24 PSY rêve et réalité 1996

suite de 32 Calderon La vie est un songe

Platon : le mythe de la caverne. Lovecraft, un des maîtres du fantastique moderne poursuivait, disait-il, le même rêve de nuit en nuit. Il en a sorti une œuvre tout à fait étrange. Impression commune sentie dès l’enfance : et si la vie n’était qu’un rêve ? Il s’agit peut-être d’un archétype universel au sens jungien du terme.

1. Tao : Tchouang-tseu

Jadis Tchouang Tcheou rêva qu’il était un papillon voltigeant et satisfait de son sort et ignorant qu’il était Tcheou lui-même. Brusquement il s’éveilla et s’aperçut avec étonnement qu’il était Tcheou. Il ne sut plus si c’était Tcheou rêvant qu’il était un papillon, ou un papillon rêvant qu’il était Tcheou. Entre lui et le papillon il y avait une différence. C’est là ce qu’on appelle le changement des êtres.

(Œuvre complète de Tchouang-tseu, chap II La réduction ontologique, Gallimard / Unesco, coll La connaissance de l’Orient, p.45, réédition dans la collection “Idées” ).

Sur Tchouang-tseu voir article Chuang-tzu in Dictionnaire de la sagesse orientale, Laffont-Bouquins, très clair.

Application à Calderón. Problématique pour l’instant sauf que ce qui intéresse le tao c’est la “différence”, “le changement des êtres”. Or chez Calderón c’est plutôt la leçon que procure la comparaison des états.

2. Borges et Cortazar

Ce thème semble fasciner la littérature hispanique moderne. On le retrouve, directement ou sous des harmoniques indirectes, chez Borges et chez Cortazar . Le fait que Calderón ait traité un thème identique dans “La vie est un songe” semble indiquer une convergence profonde.

Pour Borges j’ai retrouvé les références suivantes. Dans “El Aleph” (1942) une nouvelle “Les deux rois et les deux labyrinthes” où deux êtres se déchirent et découvrent après leur mort que “pour l’insondable divinité, ils ne formaient qu’une seule et même personne.” Dans “Fictions” (1944) une nouvelle “Tlön” marque “l’intrusion du monde fantastique dans le monde réel”. Et une autre nouvelle “Les ruines circulaires” présente un homme qui ne serait que le rêve d’un autre.

La même personne peut donc se trouver sous deux états différents comme chez Tchouang-tseu. “Le temps est un fleuve qui m’entraîne mais je suis le fleuve. Le temps est un tigre qui me déchire mais je suis le tigre.” (Borgès, “Nouvelle réfutation du temps”, in “Enquêtes”).

Pour Julio Cortazar j’ai trouvé la nouvelle “La nuit face au ciel” dans “Les armes secrètes” (Folio n°448). Un jeune homme, victime d’un accident de moto va être opéré à l’hôpital. Il fait un rêve où, guerrier aztèque, il est l’objet d’une chasse impitoyable à l’homme. Ce rêve se caractérise par une odeur épouvantable. Le jeune homme se réveille avec le bras plâtré, le personnel de l’hôpital lui prodigue ses soins. Puis il retombe dans son rêve. Il court, les ennemis l’atteignent, il en tue un de son couteau d’obsidienne mais il est fait prisonnier. Il revient à lui, tente de réfléchir à son accident puis il sombre dans l’autre réalité : il est dans un cachot, ligoté avec d’autres prisonniers, il attend d’être sacrifié. On le sort, on le porte à l’air libre. Le sacrificateur s’avance vers lui, le couteau à la main. Alors il se souvient d’un rêve : “un rêve dans lequel il avait parcouru, à cheval sur un énorme insecte de métal, les étranges avenues d’une ville étonnante, parée de feux verts et rouges et qui brûlaient sans flammes ni fumée. Et dans ce rêve, mensonge infini, quelqu’un aussi s’était approché de lui, un couteau à la main, de lui qui gisait face contre ciel, les yeux fermés, face contre ciel parmi les bûchers.”

Une autre nouvelle “Continuité des parcs” montre comment un lecteur devient personnage.

Voir aussi de Julio Cortazar “Marelle”, roman multiple. Coll. L’Imaginaire, Gallimard. Voir entrées 110, 70, 28 (passage sur le bardo)

Application à Calderón. Le vertige esthétique semble remplacer chez Borges et Cortazar le vertige métaphysique propre à Calderón. Ceci dit les deux vertiges mènent l’un à l’autre, L’esthétique est une approche pudique de la métaphysique. Et le cœur de la métaphysique ne peut être approché que par lesthétique. Ce sont les deux faces d’une même réalité. Ce qui reproduit le mouvement rêve-réalité ! Etymologie le “vertige” : mouvement de rotation. Se situer au centre pour éviter l’étourdissement.

3. Le trésor rêvé

Un juif pieux de Bohême fait un rêve : il se voit sous le pont Saint-Charles de Prague. Il creuse et trouve un trésor. Trois nuits de suite il fait le même rêve. Il se décide à partir pour Prague. La nuit, il se rend sous le pont Saint-Charles, à l’endroit que lui indiquait son rêve. Il ne trouve rien mais son manège a attiré le chef des gardes. Le juif hésite puis se décide à tout dire : il raconte son rêve et son échec. “Comme c’est bizarre. Moi aussi j’ai fait un rêve un peu semblable. J’étais chez un juif et il y avait un trésor sous sa maison. Ton échec prouve qu’il n’y a rien de vrai dans ces histoires de rêves” Il décrit cependant les lieux et le juif reconnaît sa propre maison. Il rentre comme un fou chez lui, creuse et trouve le trésor.

Cette histoire est très connue.

Elle a bien sûr un sens caché. On peut l’approcher d’une manière ésotérique.

Analyse Lyk : * 63 Alhena. Lumière : 62 Leda, démultiplication des ondes jumelles, croissance, don de connaissance d’autrui. Voyages et déplacements : profitables. Les renouveler avec son double ou son rêve. Commerce intérieur : saturnien, le temps, l’échelle de Jacob. 3. Si sincère la vérité apparaît, alors honneur (voir Katherine Dimitri, “Lumières, Lyk system”, Editions traditionnelles).

C’est parce que ce juif a le cœur pur qu’il prend confiance et ose raconter au chef des gardes une histoire qui pourrait, comme juif, lui coûter cher. Il reçoit une confidence parallèle à la sienne mais il sait l’écouter. Involontairement il a su faire parler le garde. Il est clair que sa piété a été récompensée mais qu’on a voulu aussi lui imposer une épreuve. Qui conduit le rêve et qui conduit l’épreuve ? Celui dont on ne peut dire le nom.

Application à Calderón. Le juif de Bohème est conduit. Sigismond l’est aussi probablement mais Calderón se garde bien de le dire. J’y vois volontiers la construction d’une éthique laïque fondée simplement sur une comparaison d’états. Comme si Calderón voulait trouver un soubassement commun et universel. D’où la force de la pièce.

4. Le zen et l’histoire du papillon

L’extrême-orient ne connaît pas les distinctions tranchées propres à l’occident. Il n’est donc pas étonnant qu’une histoire racontée par le maître taoïste Tchouang-tseu ait pu être reprise par la tradition du bouddhisme zen.

Je n’ai malheureusement pas retrouvé la référence mais je sais que le zen est intéressé par le moment où Tchouang-Tchéou devient papillon et le moment où le papillon redevient Tchouang-Tchéou. C’est ce changement d’état extrêmement fugitif qui est très important car si l’on peut le dilater alors on atteint l’éveil et on y reste.

Analyse Lyk : * 16 Narkeb, Etoile 61 Rama, l’éducateur, édificateur, affiner sa forme extérieure. Aspirations du moi : se remet en question, joue à la loterie avec lui-même. Commerce intérieur : Aime la prière, aidé de Maât, la plume ou le stylo. 2. Aller vers la justice. La loyauté du faible rend fort. (Lyk, o.c)

Donc remise en question constante et qui éduque. Elle débouche sur une prière aidée par la conscience cosmique (la Maât égyptienne) et la méditation menée la plume à la main. Il s’agit d’aller vers la justice, vers l’équilibre de soi et du monde. Démarche à la fois exigeante, paradoxale et combien ténue : comment se tenir entre deux états ? Mais de là vient la force intérieure. C’est pourquoi Lyk conclut : “La loyauté du faible rend fort” .

Un disciple demandait à Bouddha : – Est-ce qu’après la mort nous serons conscients ou inconscients ? Il repondit : Ni l’un ni l’autre. (Cité par F.A Viallet “Zen, l’autre versant”, Casterman, 1977). Commentez et discutez !

Application à Calderón. C’est le retour minutieux sur les états de conscience et la manière de les discriminer, de les distinguer. Tout n’est pas dans tout et je doute que Calderón soit sensible au passage d’un état à l’autre, quoique l’esthétique baroque pourrait s’y intéresser. Mais Sigismond est désormais contraint de s’examiner et donc de se recentrer. Sa passion colérique et centrifuge fait place à une attitude réflexive et centripète. Il perdait son énergie. Il la garde.

5. Le rêve crée la réalité

Assimilant au rêve les compositions imaginaires faites à l’état de veille, Edgard Morin estime que : “tout rêve est une réalisation irréelle, mais qui aspire à la réalisation pratique. C’est pourquoi les utopies sociales préfigurent les sociétés futures, les alchimies préfigurent les chimies, les ailes d’Icare préfigurent les ailes de l’avion.” “Chaque rêve, dira Adler, tend à créer l’ambiance la plus favorable à un but lointain.” Cette finalité du rêve se distingue du rêve prémonitoire des Anciens : elle n’annonce pas un évènement à venir, elle révèle et libère une énergie qui tend à créer l’évènement. C’est toute la différence entre le prophétique et le prévisionnel, entre le divinatoire et l’opérationnel. “Le rêve est une préparation à la vie.” (Mœder) ; « l’avenir se conquiert par des rêves avant de se conquérir par des expériences. » (de Becker, à propos de Gaston Bachelard). “Le rêve est le prélude de la vie active” (Bachelard)

(extrait de l’article “Rêve” du “Dictionnaire des symboles” de Chevalier-Gheerbrant, Laffont-Bouquins, 1982 p. 814a).

Il faut rêver. Sans rêve, on ne transforme pas la réalité” (Lénine). “Sans les rêves collectifs, les Nations-Unies par exemple, n’existeraient pas. (…) Ces rêves, par l’aide qu’ils apportent, concourent à créer le changement qui, ensuite, se produira.” (Jane Roberts, “Le livre de Seth”, J’ai lu, p.262-263)

Application à Calderón. L’attitude dynamique qui se projette dans l’avenir est tout-à-fait présente dans la pièce. La comparaison constante entre le rêve et la réalité donne l’élan nécessaire à Sigismond pour devenir un bon roi et créer une harmonie qui – utopiquement – se diffusera en ondes concentriques sur ses sujets, riches ou pauvres, puissants ou misérables. Là est le vrai savoir et le gai savoir que Basile son père avait vainement cherché sans l’atteindre car toute sa vie a été assombrie par le secret d’état et la situation misérable imposée à son fils.

Roger et Alii

Retorica

(1.730 mots, 10.400 caractères)

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