23 POL intellectuels en France 1996

Bts sujet II Synthèse Les intellectuels, hier et aujourd’hui. corrigé s.g.d.g

Introduction. Quatre textes invitent à se pencher sur le rôle des intellectuels. Les deux premiers regroupés dans le document 1 semblent s’opposer : il s’agit d’une réflexion de Ferdinand Brunetière tenue en 1898 au moment de l’affaire Dreyfus et d’un « appel aux intellectuels » d’Henri Barbusse paru en 1922. Barbusse semble favorable aux intellectuels et Brunetière leur être hostile. Cette opposition est beaucoup moins tranchée dans les trois autres textes écrits plusieurs dizaines d’années après : 1979 pour « La barbarie à visage humain » de Bernard Henri Lévy (doc 2), 1984 pour « Les intellectuels en question » de Maurice Blanchot (doc 3) et enfin « Penser l’Europe » d’Edgar Morin (doc 4). Ces textes nous invitent par leurs démarches à nous pencher successivement sur le statut des intellectels, leur fonction et la nature de leur pouvoir.

1. Le statut des intellectuels semble poser problème.

1.1 Brunetière le définirait, pour le contester !, par la profession : savants, professeurs, philologues (doc 1) Blanchot adopte la mème démarche : qui peut l’être ? ni le créateur, ni le savant, ni l’enseignant.

1.2 Et pourtant il forme une sorte de caste nobiliaire regroupant des “surhommes” dit ironiquement Brunetière (doc 1). Plus sobrement B.H. Lévy explique que l’intellectuel a un statut qu’il doit assumer contre la barbarie avec les armes de la culture, des musées et de la langue (doc 2). Mais remarque E.Morin il ne peut plus penser la société ni même la science. (doc 4) Son statut est donc en crise.

1.3 Du reste Brunetière marque cruellement ses limites : tel agriculteur, tel négociant lui paraît bien supérieur à tel érudit, biologiste ou mathématicien sur le plan de la volonté, du jugement et de l’expérience (doc 1). Analyse que semble rejoindre M. Blanchot quand il distingue l’intelligence (comme adresse à faire croire qu’on en sait plus) et la situation du vrai intellectuel (qui ne s’abaisse pas à cette comédie). Mais il note aussi qu’on ne l’est pas tout le temps, ni tout entier (doc 3). Ces limites sont d’autant plus nettes qu’E. Morin se demande si les intellectuels sont encore en mesure de jouer le rôle de catalyseur (doc 4).

1.4 Les intellectuels sont donc des créateurs, des savants ou des professeurs. Mais leur statut est fortement contesté et leur importance limitée.

2. La fonction des intellectuels est-elle claire ?

2.1 Tandis que Brunetière semble se taire sur ce problème Barbusse estime qu’ils sont les « traducteurs de l’idée dans le chaos de la vie » (doc 1). E. Morin le complète : l’intellectuel pose les problèmes de la culture, de la cité et de l’éthique (doc 4). Barbusse ajoute qu’il fixe « la vérité innombrable » en formules, lois et oeuvres (doc 1). M. Blanchot note qu’il dit le Vrai, le Juste, le Droit, la Loi, l’Idéal (doc 3). E. Morin donne un exemple concret : aujourd’hui il doit canaliser chez les peuples leur demande silencieuse d’Europe (doc 4).

2.2 Selon Barbusse l’intellectuel a ce don quasi-divin d’appeler les choses par leur nom (doc 1) et M. Blanchot, va dans le même sens,citant Valéry, qui pensait que l’intellectuel remue « les choses sous leurs signes, noms ou symboles, sans le contrepoids des actes réels. » (doc 3). Ce faisant, note Barbusse, il rectifie, dirige les croyances et les foules (doc 1). Ce que conteste B.H. Lévy : l’intellectuel ne doit plus être le guide, le phare du peuple (doc 2) et M. Blanchot, approuvant en ceci André Breton, dit qu’il n’est pas l’homme de l’engagement (doc 3)

2.3 Et cependant l’intellectuel est, pour Barbusse, toujours au commencement de l’histoire des hommes (doc 1). B. H. Lévy lui assume comme mission non de refaire le monde mais d’empêcher qu’il se défasse (doc 2). Pour M. Blanchot, il n’est pas crédule, il doute, approuve sans acclamer (doc 3). Enfin pour E. Morin il lui reste au moins, malgré sa faiblesse, la tâche de reconnaître l’existence des grands problèmes et notamment celui d’une Europe à qui les technocrates font perdre son âme trop préoccupés qu’ils sont par les problèmes agricoles (doc 4).

2.4 C’est pourquoi M. Blanchot pense que c’est un guetteur. Il veille avec une attention active, pensant aux autres et non à soi (doc 3). E.Morin le rejoint quand il encourage l’intellectuel à revenir aux problèmes publics par la réflexion, l’information et la prudence (doc 4).

2.5 La fonction d’un intellectuel serait donc d’être un directeur de conscience derrière le magistère des mots. Mais cette fonction redoutable doit le ramener à beaucoup d’humilité : il n’est qu’un guetteur attentif et prudent.

3. Un guetteur donne l’alarme et choisit le moment pour la donner. Ce qui pose le problème du pouvoir réel des intellectuels.

3.1 B. H. Lévy voit en lui un métaphysicien qui changerait l’homme en ce qu’il a de plus profond. Car des fonctions plus immédiates lui sont interdites : le roi se moque du sage et le sage n’est pas le roi (doc 2). Au contraire, M. Blanchot ne voit en lui qu’un citoyen qui s’intéresse aux conséquences de son vote, qui parle et se tait. Mais,en retrait du politique, il n’est pas en retraite (doc 3).

3.2 Sans doute peut-il agir plus directement, par la pétition comme le remarque Brunetière (doc 1). Selon B. H. Lévy il lui arrive d’exercer directement le pouvoir, comme en 1793 et 1917 mais alors c’est le bain de sang. Trotsky, Lénine, les leaders chinois, tous intellectuels, prétendent servir le peuple et le massacrent (doc 2). Blanchot lui assigne une action intermédiaire : il est proche de l’action et du pouvoir quand il n’agit pas et n’a pas de pouvoir (doc 3). Historiquement, note E.Morin, il a joué un rôle de catalyseur dans l’émergence des nationalismes, dans l’affaire Dreyfus et dans la lutte contre le fascisme (doc 4).

3.3 Au choix tranché proposé par B.H Lévy : sel de la terre ou fusilleur ? (doc 2), M. Blanchot semble répondre d’une manière plus nuancée : son action, son pouvoir se situe entre la théorie et la pratique (doc 3), tandis qu’E. Morin s’inquiète : sous la pression autant technologique qu’économique, il ne peut plus penser la connaissance, ce qui le réduit à l’impuissance (doc 4).

3.4 Plus l’intellectuel se rapproche du pouvoir plus il perd de son pouvoir propre qui est de rester entre la société civile et le pouvoir lui-même. Son action est celle d’un catalyseur qui permet une réaction chimique sans y participer.

Conclusion. A travers des propos quelquefois difficiles à suivre on voit se dégager une ligne directrice : les intellectuels ont une profession qui leur permet de l’être même si leur statut est contesté. Par leur fonction de nommer correctement les choses et d’identifier les problèmes ils sont des acteurs et non simplement les guetteurs de la cité. Et leur pouvoir vient de leur capacité à faire évoluer les choses par la catalyse sociale qu’ils exercent.

Avis personnel. Mais posé ainsi, le problème suscite un grand malaise. D’abord les intellectuels peuvent se tromper, ce qu’expliquait vertement Brunetière. Ensuite chaque citoyen devrait s’intéresser aux conséquences du vote. Est-ce à dire que tout citoyen est un intellectuel ? Oui, pourvu qu’il sache lire et réfléchir, si l’on en croit Malraux : « Je sais maintenant, écrivait-il en 1943, qu’un intellectuel n’est pas seulement celui à qui les livres sont nécessaires mais tout homme dont une idée, si élémentaire soit-elle, engage et ordonne la vie. » (« Les Noyers de l’Altenbourg »).
Au moment où certains veulent nous faire croire qu’il n’y a de vérité que dans les sondages et la publicité et où d’autres enseignent que l’égoïsme national et le racisme sont des valeurs positives il est bon de rappeler une évidence : chacune et chacun d’entre nous sommes responsables du destin collectif de la nation et c’est nous qui vivrons ce destin que nous aurons contribué à rendre harmonieux ou tragique. Gide disait « Il faut suivre sa pente mais en remontant ». C’est probablement cela que Montesquieu appelait la « vertu ».

Roger et Alii
Retorica
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