25 REC adaptation condensés fictions 2011

1. Le livre condensé de Sélection du Reader’s Digest est dévoré par de nombreuses lectrices et lecteurs. Je l’ai découvert personnellement à travers «1984» de George Orwell. Je devais avoir 12 – 13 ans et cette lecture a été très importante dans ma formation. Quand j’ai lu le livre complet, plusieurs dizaines d’années plus tard, j’ai été déçu : trop de verbalisme, de longueurs. Peut-être réflexe de béotien que je tiens à livrer sans fard. Je me suis intéressé à la méthode de condensation utilisée par Sélection. Il s’agit d’une réécriture dynamique effectuée avec l’accord de l’auteur et de son éditeur. La mauvaise réputation de ce livre condensé vient à mon avis de trois raisons : 1. La politique agressive de Sélection, 2. Un anti-américanisme de principe, 3. Un souci d’élitisme mal placé. Il n’empêche que le produit me paraît d’excellente qualité. A bien y réfléchir le mécanisme de la condensation est quasi général : on le retrouve dans les adaptations au cinéma, les téléfilms et les séries télévisées. C’est ce que globalement je qualifie de fictions.

2. Michel Tournier après avoir écrit “Vendredi ou les Limbes du Pacifique” pour les adultes en a fourni une version pour enfants “Vendredi ou la Vie sauvage”. On sait moins que Sélection du Reader’s Digest en a publié une version condensée “Vendredi ou l’autre île”. Des trois versions c’est celle du Reader’s Digest qui me paraît la meilleure. La voici. Après des années de solitude, Robinson se regarde pour la première fois dans un miroir.
« Aucun changement notable n’avait altéré ses traits et pourtant il se reconnut à peine. On aurait dit qu’un hiver d’une rigueur impitoyable fût passé sur cette figure familière, pétrifiant tous ses frémissements, simplifiant son expression jusqu’à la grossièreté. Abîmé de tristesse, il médita longuement en tête à tête avec lui- même. Il comprit que notre visage est cette partie de notre chair que modèle et remodèle, réchauffe et anime sans cesse la présence de nos semblables. Un homme que vient de quitter quelqu’un avec qui il a eu une conversation animée son visage garde quelque temps une vivacité rémanente qui ne s’éteint que peu à peu. « Un visage éteint. Un degré d’extinction sans doute jamais atteint encore dans l’espèce humaine. » Robinson avait prononcé ces mots à haute voix. Or sa face en proférant ces paroles n’avait pas davantage bougé qu’une corne de brume. Il s’efforça à quelques pensées gaie et tâcha de sourire. Impossible. Seul le sourire d’un ami aurait pu lui rendre le sourire. »
La comparaison des trois textes fut d’un insuccès total près de mes élèves.Ils ne voyaient pas l’intérêt d’une telle confrontation. Michel Tournier s’est expliqué sur son projet de réécriture pour les enfants : son projet initial était un roman pour enfants qui avait proliféré en roman pour adultes. Même chose pour le « Roi des Aulnes ».

3. Le résultat d’un livre condensé peut se révéler désastreux. J’ai lu des réécritures navrantes de romans prestigieux. Ces loupés ne condamnent pas la formule. Après tout, en classe, on étudie bien souvent les œuvres sous forme de morceaux choisis ou de montages de lecture. On n’a pas toujours la chance de pouvoir lire avec les élèves, in extenso, une grande œuvre littéraire. Je l’ai fait. Cela peut prendre une vingtaine d’heures d’affilée. Impensable aujourd’hui. Il faut examiner de près la formule du montage de lecture. Voir 27 RET Montages de lecture.
Items 1 à 3. Roger Retorica 2010_10

4. Bts sujet II Litterature et cinéma : production interactive. (L’adaptation d’un roman) corrigé s.g.d.g Il s’agit d’un sujet de synthèse dont voici les idées-forces à travers son corrigé.

Introduction. L’adaptation d’une œeuvre littéraire au cinéma reçoit des éclairages différents selon qu’il s’agisse d’écrivains (J. Bersani doc 1, S. de Beauvoir dec 2), de critiques (J. Chevrier doc 3, J.Fuzellier doc 4) ou de cinéastes – écrivains (P.Kast doc 5, J.Semprun doc 6). Nous étudierons les contraintes imposées par l’adaptation, les effets de l’adaptation et les règles minimales d’une adaptation réussie.

1. L’adaptation connaît diverses contraintes.
1.1 Selon Chevrier certaines viennent du statut même de la littérature, mystérieuse et artisanale par essence (doc 3). Pour Semprun elle est marquée par la liberté de l’écrivain devant sa machine à écrire (doc 6). Pour S. de Beauvoir elle transmet un savoir fait à la fois du vécu et du fond sur lequel il se détache (doc 2).
1.2 Pour Kast et Chevrier d’autres contraintes viennent du statut commercial de nombreuses adaptations que seule la célébrité du titre justifie (doc 5 et 3). D’où note Bersani, des films à grand spectacle sans beaucoup d’invention, véritables « coups bas » dénoncés par Fr. Truffaut en 1958 (doc 1). En somme,remarque Chevrier, le cinéma est une production collective qui dépend d’une économie de profit (doc 3).
1.3 Ces contraintes, ajoute Bersani, mènent les deux activités à découvrir leurs différences réelles (doc 1). Elles ne se limitent pas, comme le notait S. de Beauvoir, à reconnaître au cinéma la fraîcheur de ses paysages (doc 2). Car, au- delà de ses containtes économiques le cinéma, selon Fuzelier, a son propre langage mais ses genres sont identiques aux genres littéraires (doc 4).
1.4 Les contraintes spécifiques à l’adaptation sont donc à la fois d’ordre économique et d’ordre esthétique.

2. L’adaptation entraîne un certain nombre d’effets.
2.1. Beaucoup la ressentent comme une trahison et la regrettent car elle se fait au niveau le plus bas : c’est l’avis de S. de Beauvoir et de P.Kast (doc 2 et 5). D’autres, comme Fuzelier, constatent simplement que tout est différent (longueur, décor, acteurs, ton, style) (doc 4) ou comme Chevrier que l’adaptation ne nuit pas forcément à l’original (doc 3). Aussi un romancier-scénariste comme Semprun envisage-t-il de devenir cinéaste (doc 6).
2.2 S. de Beauvoir relève que les personnages sont trahis et même les lieux, par suite des cadrages (doc 2) ; pour Chevrier les sentiments sont stéréotypés et l’imagination bloquée (doc 3) ; Fuzelier remarque que la psychologie reste sommaire et l’analyse intérieure impossible (doc 4); bref, pour Kast, la littérature a tout à perdre dans l’opération (doc 5). Semprun émet une réserve d’un autre ordre : le film échappe au scénariste dont il traduit pourtant les préoccupations (doc 6). Et Fuzelier remarque que le film peut révéler cruellement le simplisme de l’intrigue à travers l’oeuvre adaptée (doc 3).
2.3 Commentant « L’Aveu » S. de Beauvoir se plaint que le fond historique voulu par A. London échappe au film de Costa – Gravas (doc 2) alors que Semprun juge que le film ouvrait un débat sur le stalinisme mais qu’il sortait dans un contexte différent du livre (doc 6).
2.4. Pour Chevrier l’adaptation inciterait les ignorants à lire le roman (doc 3) mais cet avantage est illusoire pour Kast car la vision de l’oeuvre en resterait définitivement faussée (doc 5).
2.5 Ainsi les effets de l’adaptation sont très diversement appréciés. On admet ou on regrette le schématisme des personnages sans forcément parler de trahison. Les contextes de production sont différents. L’incitation à la lecture est jugée de façons diverses.

3. Peut-on dégager les règles d’une bonne adaptation ?
3.1 Selon Bersani, Truffaut jugeait en 1958 qu’il n’y avait pas de règles mais qu’il fallait éviter le « coup bas » d’une adaptation servile (doc 1). Semprun partage la même opinion, « L’Aveu » étant pour lui un cas particulier (doc 2). Fuzelier pense de son côté que, tout étant différent dans l’oeuvre et l’adaptation, il faut admettre que cette dernière soit toujours insolite et surprenante (doc 4).
3.2. Il arrive, d’après P.Kast, que le cinéaste fasse quelque chose de totalement différent comme Renoir pour Flaubert, Max Ophîls pour Maupassant ou Orson Welles pour Kafka. Mais généralement, poursuit-il, il faut et il suffit qu’une affinité littéraire, esthétique ou morale unisse le cinéaste et le romancier mais c’est très rare (doc 5). Bersani, Chevrier et Fuzelier sont unanimes à saluer la réussite de Bresson adaptant « Le journal d’un curé de campagne ». Par ses affinités avec Bernanos, Bresson a su trouver des correspondances, des équivalences et des transformations qui font de cette adaptation un chef d’oeuvre exceptionnel (doc 1, 3, 4).
3.3 Au delà des contingences matérielles il n’y aurait donc qu’une seule règle pour une bonne adaptation : une convergence des sensibilités, une affinité particulière qui permet au cinéaste de trouver les équivalences du roman.

Conclusion. L’adaptation d’un roman au cinéma pose à la fois des contraintes économiques et esthétiques. Elle entraîne schématisme des personnages et même trahison sans forcément faire lire. Certains minimisent ces effets négatifs au profit d’une audience accrue. Mais une adaptation réussie suppose que le cinéaste soit en convergence de sensibilité avec le romancier.
Avis personnel. Je pense que le problème de la fidélité reste secondaire. Ainsi « L’amant » de Jean-Jacques Annaud connaît un triomphe à l’écran. On sait que Marguerite Duras n’aime pas l’adaptation de son roman et d’abord son scénario. Elle a tenté d’imposer le sien à J.J Annaud et n’ayant pu y parvenir l’a publié sous le nom de « L’amant de la mer de Chine ». Ceci n’enlève rien aux mérites du film. J.J. Annaud le présente comme sa propre lecture du roman de M. Duras. Il a choisi de développer certains aspects sur lesquels le roman restait volontairement discret. Ici,le film et le roman sont complémentaires. A mon avis il suffit qu’un film s’impose par ses qualités propres sans prétendre remplacer le roman adapté : leurs mérites sont différents.
Autre avis personnel. La convergence des sensibilités suffit-elle à créer une bonne adaptation ? En 1988 Moshe Mizrahi, qui avait triomphé dans le passage à l’écran de “La vie devant soi”, veut récidiver avec “Mangeclous” d’Albert Cohen. C’est l’histoire truculente de cinq juifs de Céphalonie qui, dans les années trente, quittent leur île sur la vague promesse d’un trésor à découvrir. Faméliques et grandioses, naïfs et retors, ils vivent des aventures saugrenues magnifiées par le style de l’auteur. L’adaptation de Mizrahi réunit une équipe d’acteurs enthousiasmés, expérimentés, aimés du public (Pierre Richard, Jacques Villeret, Bernard Blier, Jacques Dufilho, Jean Carmet). Et pourtant ce fut l’échec : rythme ralenti, paysages méditerranéens inopérants. Le public bouda ce film pourtant attachant. Jugement sans appel ? Son passage au petit écran ou en dvd le sauvera peut-être. Le destin d’un film est aussi imprévisible que celui de l’œuvre d’où il est tiré.

5. L’avis de Julien Gracq recueilli par Noël Herpe et Michka Assayas (Le Nouvel Observateur 2008_01_17) : “Pendant plusieurs années, j’ai été membre de la commission d’avance sur recettes : on voyait de mauvais romans qui se transformaient en bons films. Mais les bons romans évoquent, et le film est obligé de faire voir. Le roman ne doit jamais faire voir, il est lui-même vision. On ne peut pas dessiner ni inventer une scène de roman ; et moi-même, lorsque j’écris, je ne vois pas mes personnages, ce n’est pas ainsi que cela se passe : c’est la sonorité du mot, de la phrase qui évoque des présences, mais un peu nébuleuses. Tout se passe comme si le romancier ou le lecteur de romans disposaient de plusieurs écrans : ils voient les choses de face, mais parallèlement, l’auteur ayant la possibilité de retourner en arrière, d’utiliser les différents temps du verbe, le présent cohabitant avec le futur et le passé, il existe aussi des écrans latéraux où ils perçoivent d’autres éléments. Tandis qu’au cinéma le flash-back est un procédé brutal, qui consiste à plaquer un morceau de passé… Dans le roman, le jeu est continuel ce qui crée une irréalité ; en outre il escamote les trois quarts des scènes qu’il décrit. Cela m’a beaucoup frappé quand “Un balcon en forêt” a été adapté par Michel Mitrani : la dramatique m’a plu d’ailleurs mais c’était autre chose : par exemple, dans le roman, il y a quatre soldats qu’on ne voit pas, dont on sait seulement qu’ils sont là ; à l’écran on les voit ce qui est totalement différent. [Le lecteur peut voir le personnage contre l’auteur.] Je l’ai dit dans un de mes livres, et je crois que c’est vrai : l’enveloppe d’un personnage de roman est modelée pour le lecteur sur l’image qu’il se fait de son âme ; comme l’écrit Spinoza : “Le corps est dans l’âme”. D’après l’idée qu’il en a (“C’est un séducteur”, “C’est un escroc”…) le lecteur remanie le portrait que propose l’auteur.”

Roger et Alii
Retorica
(13.000 caractères)

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