25 REC Histoires drôles Bergson 2008_04

1. Ce fichier est une véritable plateforme, une sorte de gare de triage d’où viennent et d’où repartent quatre fichiers fondamentaux 

28 RHE comique 10_04_2008

28 RHE humour 10_04_2008

28 RHE ironie 10_04_2008

28 RHE rire 10_04_2008

La pratique de l’histoire drôle utilise toutes les ressources de la rhétorique, comme le fait du reste le quarante-mots (classé en 27 RET quarante mots). Mais l’histoire drôle est un récit d’ou son classement dans la section 25 REC(it). En même temps elle se dirige, par le dialogue, vers le 32 THE(âtre).

2. Expérience du V.13.11.1981

Une classe de seconde (option technologique, donc vivante mais assez faible en français), de 16 à 18 heures, après six heures de cours. La classe devait voir un film sur “Tartuffe” : malheureusement l’appareil était en panne. Par chance je disposais d’un magnéto-cassette (modèle amélioré par le mouvement Freinet) et d’un exemplaire de “Alors raconte” paru en Livre de Poche. J’avais déjà réfléchi au problème (voir plus loin fiche : Histoires drôles, pistes de travail). Donc je propose à la classe de nous raconter des histoires !

Certains en connaissent et d’autres pas. je découpe hâtivement mon exemplaire de “’Alors raconte” pour donner à chaque équipe un certain nombre d’histoires. 32 élèves soit 16 équipes : le livre est découpé en 16 fragments. Stupeur ! Je leur explique que pour moi le livre est un outil transformable, non un objet du culte ! Ensuite, les équipes travaillent : certains raconteront seuls leur histoire, d’autres le feront à deux.

Cela démarre très vite. J’enregistre les volontaires selon la technique suivante : raconter sans enregistrement, raconter avec enregistrement, réécoute. Ensuite une équipe enregistre les copains. A mon avis c’était une erreur. Au début il vaut mieux ne pas avoir de magnétophone car cela ralentit les passages, crée une peur supplémentaire (la seconde version est toujours moins bonne) et empêche le maître et la classe de se concentrer vraiment sur la production. Je crois qu’il vaut mieux l’introduire dans une séance ultérieure pour garder trace des meilleures histoires (en vue de l’étude et de la correspondance).

En deux heures tout le monde a raconté ou lu une histoire. Donc déblocage utile de la diction dans un climat coopératif chaleureux. Peu d’histoires salées. Les plus discutables sont écartées sans difficulté : auto-régulation d’une pudeur très vive à cet âge, les plus délurés évitant de choquer les autres. Quand l’histoire s’y prête, remarques très rapides sur la construction (histoires à trois péripéties) et sur l’amplification possible (faire durer le plaisir).

Certaines histoires sont racontées en équipes : amorce intéressante pour les dialogues et le théâtre. D’autres séances serviront (mais à des heures moins malcommodes) à faire l’analyse sémantique des histoires (mécanisme du comique etc…) (C.R rédigé le lendemain samedi 14.11.1981).

3. Analyse du M.09.04.2008, 27 ans plus tard.

Il est très intéressant de relire cette description d’expérience, 27 ans après. J’ai pratiqué souvent l’exercice dans toutes mes classes sans éprouver le besoin d’en faire le compte-rendu. Je le pratiquais en alternance avec les pp3 (prises de parole en 3 mn). J’ai très vite renoncé à l’emploi du magnétophone et à la correspondance scolaire. Il y avait suffisamment à faire à l’intérieur de la classe elle-même sans chercher ailleurs. En fait je me dirigeais sans le savoir et sans le conceptualiser vers une conception centripète de la pédagogie Freinet alors que celle-ci est, par essence, centrifuge et ouverte sur l’extérieur. 

J’ai adopté la pratique suivante :

a) plutôt en groupe qu’en classe entière. Chacun(e) raconte son histoire du mieux possible. Remarques très rapides sur la diction et le style. Ensuite on en choisit trois et je retiens celle qui me paraît la plus riche du point de vue de la rhétorique. Donc une pour chaque groupe.

b) en grand groupe travail sur les deux histoires retenues. Si possible je donne le texte photocopié : je le reproduis donc. Après étude, il est numéroté pour être archivé dans le classeur de français. 

4.  Histoires drôles : pistes de travailBergson (1859 – 1941) Le rire (1899). Quoique vieilli, cet ouvrage garde toute sa pertinence. Analyse

Le rire s’exerce par l’intelligence pure et il n’a pas de plus grand ennemi que l’émotion. Son milieu naturel est donc l’indifférence. Le rire se développe surtout en groupe restreint : deux personnes rient d’une troisième présente ou absente ; une quatrième peut être spectateur. Cet élargissement mène au théâtre.

Les attitudes, gestes et mouvements du corps humain sont risibles dans l’exacte mesure où ce corps nous fait penser à une simple mécanique (ex : orateur qui a toujours le même geste). Le rire c’est du mécanique plaqué sur du vivant.

1. Raideur appliquée sur la mobilité de la vie, en contrefaisant la souplesse (ex : déguisement)

2. Est comique tout arrangement d’actes et d’événements qui nous donne, insérée l’une dans l’autre, l’illusion de la vie et la sensation nette d’un agencement mécanique. Trois procédés :

1. Le diable à ressort : conflit de deux obstinations dont l’une est purement mécanique (répétition de mots, dédoublement de personnage).

2. Le pantin à ficelles : le personnage croit agir librement mais est le jouet d’un autre.

3. La boule de neige : l’effet se propage en s’ajoutant à lui-même (d’une manière rectiligne ou circulaire : personnage qui, malgré ses efforts revient à la même situation).

La vie ne revient jamais en arrière, ne se répète jamais et les éléments qu’elle présente sont tellement solidaires entre eux qu’on n’imagine pas qu’ils puissent appartenir à deux organismes différents en même temps. Si on en prend le contre-pied, on obtient trois procédés. 

1. La répétition d’une situation (ou sa transposition : valets rejouant la scène des maîtres).

2. L’inversion (situation qui se retourne contre celui qui la crée)

3. L’interférence des séries : une situation est comique quand elle appartient en même temps à deux séries d’évènements absolument indépendants et qu’elle peut s’interpréter à la fois dans deux sens très différents (quiproquo, expression prise au sens propre : “Il court après l’esprit. – Je parie pour l’esprit.” (Boufflers, XVIII° s), transposition de l’expression naturelle d’une idées dans un autre ton : humour, parodie, dégradation, exagération).

Le rire est véritablement une espèce de brimade sociale. De là le caractère équivoque du comique. Il n’appartient ni tout-à-fait à l’art, ni tout-à-fait à la vie. 

Peut-être n’est-ce pas parce qu’un défaut est léger qu’il nous fait rire mais parce qu’il nous fait rire que nous le trouvons léger.

Le drame et la comédie offrent deux différences :

– le vice quand il est comique s’installe dans l’âme mais y reste étranger ; il est tragique quand il transforme toutes les puissances de l’être ;

– la comédie, au lieu de concentrer notre attention sur les actes, les dirige plutôt sur les gestes.

Pistes de travail. Cette fiche sort simplement une grille de décryptage d’un ouvrage complexe. Elle servira à :

– Mieux comprendre une scène comique, démonter un gag efficace dans un film comique muet ou parlant, une histoire drôle racontée par un amuseur ;

– Créer soit-même des gags, un dialogue comique que l’on présentera à la classe, raconter une histoire drôle…

5. Histoires drôles : pistes de travail. Eléments

– La situation

– L’enclenchement

– Le déclenchement

Les ellipses rendent l’histoire plus percutante. Les redondances créent un suspense. Eventuellement l’enclenchement se fait sur un rythme ternaire (trois péripéties dans l’amplification)

1° exemple :

Deux voleurs sortent de prison :

– On prend quelque chose ?

– A qui ?

2° exemple :

Deux garçons bavardent :

On fait la prière chez toi avant le repas ?

– Oh ! non ! Maman fait bien la cuisine.

1° exemple :

Situation : voleurs libérés, donc soulagés.

Enclenchement : deux sens du mots “prendre”

Déclenchement : l’un songe à prendre un verre, bonne insertion sociale ; l’autre à voler un passant : la récidive n’est pas loin.

2° exemple :

Situation : deux enfants, un peu naïfs, l’un d’une famille pratiquante, l’autre non.

Enclenchement : on prie pour louer Dieu, le remercier ou lui demander une protection.

Déclenchement : la prière ne sert plus à remercier Dieu mais à se prémunir d’une cuisine mal faite, qui peut tuer la famille.

On ne peut rire que si on n’est pas impliqué dans l’histoire : les voleurs vont peut-être boire et cambrioler ; le garçon dont on dit que la mère est peut-être une impoisoneuse ne sera certainement pas heureux. .. Seul rit franchement l’auditeur extérieur à l’histoire.

Le déclenchement peut être de nature variée :

– contrepèterie (permutation de phonèmes)

– Calembour (découpage syntaxique inattendu)

– conflit de sens ou de situations

– Mise en cause de l’auditeur lui-même.

Tout se passe comme s’il y avait deux histoires possibles, la seconde parasitant la première au point de la dévorer. Le rire nait de cette incertitude mais son mécanisme mental reste obscur. 

Remarques à vérifier sur des exemples concrets

6. L’amplification

L’enfant n’a jamais parlé. Manifestement il est autiste. Et un jour se produit un miracle. A table il dit :

– Pouvez-vous me passer le sel ?

La famille s’extasie :

– Comment ? Tu parles et  tu ne  le disais pas ! (sic)

Et l’enfant de répondre :

– Jusque là le service était parfait

Une légère amplification va donner un peu plus de sel (si j’ose dire) à cette histoire.

C’est une famille allemande, aimante mais sévère et qui manifeste en tout ordre et discipline. Malheureusement, un de ses enfants est manifestement autiste. Depuis sa naissance il n’a jamais parlé. Et un jour, à table, se produit un miracle. L’enfant dit d’une manière très posée :

– Pouvez-vous, s’il vous plaît me passer le sel ?

La famille est à la fois stupéfaite, ravie et inquiète :

Comment ? tu parles et tu ne le disais pas ? Mais pourquoi ?

Et l’enfant de répondre :

– C’est que jusqu’à présent le service était parfait.

On imagine que l’amplification peut aller très loin et multiplier les péripéties pour déboucher sur un sketch de plusieurs minutes.

7. Exemples d’application

Ces histoires sont volontairement réduites à leur armature de manière à permettre leur amplification.

1. Deux amis bavardent. L’une : “J’adore la nature.” L’autre : “Après ce qu’elle vous a fait ?

2. Clémenceau rendait visite à son médecin. Il lui dit : “Alors, cher ami… on a déjà un pied dans la tombe ?

3. Deux jeunes poules entrent dans la cuisine de la ferme. Sur la table elles voient un livre : “Cent façons de faire les œufs”. Et la plus étourdie de s’écrier : “Encore un livre d’éducation sexuelle !

4. Deux fous discutent : “Je me suis fait construire un lit vertical.” Et l’autre de conclure : “C’est une histoire à dormir debout.

5. Un jeune homme se confesse avant de se marier. Le prêtre lui demande : “Avez-vous courtisé beaucoup de femmes ?” Et le jeune homme de répondre : “Je suis venu pour m’humilier, mon Père, pas pour me vanter.”

6. Un Africain affirme qu’il n’y a plus de cannibales. “Vous en êtes sûr ?” lui demande-t-on. “Absolument, répond-il. On a mangé le dernier la semaine dernière.

7. Dans un restaurant londonien, un client trouve une mouche dans le potage. Il appelle le garçon :

– Que fait là cette mouche ?

– Apparemmeni, sir, elle crawle.”

8. Deux amis écossais se rencontrent. L’un demande à l’autre : 

Peux-tu me prêter un peu d’attention ?

– Oh ! oui… avec beaucoup d’intérêt !

9. Un chat enrhumé entre dans une pharmacie : “Je voudrais un sirop pour /matou/.”

10. Des consommateurs jouent au bridge dans un café. le garçon porte les consommations :

Pour qui la bière ?

– Pour le mort.”

8. Pour conclure. Rien de plus triste qu’un travail sur le rire qui engendrerait l’ennui. Pour s’alimenter en histoires drôles, éventuellement vaseuses et même graveleuses (à proscrire en classe), on peut recommander “Les grosses têtes” de Philippe Bouvard, tous les jours sur RTL, du lundi au vendredi, de 16 à 18 heures. L’émission entre dans sa 32° année. Ajout (avril 2015) : les sources se sont multipliées. Je classe désormais les histoires drôles en 28 RHE humour blagues.

Roger et Alii

Retorica

(2.040 mots, 12.200 caractères)

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