable (10 mots)


6. (9 mots) L’individualisme attaque les vertus collectives puis individuelles (8 mots)

7 – 8 (6 + 6 mots) L’égoïsme est général, l’individualisme vient de la démocratie (10 mots)


9 (21 mots) L’aristocratie crée une solidarité familiale dans le temps : vénérant la famille dans le passé, on prépare son avenir (19 mots)


10 -11 (6 + 9 = 15 mots) L’aristocratie crée de la solidarité. Sa stabilité crée des liens dans chaque classe (14 mots)


12 (12 mots) La hiérarchie aristocratique crée des solidarités verticales, chacun protège et est protégé (12 mots)

13 (18 mots) Cette solidarité étroite crée un esprit de sacrifice limité au groupe et indifférent à l’universel (16 mots)

14 (9 mots) Inversement la démocratie privilégie l’universel (6 mots)

15 (18 mots) En démocratie les solidarités de groupe se modifient constamment. Les repères du passé qui préparaient l’avenir disparaissent (18 mots)

16 (12 mots) Le mélange des classes crée l’indifférence. L’individu est seul (11 mots)

17 (24 mots) Quand la démocratie s’étend, l’égalité entraîne une perte collective d’influence. Chacun garde ses propres forces et croit pouvoir survivre (22 mots)

18 (12 mots) En démocratie le solidaire du passé, du présent et de l’avenir devient le solitaire (15 mots)

Total : 197 mots

Remarques : Défaut de ce résumé : son aspect fragmenté, surtout au début. Le texte de Tocqueville avance comme une démonstration et le résumé donne une impression de marche saccadée. Le respect intégral du résumé au 1/4 durcit le style et le rend un peu caricatural. On peut donc regrouper davantage les paragraphes pour limiter cet aspect désagréable. Il est important de bien comprendre la démarche générale : les hommes sont d’un naturel égoïste ; bien que la démocratie se veuille généreuse dans son aspiration à l’universel elle détruit les solidarités induites par le système aristocratique ; l’individualisme finit alors par aggraver l’égoïsme naturel.

B. Explication des expressions

– L’individualisme procède d’un jugement erroné plutôt que d’un sentiment dépravé. (§ 05) 1. Un “jugement erroné” est une opinion fautive. C’est une conclusion inexacte venue d’un raisonnement inexact. 2. Un “sentiment dépravé” a quelque chose d’immoral et de profondément condamnable : on parle couramment de “mœurs dépravées”. 3. L’individualisme est gravement fautif puisqu’il va renforcer l’égoïsme mais il ne le fait pas exprès ; en soi il n’est pas immoral mais il repose sur un raisonnement faux, sur un sophisme selon Tocqueville.

– La trame des temps se rompt à tout moment, et le vestige des générations s’efface. (§ 15) 1. La “trame” est le croisement des fils qui forment le tissu. Le temps est comparé à un tissu, première métaphore pour dire que la démocratie détruit l’histoire. 2. On parle de “vestiges” pour désigner les restes d’une civilisation disparue, donc seconde métaphore car la solidarité des générations disparaît. 3. La démocratie détruit ainsi toutes les solidarités créées dans le temps.

C. Discussion.

La démocratie encourage-t-elle l’individualisme ? Etayez votre démonstration sur des exemples concrets (50 lignes ou 500 mots)

Code : 0 = introduction(s) et 9 = conclusion(s)

0. Introduction. Alexis de Tocqueville écrit “De la démocratie en Amérique” en 1835 et 1840. Il revient d’une longue enquête dans la démocratie américaine. Celle- ci a fasciné le jeune aristocrate (30 – 35 ans) qui s’interroge sur ses mérites, ses faiblesses et son avenir. Malgré son admiration il porte un jugement sévère sur les fondements de ce système politique fondé à grande échelle un demi-siècle plus tôt, en 1776. Notons que la confédération helvétique remonte à 1291. Mais il pense que le mal a des remèdes. Où en sommes-nous ? La démocratie encourage-t-elle vraiment l’individualisme ?

1.0 L’argumentation de Tocqueville paraît actuelle.

1.1 L’Ancien Régime reposait sur les trois états, noblesse, clergé et tiers-état. Il comportait de nombreux pouvoirs intermédiaires chaque état étant fortement hiérarchisé, y compris le tiers-état structuré par les corporations. En détruisant les corporations, en proclamant la loi Le Chapelier (1789) qui interdisait aux ouvriers de se regrouper et enfin par la Déclaration universelle des Droits de l’homme qui n’envisage que des citoyens et non des groupes, la démocratie encourageait l’individualisme. Le droit d’association ne sera établi qu’en 1901 !

1.2 Cet individualisme entraîne l’amour des affaires. L’aristocratie est supplantée par la bourgeoisie. C’est la monarchie de juillet (1830 – 1848) et Guizot disant aux ouvriers : “Enrichissez-vous par le travail et vous deviendrez électeurs”. Flaubert dans “Madame Bovary” (1856, le pharmacien Homais) et Zola dans “Germinal” (1885, grève des mineurs) sont les témoins attentifs et indignés d’une ascension bourgeoise sans contrepoids qui entraîne une exploitation ouvrière de plus en plus forte.

1.3 La majorité parlementaire est constituée par les plus riches. Tocqueville image un gouvernement qui “en fixant irrévocablement les citoyens dans l’enfance… pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilité leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie… et réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux dont le gouvernement est le berger.” (II) Il prévoit ainsi la naissance d’une technocratie : la majorité se réduit à la voix de quelques professionnels de la politique, lesquels s’arrogent, grâce à la passivité générale le droit de parler au nom de tous.

1.9 L’analyse de Tocqueville a été confirmée par l’histoire : l’individualisme a provoqué le triomphe de l’industrie et des affaires et les citoyens demandent surtout la sécurité (emploi, retraites, soins médicaux).

2.0 Pourtant on sent bien que la démocratie ne se réduit pas à cette vision pessimiste.

2.1 L’individualisme a incité les citoyens et surtout les travailleurs à se regrouper. Le suffrage universel (donc non censitaire) est acquis en 1848 et les partis se développent. “Germinal” (1885) montre le développement des premiers syndicats devenus légaux en 1884. La loi de 1901 sur les associations permet le développement des contre-pouvoirs avec des groupes de pression même si les plus riches l’emportent là aussi. C’est la naissance d’une classe moyenne de plus en plus importante. La notion de salarié va du SMIC au PDG de SARL, ce qui représente un écart de 1 à 20 (hors stock-options). . Ceci entraîne une fermentation constante prévue par Tocqueville qui y voyait une faiblesse : “Les institutions démocratiques réveillent et flattent la passion de l’égalité sans pouvoir jamais la satisfaire entièrement.” (II)

2.2 Tocqueville prévoyait des remèdes : la décentralisation administrative (régions, communes), la distinction des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire), la liberté de la presse, la liberté d’association. Il y a des intérêts communs à tous : “Chacun finit par respecter dans ses semblables ce qu’il veut qu’on respecte en lui.” Tout cela, nous l’avons acquis. Tocqueville pensait également que la religion devait être un facteur supplémentaire de cohésion sociale. On est à la recherche d’une éthique sociale qui pourrait la remplacer.

2.3 C’est pourquoi même si en démocratie on se dit facilement insatisfait, ce régime apparaît comme le moins mauvais. “La liberté démocratique n’exécute pas chacune de ses entreprises avec la même perfection que le despotisme intelligent ; souvent elle les abandonne avant d’en avoir retiré le fruit, ou en hasarde de dangereuses ; mais à la longue elle produit plus que lui ; elle fait fait moins bien chaque chose, mais elle fait plus de choses… elle répand dans tout le corps social une inquiète activité, une force surabondante, une énergie qui n’existent jamais sans elle.” (I) C’est ce qui fascine Tocqueville dans les Etats-Unis.

2.9 L’individualisme n’est donc pas dangereux. Il trouve rapidement ses limites par la décentralisation, l’équilibre des pouvoirs, la distinction des pouvoirs et surtout la nécessité de trouver des solutions nouvelles à des problèmes nouveaux.

9. Conclusion. Donc la démocratie sécrète ses antidotes : l’individualisme incite à se regrouper, à revendiquer, à établir des rapports de forces, à trouver des compromis même provisoires. Bref elle apprend à assumer les contradictions inhérentes à toute société humaine.

(776 mots)

Complément
 Tocqueville : Russes et Américains (1840)

« Il y a aujourd’hui sur la terre deux grands peuples qui, partis de points différents, semblent s’avancer vers le même but : ce sont les Russes et les Anglo- Américains.

« Tous deux ont grandi dans l’obscurité ; et tandis que les regards des hommes étaient occupés ailleurs, ils se sont placés tout à coup au premier rang des nations, le monde a appris presque en même temps leur naissance et leur grandeur.

« Tous les autres peuples paraissent avoir atteint à peu près les limites qu’a tracées la nature, et n’avoir plus qu’à conserver ; mais eux sont en croissance : tous les autres sont arrêtés ou n’avancent qu’avec mille efforts ; eux seuls marchent d’un pas aisé et rapide dans une carrière dont l’œil ne saurait encore apercevoir la borne.

« L’Américain lutte contre les obstacles que lui oppose la nature ; le Russe est aux prises avec les hommes. L’un combat le désert et la barbarie, l’autre la civilisation revêtue de toutes ses armes : aussi les conquêtes de l’Américain se font-elles avec le bloc du laboureur, celles du Russe avec l’épée du soldat.

« Pour atteindre son but, le premier s’en repose sur l’intérêt personnel, et laisse agir, sans les diriger, la force et la raison des individus.

« Le second concentre en quelque sorte dans un homme toute la puissance de la société.

« L’un a pour principal moyen d’action la liberté ; l’autre, la servitude.

« Leur point de départ est différent, leurs voies sont diverses ; néanmoins, chacun d’eux semble appelé par un dessein secret de la Providence à tenir un jour dans ses mains les destinées de la moitié du monde. »

“De la démocratie en Amérique”, Bref extrait de la conclusion générale

Roger
et Alii

Retorica

(2 760 mots, 17 000 caractères

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