23 POL dette solution Partouche 2012

 

  1. “Sur 630 euros d’augmentation de la dette, il y a 109 milliards seulement qui sont dûs à la crise. Tout le reste est dû à la mauvaise politique de la droite : 500 milliards d’euros de dépenses inconsidérées.” (Ségolène Royal, lundi 16 janvier 2011, sur France Info). Or il y a erreur sur les 500 milliards comme le signale Cédric Mathiot dans Libération (2012_01_19). Sur ces 630 milliards 109 ou 110 sont imputables à la crise. Restent 520 milliards dont, selon la Cour des comptes, seuls 20 % sont attribuables à Sarkozy, soit 104 milliards. Le reste, les 80 % viennent de 30 ans de laisser-aller, les « Trente Miteuses » (Yvan Rioufol « De l’urgence d’être réactionnaire », PUF, 185 p, 2012) ou les “Trente Piteuses” imputables à la gauche comme à la droite. A la fin du mandat Jospin, la gauche a aggravé le déficit structurel en consentant de fortes baisses d’impôt. Jérôme Cahuzac, président (PS) de la commission des finances de l’Assemblée avait d’abord repris ce chiffres de 500 milliards (« En cinq ans de sarkozysme, le Président a fait 520 milliards de dettes, ce qui est beaucoup. ») Pierre Lellouche (UMP) a protesté. Cahuzac est revenu sur ses propos : « Quand je dis que cinq ans de sarkozysme, c’est 520 milliards de dette, je constate le déficit. Je ne dis pas que la politique de Sarkozy a créé 520 milliards de dette, vous avez eu raison de me reprendre. » (D’après Cédric Mathiot, rubrique intox / désintox : « Dette : Ségolène Royal surcharge le bilan de Nicolas Sarkozy. », Libé 2012_01_19). Donc seuls 104 milliards (20 %) sont dûs à Nicolas Sakozy et le reste 416 (80 %) soit le quadruple, vient d’une impéritie commune à la droite et à la gauche. On a beaucoup parlé du climat de lutte instauré par Sarkozy. Ce dernier serait moins vindicatif si on lui rendait justice.
  2. Le Grand Livre de la Dette Publique, institution vénérable créée en 1793 pour prendre en compte les dettes de l’Ancien Régime, va disparaître en tant que tel en 2017. Pas la dette publique bien entendu. Elle s’élève en gros à 1.700 milliards d’euros. Environ 1.070 milliards sont incompressibles et représentent les traitements, retraites et pensions des fonctionnaires d’Etat. Cette dette s’allégera un peu quand les retraites publiques s’aligneront sur les retraites privées.. Restent les 630 milliards de dettes à résorber. Certains, comme Rocard, observent que l’Etat paie des intérêts 600 fois plus élevés que des intérêts normaux. Il est vrai qu’il faudrait revenir en France sur la loi de 1973 et en Europe sur l’article 123 du traité de Lisbonne qui interdisent à un Etat d’emprunter près d’une banque centrale et l’obligent à le faire près de banques privées. On sait que la BCE commence à tourner la difficulté. Mais on n’annule pas une dette publique même après un audit citoyen (proposition d’Attac et de la fondation Copernic). L’annuler, comme on l’a fait pour des pays pauvres au lieu de réserver cette dette dans une bad bank et d’enquêter mondialement sur les profiteurs, c’est un pousse-au-crime pire que le crime lui-même. On n’annule pas une dette. On la renégocie en fonction de nouvelles règles. C’est ce qu’a fait la Convention en 1793 et c’est ce qui a sauvé la République. C’est ce qu’a refusé Lénine en 1917 et qui a convaincu une partie des prêteurs potentiels que les régimes communistes n’étaient pas fiables et qu’il fallait les détruire.
  3. Cette question de la dette publique est donc centrale. Le seul a l’avoir dit en 2002, puis en 2007 et à le redire en 2012, c’est François Bayrou. Il ne faut donc pas s’étonner de sa montée dans les sondages quand l’opinion publique prend la mesure du désastre financier. “Plaie d’argent n’est pas mortelle” et “Qui paie ses dettes s’enrichit”. Ces deux dictons restent d’actualité. On comblera le déficit de la dette en luttant contre la corruption et en réorientant la croissance vers l’éco- développement. Apparemment Eva Joly semblait la seule à construire son action politique sur ces deux évidences. Autant dire que François Bayrou et Eva Joly sont complémentaires dans leur visée globale. Même s’ils ne gagnent pas la présidentielle, cette visée et cette vision me paraîssent les seules cohérentes pour l’avenir. On observe que François Hollande les a rejoint. “Qui paie ses dettes s’enrichit”. Cette vieille maxime de bon sens semble être oubliée de nos dirigeants. Il y a bien longtemps que la France a perdu son triple A : bien loin de signifier que nous cherchons à réduire le capital de la dette publique il signifie simplement que nous cherchons à emprunter pour payer des intérêts moins coûteux. Ce qui est extravagant. On rejoint Rabelais sur la nécessité de faire des dettes et de ne pas les rembourser…

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17 LIT Rabelais Eloge des dettes 1546
Rabelais (1494 – 1553) Tiers livre (1546) Panurge fait l’éloge des dettes.

(transcription moderne)

[Pantagruel ayant critiqué Panurge pour sa propension à s’endetter, ce dernier lui répond : ]

“Vrai greu [Dieu] ! A bien y réfléchir, vous me forcez à abattre mon jeu, en me reprochant mes dettes et créanciers. Nom d’un chien ! Je ne m’estimais auguste, respectable et redoutable que par cette qualité que j’avais de faire et de créer quelque chose sans rien et sans matière première, cela en dépit de l’opinion de tous les philosophes (qui disent que rien ne naît de rien).

J’avais créé quoi ? Tant de beaux et bons créanciers. Les créanciers sont (je le maintiens jusqu’au bûcher exclusivement) des créatures belles et bonnes. Qui ne prête rien, est une nature laide et mauvaise : créature du vilain diable d’enfer.

[…] Pensez-vous que je suis content, quand, tous les matins, autour de moi je vois ces créanciers si humbles, serviables et prodigues en révérences, et quand je remarque que si j’ai l’air plus accueillant et si je fais à l’un meilleure figure qu’aux autres, le lascar pense avoir le premier son affaire réglée et être le premier en date, et prend mon sourire pour de l’argent comptant ? […]

Il y a bien pire : je me voue à saint Babolin le bon Saint si, toute ma vie, je n’ai pas considéré que les dettes constituaient une sorte de liaison et d’union des cieux et de la terre, un moyen unique de conservation de la race himaine, c’est-à-dire sans lequel tous les humains périraient bientôt, et si je n’ai pas estimé qu’elles étaient peut-être cette grande âme de l’univers qui, selon les Académiques, vivifie tout.

[Imaginer un monde sans dettes c’est imaginer un univers où les astres ne seraient plus liés les uns aux autres.] Entre les éléments il n’y aurait plus ni symbolisation [union par ressemblance], ni interaction ni aucune transmutation, l’un ne se considérera pas l’obligé de l’autre car il ne lui avait rien prêté. De la terre ne naîtra pas l’eau ; l’eau ne sera pas changée en air, de l’air ne naîtra pas le feu, le feu ne réchauffera pas la terre. La terre ne produira rien que des monstres… […]

… Chez les humains, il n’y en aura pas un pour sauver l’autre ; il aura beau crier : “A l’aide ! au feu ! à l’eau ! au meurtre ! ” personne n’ira à son secours. Pourquoi ? Il n’avait rien prêté, on ne lui devait rien. Cela ne gêne personne qu’il brûle, qu’il fasse naufrage, qu’il soit ruiné, qu’il meure. De même qu’il ne prêtait rien, de même il n’aurait rien prêté par la suite.

Bientôt de ce monde seront bannies la Foi, l’Espérance, la Charité, car les hommes sont nés pour aider et secourir les hommes. Leur succéderont Défiance, Mépris, Rancune, avec la cohorte de tous les maux, de toutes les malédictions et de toutes les misères. Vous aurez tout lieu de penser que c’est alors que Pandore a versé sa bouteille. Les hommes seront des loups pour les hommes… […]

Et si, sur le modèle de ce monde déplaisant, désagréable et qui ne prête rien, vous vous imaginez l’autre petit monde qu’est l’homme, vous y trouverez un terrible tohu-bohu. La tête ne voudra pas prêter ses yeux et leur vue pour guider les pieds et les mains. Les pieds ne daigneront pas la porter. Les mains cesseront de travailler pour elle. Le cœur sera exaspéré d’envoyer tant de pulsations dans les membres et ne leur prêtera plus assistance.

(3.400 caractères) ————–

  1. On parle beaucoup des marchés : “… qui sont donc les marchés ? Les grands banquiers, les patrons de compagnies d’assurance et de hedges funds (les fameux fonds rapaces). Pourquoi sont-ils si puissants ? Parce qu’ils disposent d’une arme imparable : les Etats sont obligés de s’adresser à eux pour couvrir leur déficit. Cela n’a pas toujours été le cas. Jusqu’en 1973, le Trésor public empruntait directement à la Banque de France. Mais cette année-là Pompidou (un banquier) interdit cette pratique, obligeant ainsi l’Etat à faire appel aux banques privées : celles-ci lui prêtent, en fixant le taux d’intérêt qui leur plaît. Depuis, tous les autres pays européens, et l’Europe elle-même ont fait pareil. D’où cette situation grotesque : il est interdit aux Etats de se financer auprès de la Banque centrale européenne. Mais celle-ci peut refinancer à de très faibles taux les banques privées, lesquelles prêtent ensuite aux Etats à des taux nettement supérieurs !” [Depuis la chute du Mur c’est le triomphe d’un capitalisme sans entrave : “Le privé ça marche, le public ça foire.” Tous les dirigeants de droite comme de gauche s’y sont mis : Tony Blair, DSK, Pascal Lamy, Balladur ou Sarkozy. La plupart ont multiplié les aller-retour du public au privé. Ainsi Mario Monti vient de chez Goldman Sachs.] ( d’après Geoffrey Geuns, “La finance imaginaire, anatomie du capitalisme : des “marchés financiers” à l’oligarchie” Ed Aden, 360 p, 25 €) Jean Luc Porquet, “Les marchés nous font bien marcher” Canard 2011_11_16
  2. Patrick Partouche, dirigeant du groupe de casinos Partouche, a publié dans Libération (2011_12_13) un article : “Et si la sortie de crise s’inspirait de “l’économie casino” “? Cette économie repose, quand le jeu est bloqué, en un abandon de la dette. “Le client n’a certes pas la capacité de rembourser actuellement, mais pourquoi hypothéquer l’avenir ? S’il veut et peut continuer à consommer, nous lui proposons de jouer, de préférence dans nos casinos, en cash ; et si un jour il gagne, il donnera 50 % de ses gains en remboursement. Cela fait quarante ans que ce système existe et quarante ans que cela marche ! Cela prend du temps mais nous avons toujours réussi à récupérer tout ou partie de la somme dûe et, le plus important, à garder de bonnes relations avec nos clients.”
  3. Patrick Partouche propose d’étendre ce système à l’économie mondiale. “Alors, pourquoi ne pas pratiquer, dès aujourd’hui, un immense abandon de créances planétaire, des dettes publiques et privées, dettes des Etats, mais aussi des ménages ? Les esprits chagrins me diront que c’est un cadeau aux mauvais payeurs ! Non ! Cela s’appelle un remerciement aux services rendus à la société de consommation, le juste retour dû au client, de bonne foi, lui qui n’a pas cessé de consommer et d’investir, pour sa santé, sa compétitivité, ses voyages, sa sécurité… Redonnons-lui l’envie de se battre et de «re-consommer» puisque c’est le moteur de l’économie de marché qui prédomine à ce jour.”
  4. Les dettes dans ce système ne sont pas annulées mais mises entre parenthèses. “Celui qui n’a jamais investi ni contracté de crédit sera finalement satisfait de voir revenir des clients prêts à consommer. La capacité de remboursement de la dette sera pour partie laissée à l’accroissement du pouvoir d’achat, pour partie dédiée aux investissements indispensables : retraite, santé, éducation, sécurité, recherche…

Bien sûr, ceux-là même qui ont généré cet état de crise, spéculé, et vécu sur cette gigantesque gabegie, pourront ne pas être d’accord. Mais, tentons de faire en sorte que «l’économie casino» s’inspire de l’économie des casinos en appliquant les mêmes méthodes. Au-delà des objections légitimes, afin de repartir sur des bases saines, la construction d’un nouveau moteur de croissance passe sans doute par un peu de bon sens et d’utopie. N’en manquons pas !”

  1. Ceci ressemble fortement à l’économie de jubilé décrit dans la Bible et dont on ne sait si elle fut appliquée. Elle consistait, tous les cinquante ans à l’abandon des dettes et au retour des terres au propriétaire initial. Elle est décrite dans le livre du Lévitique au chapitre 25. Dans la pensée juive elle s’inscrit dans un système temporel très complexe. J’avais, en son temps noté ceci. “Quand un gamin qui joue aux billes a lessivé tous les petits camarades il crie “scrumble”,lance toutes ses billes en l’air et le jeu peut reprendre. Cette pratique vient d’être interdite pour des raisons de sécurité. Certains disent que c’est par respect pour l’économie libérale.Ceci rejoint le jubilé dans la tradition juive. L’équivalent en économie pourrait être la crise. Le système de Law et surtout sa faillite ont permis d’annuler des dettes qui remontaient à Henri IV.” (Note du 2000_08_24)
  2. Ceci nous conduit à quelques considérations sur la crise actuelle de l’euro et de l’autre manière d’en sortir si on trouve la solution “casino” trop radicale. Notons d’abord que la notion de “bad bank” est assez proche de la solution “casino”. C’est le regroupement des actifs toxiques (pourris) des banques pour leur éviter la faillite. Les regrouper permettrait d’abord de les identifier, ce qui n’est pas encore fait :

“Les actifs pourris n’ont pas forcément une valeur égale à zéro. Simplement, à un moment donné, personne n’en veut. Ils sont dits « illiquides » : il n’y pas de demande, donc pas de marché, donc pas de prix. La mise en place d’une structure de défaisance permet de se donner du temps pour céder ces actifs, avec plus ou moins de casse. “ (Thomas Bronnec, L’Express, 2009_01_21). Surtout si c’est l’Etat qui prend finalement en charge ces pertes. Ce qui est le plus fréquent dans tous les pays.

Roger et Alii
Retorica
(2.350 mots, 13.900 caractères)

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