24 PSY mélancolie Starobinski 2012-11

Voici un exercice de lecture. De plusieurs articles de journaux consacrés à “L’encre de la mélancolie” je n’ai retenu que des éléments qui me parlaient. Je n’ai pas craint les redites. Cet article n’est qu’un outil de travail qui, au passage, rend hommage aux journalistes qui l’ont inspiré.
Roger

1. Jean Starobinski “L’Encre de la Mélancolie” (Seuil) La mélancolie traverse toute l’œuvre de ce médecin et critique littéraire, spécialiste de Rousseau et de Diderot dans “Accuser et séduire” (Gallimard). “L’encre de la mélancolie” (Charles d’Orléans), la bile noire, la dépression vient de sa thèse de médecine, éditée par la firme qui produisit le Tofranil. Cette thèse évoquait l’histoire de la mélancolie jusqu’à 1900, avant Freud. La mélancolie s’est banalisée aujourd’hui mais il reste des “situations de stupeur devant l’étrangeté de l’existence” (…) “sentiment profond de déréliction devant le réel” vécu par Beckett.  La mélancolie va avec la violence, le tourmenté devenant tourmenteur, suicidaire ou meurtrier. Sa thèse de littérature “Jean-Jacques Rousseau : la transparence et l’obstacle” partait d’une idée : parcourir les époques à travers des écrivains dénonciateurs des masques et des mensonges : Montaigne, La Rochefoucauld, Rousseau, Stendhal et Valéry. Starobinski a été marqué par “L’âme romantique et le rêve”(1939) d’Albert Béguin et “De Baudelaire au surréalisme” (1933) de Marcel Raymond. D’où cette “école de Genève” : Albert Béguin, Marcel Raymond, Georges Poulet, Jean Rousset et Starobinsky. Elle croisait les approches thématiques, psychologiques et historiques.  C’était une Suisse romande ouverte sur le romantisme allemand et où l’on trouvait Philippe Jaccottet, traducteur de Goethe et Hölderlin. Starobinski a traduit Kafka.

2. Né à Genève en 1920 de parents juifs polonais, Starobinski n’a été naturalisé qu’en 1948, ce qui lui a évité le service militaire suisse. Il fait des études de lettres, sa famille lui conseille de faire médecine (son père est lui-même médecin) mais après sa naturalisation, il doit repasser ses examens. Et c’est là qu’il rencontre sa future femme. Enfant, il a été élevé dans la liberté de l’école Claparède.
Digression : Rousseau citoyen suisse très conscient est déchu deux fois de sa nationalité pour complaire au clan français. Il rejoint Hume en Angleterre et commence alors sa paranoïa. Rousseau est plus persécuté que mélancolique. Sa maladie urinaire assombrit son humeur. Diderot se conduit très mal envers lui, y compris après sa mort et ne se domine pas très bien lui-même.
A la mélancolie il faut opposer la présence, car la mélancolie c’est l’absence. Mais en se repliant sur lui-même le mélancolique peut se réfléchir lui-même et la mélancolie est le miroir de la mélancolie.  D’où la rencontre avec la littérature car l’écrivain peut s’absenter du monde. “Mais, dans une sorte de dialectique, grâce à l’encre, quelque chose ne disparaît pas.”
(d’après Jean Starobinski, Télérama, 2012_10_10)

4. Starobinski a 92 ans. Sa triple formation de médecin psychiatre, historien et critique lui a permis d’analyser ce phénomène. Le malaise naît en même temps que la culture, lorsque l’homme se découvre double. Mélancolie et génie avaient déjà troublé les anciens. L’instabilité et l’aptitude à créer iraient de pair. Aristote évacue l’inspiration au profit d’un état du corps. Travaillé par la “bile noire” l’artiste n’est pas nécessairement un malade. Mais l’humeur le sent différent de soi. C’est pourquoi le mélancolique est l’homme des rêves, des fictions, des chimères et de l’allégorie. Starobinsky étudie partout l’espace de tous les créateurs sans oublier Burton “Anatomie de la mélancolie”’ (1621). Kierkegaard n’arrivait pas à se dire “tu” à lui-même. Baudelaire est “l’expert suprême”. Il s’agit de “transformer l’impossibilité de vivre en possibilité de dire.”
La Mélancolie de Durer (1514), analysée par  Claude Makovski, traduit un désespoir métaphysique et le polyèdre serait une météorite tombée en Alsace en 1492. Les promesses de l’âge d’or se sont alors évanouies.
(d’après Yves Hersant et Julie Clarini, Monde, 2012_10_26)

5. Selon Starobinski, la mélancolie est  une “variété du deuil”. Les barres de béton sautent mais ce n’est pas que du béton, ce sont des souvenirs, le lieu où la première fois un jeune a tiré son coup. Ce qu’évite de dire l’auteur. Le mot “nostalgie” est né en Suisse dont les citoyens mercenaires éprouvaient en vadrouille le mal du pays. Le mot est né en 1688 à l’occasion d’une thèse de médecine sur ce sujet. Johanes Hofer le créa à partir de retour (nostos) et de douleur (algos). Le mot, ainsi anobli, entre en 1835 dans le Dictionnaire de l’Académie. “L’histoire des sentiments ne peut (…)  être autre chose que l’histoire des mots dans lesquels l’émotion s’est énoncée” (Starobinski). Question donc de littérature et de philosophie. Démocrite est le premier des grands mélancoliques. La mélancolie assombrit mais éclaire en même temps : “partout où passe la mélancolie, le dédoublement s’insinue.” Elle a traversé la mort.
(d’après Philippe Lançon, Libération, 2012_11_22)

6. Starobinski avait mis fin à toute activité médicale dès 1958  mais sans cesser de s’intéresser à la médecine, à la psychiatrie et à la psychanalyse. D’où de 1960 à 1990 de très nombreux articles sur des sujets transversaux d’où émerge la mélancolie, celle qui murmure “Tout est vide ! Tout est vanité !”  “Partout s’étend le désert infécond.” Hippocrate dit : “Quand la crainte et la tristesse persistent longtemps, c’est un état mélancolique.”  Il ajoute que pour soigner le mal, il faut recourir à des contes et à des jeux. Les Pères de l’Eglise conseillent le travail et Paracelse des “médicaments qui font rire”. Mais le mal est ambigu. Démocrite passait pour fou ; Hippocrate le médecin l’analysant découvre en lui un homme qui médite pour comprendre les causes de la folie : “Je ne ris que d’un seul objet, l’homme plein de déraison, vide d’œuvres droites, puéril en ses desseins, et souffrant, sans aucune utilité, d’immenses labeurs.” Le théâtre est lié à la mélancolie par le sentiment de théâtralité des actions humaines. La représentation classique du mélancolique, tête baissée, alerte Starobinski. Il y voit un sujet “privé d’avenir, tourné vers le passé, ravagé.”
(d’après Elodie Maurot, La Croix, 2012_10_18)

7. Maïthé (20 juin 2013) : Intéressant : « l’encre qui subsiste ». J’ai appris que mélancolie = deuil impossible.

Roger et Alii
Retorica
(6.500 caractères)

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