23 POL génocide bourreaux 2016 07

 

            « Comment devient-on un bourreau ? » est un débat conduit par Nicolas Truong (NT) et reproduit in extenso dans le Monde du 4 avril 2014. L’oralité transcrite est toujours difficile à suivre. Ces quatre interlocuteurs forment un monde clos. J’ai eu du mal à en dégager les idées directrices. Je n’y suis parvenu que par ce résumé. Numérotation de Retorica. On pourra le comparer avec le texte original dont voici le lien :

http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/04/03/comment-devient-on-un-bourreau_4395245_3232.html

Roger

Comment devient-on un bourreau ? C’est la question que se posent le cinéaste Rithy Panh (RT), l’écrivain Jean Hatzfeld (JH) et l’historien Jacques Semelin (JS). « Ici, il n’y a pas de pourquoi », répondait un soldat du camp d’Auschwitz à Primo Lévi à sa question « pourquoi » autant de cruauté.

(1) NT : Profil type des tueurs de masse ?

RP : « On différencie trois types de bourreaux au Cambodge : ceux qui tuent de leurs propres mains, ceux qui délèguent et ceux qui instiguent. Les derniers sont souvent les plus pervers. » Ils étaient cultivés et détruire les corps ne leur suffisait pas ; il leur fallait détruire l’identité de leurs victimes en leur faisant avouer des crimes qu’ils n’avaient pas commis. Beaucoup ont tué parce qu’ils ont pris l’expression « détruire la bourgeoisie » au sens littéral. « Je me suis rendu compte que créer un bourreau est plus facile que ce que l’on croit. Il suffit pour cela de donner le pouvoir et d’exercer la terreur simultanément sur un même individu. « Vous obtenez ainsi un redoutable assassin. » Trente ans plus tard les intellectuels ont beaucoup de mal à saisir les conséquences de leurs actes car quarante ans d’idéologie leur ont laissé croire qu’ils agissaient dans le cadre de la loi.

JH : « Un instituteur rwandais disait que la culture ne rend pas l’homme meilleur mais qu’elle le rend plus efficace. » Au Rwanda les bourreaux tuaient en bande. Et il y avait un intérêt financier. Pas de profil type : agriculteurs, commerçants…

(2) NT : Ressorts à l’œuvre ?

RP : Douch avait une formation mathématique et littéraire. Il avait lu Marx, Mao et Staline. « Entre 1971 et 1975 les Khmers rouges développent une méthode de torture, forgent une nouvelle langue ainsi qu’une formation destinée au génocide. » Effacer l’Etat au profit du parti et de « l’organisation » (Angkar). Les mots sont le support des gestes. On parle du « nouveau peuple cambodgien ». « Le parti est devenu l’Etat, la question de l’impunité ne se pose même pas puisque tous ces massacres se font dans le cadre de la loi. »

JH : Il y a des analogies entre la Shoah et le Rwanda. Un dictateur déclare que certains sont de trop dans la société. Les pièces de théâtre, les blagues, les jeux radiophoniques vont dans le même sens. Donc un crescendo et la guerre. Au Rwanda on commence à tuer en 1959, 1963, 1973 puis 1982. « …les bourreaux ne sont pas exactement des hommes ordinaires. »

JS : le passage à l’acte est progressif et rapide. Tacite dit : « Quelques-uns l’ont voulu, d’autres l’ont fait, tous l’ont laissé faire. » Il y a toute une chaîne de commandement mais aussi « un processus psycho-pathologique , une perception délirante de l’ennemi. » On peut alors violer, torturer et tuer. « Les nazis ont eu une perception délirante et fantasmatique des juifs. » « Dans la mécanique génocidaire, on est à la frontière de l’imaginaire et du réel. Dans un pays en crise, on se dit que les choses iraient mieux si on se défaisait de ces gens-là. « Ce contexte précède l’acte de tuer. » « La population stigmatisée commence à ne plus appartenir à l’univers social. » On peut tuer.

  1. Au Rwanda il y a deux ethnies. Les Tutsi, aristocraties, auraient opprimé les Hutu pendant quatre cents ans. C’était historiquement faux mais cela a pris corps dans les fantasmes collectifs. « les Tutsi sont plus grands, moins noirs, ont les traits plus fins. » On les voit arrogants, dangereux alors que depuis 1959, suite aux quotas, ils ont disparu de l’administration et de l’armée. « Perdure cependant ce fantasme sur l’ethnie. » L’ethnie n’est pas un problème en période de croissance mais le devient en période de crise, de guerre. On n’a plus besoin alors de justification idéologique. On tue et il faut en finir vite.

(3) NT : Rôle de la grégarité mimétique ?

JS : L’expérience de Milgram montre que 60 % des sujets envoient des doses quasi-mortelles. Quand le sujet a des doutes et qu’il reçoit l’assentiment de l’expérimentateur alors il se concentre entièrement sur les manettes. Il va entrer dans un fonctionnement agentique et ça se vérifie sur le terrain : pendant les massacres, la question de la finalité n’est plus posée.

JH : Ceci est renforcé par l’idée que l’on fait un travail ordinaire, agricole : « … on partait le matin, on tuait et on revenait vers 15 heures. » Personne ne s’y opposait, Eglise, Burundais ou casques bleus. Plus vite on finirait, plus vite on serait débarrassé de ce travail.

(4) NT : rôle de la dynamique de groupe et de l’effet d’entraînement ?

JS : Selon l’historien américain Christopher Browning, la volonté de faire comme les autres joue un rôle important. « Pour moi, l’individu n’est pas monstrueux en tant que tel, il le revient quand il est impliqué dans la dynamique monstrueuse d’un crime de masse. » « C’est l’influence du groupe primaire de tueurs qui entraîne la population… »

JH : Les railleries et les gronderies des camarades sont plus difficiles à affronter que le meurtre lui-même.

RP : « Tout lien social ou familial disparaissait la seconde où tu intégrais une unité d’élimination. » « J’ai toujours pensé que la mauvaise conscience, celle qui vous dit que tuer est mal, était présente chez tout le monde. » Mais c’était inutile.

(5) NT : Les massacreurs ont-ils des états d’âme ?

JS : Quand on viole et qu’on éventre on entre dans un autre univers. Mais repasser la frontière est difficile. Ceux qui y parviennent restent une énigme. « De tels actes sont très perturbants psychologiquement, individuellement et sur le plan collectif. Tout comme l’attaque de la filiation du voisinage, surtout au Rwanda, où il y a une une explosion du noyau familial. »

JH : Une guerre classique laisse des séquelles : les comportements changent. « En rentrant, certains deviennent alcooliques, d’autres misanthropes extrémistes ou pacifistes. » Ce n’est pas le cas au Rwanda. « Ils ne sont marqués par rien, et si parfois ils font un effort pour se rendent humains et disent qu’ils regrettent, la seule chose qu’ils regrettent c’est d’avoir causé du tort à leur famille en allant en prison ou en ayant perdu leur commerce. » Pas un mot pour les victimes. « Ils se considèrent comme des victimes d’une machine idéologique. »

JS : « S’ils prenaient conscience de leurs actes, ils s’effondreraient psychiquement. »

RP : « Les bourreaux ne peuvent se considérer que comme des victimes, sinon ils se pendraient. » Mais ils ont gardé la mémoire des gestes. L’Etat est friand de réconciliation mais il faut qu’elle s’accompagne « de mots et de paroles écrites. » « Beaucoup de bourreaux se sont tournés vers la religion, pour obtenir la rédemption sans avoir à s’investir dans la société. C’est plus facile pour eux que pour les victimes. »

(6) NT : Pourquoi les génocidaires se livrent-ils à des horreurs comme la torture ou le viol ?

JS : Primo Levi parle de cette violence inutile. Question dérangeante. « Il fallait rassembler les juifs en troupeaux pour qu’ils perdent toute individualité et que les bourreaux perçoivent des masses et non des êtres humains. » Il fallait défigurer la victime pour qu’elle n’ait plus rien d’humain. « Il se pourrait que le bourreau la déshumanise afin de ne pas avoir l’impression de s’attaquer à l’humanité. »

JH : « Au Rwanda les bourreaux étaient souvent bien plus cruels avec les victimes qu’ils connaissaient. » Car celles-ci exigeaient de recevoir une mort rapide, ce qui décuplait la rage des bourreaux « parce que ces gestes religieux les ramenaient à la chrétienté, à quelque chose de connu. On tue plus facilement ce qui rampe. » Un simple regard pouvait exaspérer leur cruauté.

(7) NT : Comment éviter le retour à de telles horreurs ?

JS : Je reste pessimiste. « Il y aura toujours des boucs émissaires. » Donc deux réponses. La première c’est le mouvement de lutte contre ces idées : éducation, action sociale et politique. La seconde est du côté de l’Etat : « L’Etat démocratique doit fixer les limites et les sociétés dont nous avons parlé sont des sociétés où l’Etat a légitimé ces discours de haine. On préfigure le crime de masse à travers des mots, la situation devient grave quand ces idées s’incarnent dans des institutions. Le verrou c’est l’Etat. C’est par lui que l’on peut juguler le développement de ces idéologies. »

JH : « En effet chaque fois qu’il y a un Etat, il y a des limites. C’est lorsque l’Etat est en voie d’éclatement que peut se produire un génocide. » L’idée d’extermination reste plus mystérieuse que celle de conquête. « Je vais conclure sur une citation d’une jeune agricultrice : « S’il y a eu un génocide, il peut y en avoir un autre, puisque la cause est toujours là et qu’on ne la connaît pas. »

(d’après des propos recueillis par Nicolas Truong, le Monde 4 avril 2014)

 

(8) Roger (2016-07-17)- : Le débat entre les quatre protagonistes suit une progression mise en valeur par le résumé. Il débouche sur des conclusions qu’on peut résumer ainsi : l’engrenage totalitaire est lancé par la recherche collective et névrotique d’un bouc émissaire. C’est le rôle de l’Etat de lutter contre la recherche du bouc émissaire. Mais en ce domaine l’Etat c’est nous tous dans un effort collectif de lucidité pour identifier les vraies causes de nos malheurs et y remédier.

Roger et Alii

Retorica

1 680 mots, 9 800 caractères, 150 Ko, 2016-07-17

 

 

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