25 REC Pandore – femme fatale 2009 – 2018

 

 

Roger (2018-06-25) : J’ai déjà évoqué ce thème par le lien suivant :

 

http://www.retorica.fr/Retorica/26-rel-promethee-pandora-2009_02/

 

Je reproduis ce texte sans rien y changer mais je le complète et change de section.  En effet 25 RECit me paraît finalement plus adéquat que 26 RELigion. Tout ce fouillis foisonnant offre de multiples pistes de réflexion.

 

  1. Roger : Plusieurs points de méthode. J’avais d’abord placé Pandore / Pandora en REC comme noyau générateur de récits autour de la femme fatale (Pandora, Eve etc.) mais il s’agit d’un personnage mythologique et donc à retrouver facilement en REL. Ensuite Retorica n’a pas vocation à expliquer toutes les figures mythologiques. Il suffit d’en décrypter l’approche à partir du meilleur manuel en ce domaine. Il s’agit des “Mythes grecs”de Robert Graves ( 1958, coll. Pluriel Fayard, plusieurs rééditions). Très habilement Graves donne les harmoniques quelquefois contradictoires des mythes qu’il étudie ainsi leur évolution historique probable dans le passage du matriarcat au patriarcat. La jarre (et non la boîte) ouverte par Pandora ne contient pas des bienfaits mais des calamités et pour les Grecs l’Espérance était une calamité car elle obscurcit le jugement même si elle fait vivre.

 

  1. Histoire de Pandora. Après avoir vilainement trompé Zeus, Prométhée avait créé le feu et l’avait offert aux hommes. Zeus irrité usa d’un stratagème particulièrement pervers pour tuer l’humanité par auto-destruction. Il ordonna à Héphaïstos de créer, de terre et d’eau, une femme d’une extrême beauté. Tous les dieux la douèrent de charmes et de talents artistiques divers (Pandoraen grec “douée de toutes grâces”). Prométhée(en grec “le prévoyant”, “celui qui regarde en avant”) avait un frère Epiméthée(“l’imprévoyant” ou plutôt ici “celui qui regarde en arrière”, “celui qui se ravise”). Zeus  voulait offrir Pandora à Prométhée pour le perdre et toute l’humanité avec lui. Prométhée comprit la manœuvre, refusa le cadeau et conjura son frère de n’accepter aucun cadeau de Zeus, direct ou indirect. Epithémée commença par refuser cette créature magnifique. Mais Zeus condamna Prométhée à un supplice atroce : un vautour lui rongeait le foie le jour et le foie se reconstituait pendant la nuit. Emu de pitié, Epithémée se ravisa (d’où son nom) et accepta d’épouser Pandore. Celle-ci était aussi sotte, méchante et paresseuse que belle, gracieuse et séduisante. Elle avisa une une jarre où Prométhée avait, à grand-peine, enfermé tous les maux  qui pouvaient frapper l’humanité, notamment  le vieillesse, le travail, la maladie, la folie et la passion. Il avait donné ordre à Epiméthée de ne pas ouvrir la jarre. Par curiosité, Pandore en souleva le couvercle. Les maux se répandirent en une nuée, piquèrent Epiméthée, Pandora  puis tous les mortels. Pandore, ayant enfin compris sa sottise, referma la jarre et seule l’Espérance resta au fond. Ce qui sauva l’humanité du désespoir et d’un suicide général. C’était encore un mal mais les hommes crurent l’Espoir, le “sale espoir” (“Antigone”, Anouilh) et ils vécurent.

 

  1. Pandora – Rhéa. Au retour de la guerre de Troie, Démophon épousa en Thrace une princesse, Phyllis, et devint roi. Mis il prétendit prendre un congé d’un an pour revoir une dernière fois sa vieille mère à Athènes. Phyllis ne put l’en dissuader et lui remit une cassette, contenant, dit-elle, “un philtre magique avec consigne de l’ouvrir lorsque tu auras abandonné tout espoir de revenir vers moi.” Démophon s’installa en Crète. Quand l’année fut écoulée, Phyllis le maudit au nom de Rhéa la Mère, absorba du poison et mourut. Au même moment, poussé par la curiosité, Démophon ouvrit la cassette. On ne sut jamais ce qu’elle contenait mais, devenu fou,  il sauta sur son cheval et le lança au galop du plat de son épée. Son cheval s’emballa,  s’écroula. L’épée lui échappa des mains, partit dans les airs puis retomba sur lui en le clouant au sol. Or Rhéa s’appelle aussi Pandora et c’est la déesse-Terre, la plus haute des divinités féminines, vénérée à Ahtènes et ailleurs. Selon Graves il s’agit peut-être d’une version primitive du mythe et ce serait un avertissement aux hommes qui veulent se mêler des affaires des femmes et les tromper.

 

  1. Prométhée, divinité  indo-européenne ?Selon Graves, le nom de Prométhée(“prévoyance”) est peut-être une lecture fautive du mot sanscrit pramantha, la swatiska, ou roue de feu qu’il était censé avoir inventé puisque Zeus-Prométhée, héros populaire indo-européen, était représenté à Thurii, tenant une roue de feu. Thurii était une ville de l’Italie ancienne (Lucanie) fondée en 440 avant notre ère par des colons athéniens.  On le confondit avec Palamède, héros malheureux de la guerre de Troie et inventeur réputé. Puis on le confondit avec le dieu babylonien Ea qui prétendait avoir créé un homme splendide fait du sang de Kingu (sorte de Cronos), tandis que la déesse-Mère, Aruru, avait créé un homme inférieur fait d’argile. Les frères Pramanthu et Manthu de l’épopée sanscrite le Bhagavata Purana sont peut-être les modèles de Prométhée et Epiméthée (“imprévoyance”). Le récit d’Hésiode mettant en scène le trio Prométhée – Epiméthée et Pandora est une histoire antiféministe peut-être une invention d’Hésiode lui-même. On comprend mieux pourquoi Prométhée lutte à armes presque égales avec Zeus puisqu’au départ ce serait peut-être le même personnage.

 

  1. Pandora, espoir et mensonge. Zeus poursuit donc l’humanité d’une haine tenace. Son but c’est qu’elle se détruise par elle-même, perdue par les femmes fatales. Lyk-system, outil occidental d’aide à la décision, comparable au Yi-King chinois, y voit une figure majeure de la mythologie. Pandore “donne toute possibilité à l’espoir de créer quelque chose, même si les éléments extérieurs sont nuls”  Mais en revanche elle donne “la sensation de ne vivre qu’en se baignant dans le mensonge” et on devient facilement le jouet de ses pulsions”. C’est à la fois l’espoir et la duperie, l’espoir qui mène à la création et la duperie qui mène à la mort. Le monde des hommes en sort divisé et périrait puisque Pandore bouleverse l’ordre établi. L’espoir est caché mais on sait qu’il existe. Même chose pour le mensonge symbolisé par Pandore. Il suffit de savoir qu’il existe pour devenir méfiant. La désinformation que nourrit Pandore devient ainsi information.

 

  1. Rôle d’Epiméthée : sens du mytheEpiméthée(= “réfléchissant, celui qui se ravise”) est le pendant de son frère Prométhée(= “prévoyant”). Ils sont fils du titan Japet (quelquefois confondu avec le Japhet biblique, fils de Noé). Bien que Japet soit considéré comme l’ancêtre de l’humanité, c’est à Prométhée que nous devons cette forme particulière qui nous distingue des animaux. “Prométhée, dit Ovide, ayant détrempé de la terre avec de l’eau, en forma l’homme à la ressemblance des dieux ; et, tandis que tous les autres animaux ont la tête penchée vers la terre, l’homme seul la lève vers le ciel et porte ses regards jusqu’aux astres.” Prométhée avait adjuré son frère de refuser tout cadeau de Zeus. Le récit traditionnel en fait une victime de sa naïveté alors qu’en fait il est victime de son amour fraternel qui le mène accepter cette femme fatale. Mais il est faible : il ne sait pas commander à Pandore de ne pas ouvrir la jarre, exactement comme Adam se sait pas rappeler à Eve de ne pas toucher au fruit défendu. Le nom d’Eve (en hébreu Hawa) signifie la “mère de tous les vivants” Pandora au contraire est une femme stérile. Enfin es hommes devaient profiter du double cadeau que leur avait  fait Prométhée : le feu et l’immortalité, la vieillesse, les maladies et la mort restant enfermées dans la jarre.  Ils ne gardèrent que le feu et l’Espérance. De quoi construire une civilisation inhumaine et sans bonté.

 

  1. Gérard de Nerval “Pandora et autres nouvelles”.A Vienne, à la Saint-Sylvestre, un jeune homme s’éprend de Pandora une actrice belle et capricieuse. Perdu entre rêve et réalité, seul et incompris, il erre dans les rues enneigées, torturé par cet amour. (Folio, Gallimard).

 

  1. Pandora et le Hollandais volant”, film d’Albert Levin (1951, 120 mn), avec James Mason (Hendrick Van Der Zee), Ava Gardner (Pandora Reynolds) et Harold Warrender (Geoffrey Fielding). En 1930, à Esperanza, un petit port de la Costa Brava. Les pêcheurs ramènent dans leurs filets deux corps que la tempête a rejetés vers le rivage. L’archéologue Fielding reconnaît les deux victimes, ayant été à la fois acteur et spectateur du drame, et reconstitue le cours des évènements…Quelques mois plus tôt, un yacht était ancré dans la baie. Pandora Reynolds s’était irrésistiblement sentie attirée par ce bateau qu’elle avait atteint à la nage. A bord, Hendrick Van Der Zee semblait l’attendre, peignant un tableau voué à l’irréelle Pandore. Curieusement, le visage de Pandore ressemblait à celui de Pandora Reynolds que Hendrick voyait pour la première fois…« Quand nous voyons pour la première fois le Hollandais volant, écrivait Albert Lewin, il est en train de peindre le portrait d’une femme qu’il n’a jamais vue. Voilà un aspect purement surréaliste de ce personnage. Il était donc naturel pour moi d’essayer de faire un film délibérément surréaliste. (…) L’habitude qu’avaient les surréalistes de juxtaposer des images anciennes et modernes, particulièrement remarquable dans l’œuvre de Chirico et Delvaux, m’a surtout troublé. J’ai trouvé dans le personnage du Hollandais volant, qui avait été condamné à vivre pendant plusieurs siècles, un symbole de cette juxtaposition des époques » (in Etudes cinématographiques, n° 40-42, été 1965). Comme le dit le récitant du film, «percer les mystères d’une âme est aussi vain que de tenter de vider l’océan avec une coupe ». Pandora délivre le Hollandais de la malédiction qui le frappe mais ils en meurent l’un et l’autre.

 

  1. La femme fatale : L’Ange bleu. Mythe très puissant, Pandora est une figure importante qui a donné, notamment au cinéma, toute une lignée de femmes fatales et d’abord “L’Ange bleu” de Joseph von Sternberg (1930). “L’action se situe en Allemagne en 1925. Le professeur Emmanuel Rath enseigne la littérature anglaise dans le lycée d’une petite ville. Il mène une existence routinière et conforme aux convenances de sa situation de professeur. Vieux célibataire endurci, il est aussi détesté par ses élèves, qui l’appellent professor Unrat ; unrat signifiant ordures en allemand. Celui-ci découvre que certains de ses élèves se rendent, le soir, dans un cabaret de mauvaise réputation, nommé l’Ange Bleu. Le professeur décide de se rendre sur place pour surprendre ses élèves et les ramener dans le droit chemin. Arrivé au cabaret, le professeur Rath tombe sous le charme d’une chanteuse en tenue légère : Lola-Lola. (Marlène Dietrich). Amoureux fou, le professeur se marie avec elle, la femme fatale. Il est licencié de son poste au lycée de la ville et il commence une carrière de clown à travers le pays. Mais lorsqu’il doit retourner dans sa ville pour se donner en spectacle pour la première fois, il devient fou et jaloux de sa femme qui succombe aux charmes d’un beau Français. Pendant la nuit, il quitte le cabaret et retourne dans sa salle de classe qu’il avait laissée, et meurt, les mains crispées sur son bureau qu’il regrette tant.” (Wikipédia)

 

  1. La femme fatale : Basic Instinct. “Basic instinct” de Paul Verhoeven (1992, 120 mn) est une variation intéressante sur le thème de la femme fatale. Aurélien Férenczi présente ainsi ce film dans Télérama (2009_02_04) : “Thriller glacé. Qui a tué d’un coup de pic à glace l’ex-rock star Johnny Boz, retrouvé mort en pleine extase amoureuse ? L’inspecteur Curran (Michael Douglas) soupçonne la romancière Catherine Tramell (Sharon Stone). Il a suffi d’une scène pour faire de Basic Instinct “le film le plus sulfureux de la décennie”. Une poignée de flic interrogent une belle blonde, elle croise et décroise les jambes, dévolant une nudité inattendue… Tout le sens de la provocation de Paul Verhoeven s’exprime dans ce court passage qui fit de Sharon Stone une star mondiale. Il ne s’agit pas tant de crudité mais d’invention, de décalage, voire de déviance. Sous l’apparence du thriller post-moderne se cacherait presque un manifeste féministe : la façon dont Sharon Stone mène les hommes a renouvelé l’image de la femme dans le cinéma hollywoodien.” Ce n’est pas faux mais insuffisant. La musique, la blonde héroïne et les mensonges renvoient à  Hitchcock mais Verhoeven en fait  trop : trop de violence, trop de voitures, trop de sexe, trop de cocaïne, trop d’alcool, trop de tabac, trop d’habileté narrative. Du coup on ne pense pas à Pandora. Elles sont deux d’ailleurs, la brune et la blonde, fascinées l’une par l’autre. L’une est psychologue à l’inspection générale de la police. L’autre est romancière. Toutes deux fascinées par le meurtre de même que l’inspecteur qui traque l’une sans deviner qu’il lui faudra abattre l’autre. La romancière définit une intrigue crédible par la “suspension d’incrédulité”. Et pour cela il  faut apprendre à mentir pour mentir tout le temps. Le meurtre de Johnny Boz était déjà raconté dans un de ses romans. Elle en écrit un autre où un flic tombe amoureux de la femme qu’il ne lui faut pas. Elle le tue. On croit avoir compris… Pas du tout. Mais qu’est-ce qui meut les Pandora post-modernes ? Qui est Pandora ?

 

  1. Pierre(2009-02-14) : Bien reçu ton texte : mythe passionnant (l’arbre de la connaissance en vient-il ?). Mais je ne vois pas très bien le rapport avec « Basic Instinct ». Sans doute mal réveillé… Roger (2009-02-14) : (…) La liaison se fait par le thème de la femme fatale. (…)

 

 

 

 

  1. Annie (08-02-2009) : Juste pour le plaisir, j’ai continué.

Houla, il y a plus qu’un lien entre Prométhée et Pandore

voici d’abord

Dans http://www.universalis.fr/

« PANDOREPersonnage de la mythologie grecque. Hésiode, le premier, raconte l’histoire poétique de cette Ève des Grecs : la première femme fut fabriquée avec de la terre par Héphaïstos, douée de la vie par Athéna (ou Hermès), et parée par les dieux de l’Olympe de toutes les grâces et de tous les attraits, autant de dangereuses séductions.Irrité contre Prométhée qui avait dérobé le feu du ciel, Zeus lui envoie Pandore comme épouse. Prométhée, méfiant, refuse de la recevoir. Mais son frère Épiméthée accepte Pandore, qui apporte avec elle une boîte mystérieuse. Épiméthée l’ouvre, à moins que ce ne soit Pandore elle-même, poussée par la curiosité : le coffret contenait tous les maux, qui se dispersent à travers le monde. Seule l’espérance reste au fond lorsque Pandore referme le couvercle.La « boîte de Pandore » et « l’espérance restée au fond » sont l’objet de fréquentes allusions littéraires. Goethe écrivit en 1788 une suite à son Prométhée (œuvre dramatique inachevée) intitulée Pandora, allégorie lyrique où se retrouve bien le dualisme, propre à la pensée allemande, entre pensée et action. Prométhée y symbolise la réalité concrète et pratique ; Épiméthée, animé du souffle divin, s’unit à Pandore, la beauté pure : de cette union naissent tous les arts.(…) »

 

  1. danshttp://www.insecula.com:

« Zeus concevra une première femme pour punir les hommes ainsi que Prométhée. Héphaïstos façonnera Pandore (tous les dons) à partir de l’argile, Athéna lui donnera la vie et l’habillera, Aphrodite lui donnera la beauté pour attirer les hommes et Hermès lui apprendra le mensonge.

« Zeus offrira la main de cette créature à Epiméthée (celui qui réfléchit après coup), le frère déraisonnable de Prométhée. Il lui remettra une jarre, ou une boite scellée, contenant les maux qui affligeront l’humanité ainsi que l’Espérance, placée au fond. Epiméthée passera outre le conseil de Prométhée de ne pas accepter un présent venant de Zeus.

 

  1. « Pandore ne pourra résister à la curiosité d’ouvrir le récipient et libérera ainsi les fléaux, les maladies, les vices et tous les malheurs qui frapperont les êtres humains. Pandore refermera le couvercle trop tardivement. L’Espérance restera enfermée dans la cassette. Elle se fera entendre pour être à son tour libérée, afin d’alléger les peines. Les hommes devront, dès lors, s’épuiser à la tâche afin d’assurer leur existence. Certaines traditions rapportent que la cassette, qui appartenait à Prométhée, contenait tous les biens destinés l’humanité. Pandore trouvera l’objet et laissera s’échapper pour toujours ces bienfaits. L’Espérance, plus lente à réagir, restera emprisonnée. Pandore accouchera d’une fille, Pyrrha, qui épousera Deucalion. Elle survivra ainsi au déluge que Zeus enverra pour anéantir tous les hommes. Prométhée conseillera à Deucalion et Pyrrha de jeter les os de leur mère par-dessus leur épaule afin de faire renaître la race humaine. Certains attribuent cette suggestion à Thémis, la mère de Prométhée, qui lui aurait transmis sa sagesse. Prométhée sera honoré, comme dieu des artisans, en Attique. Les traditions diffèrent sur le nom de sa femme. »

 

  1. Annie : Je relève surtout ceci dans

http://agora.qc.ca/reftext.nsf/Documents/Hesiode–La_Theogonie_dHesiode_par_Charles_Renouvier

à propos de la Téogonie d’Hésiode:

« Après l’établissement du règne des Olympiens, nous passons, en omettant le mythe de Typhon, qui parait n’être qu’une autre forme de la titanomachie, à l’origine et aux premiers destins de la race humaine, avec l’histoire mythique des Japètides. Ce ne sont pas les Olympiens qui, dans la théogonie d’Hésiode, mettent les hommes au monde. Ceux-ci descendent des Ouranides, ancêtres eux-mêmes des dieux. On peut au moins le supposer, puisque leur existence est admise implicitement au cours du mythe de la querelle de Zeus et de Promètheus, qui lui-même est le bienfaiteur des mortels, et dont le frère, Épimètheus, épousant Pandore, femme factice, don fatal des dieux, devient le père d’une race misérable.L’anthropomorphisme radical, qui est au fond de tous ces mythes, a pour conséquence des relations passionnelles imaginées non seulement entre les dieux, mais encore entre eux et l’homme, et, par suite, une lutte, malgré l’inégalité des forces. De là deux éléments corrélatifs: d’une part, l’erreur et la faute chez l’homme, qui recourt à des moyens illégitimes pour améliorer sa condition dans le milieu imparfait où le renferment les dieux; de l’autre, chez le dieu, le droit et la puissance, et aussi la jalousie et la prépotence. Telles sont les notions morales. Il s’en dégage le sentiment très sensible d’une destinée humaine supérieure à conquérir par une lutte de l’art et de la science contre la primitive condition faite à l’homme sur la terre.

 

  1. « L’ouranide Japétos uni à Klyménè, fille de Téthys, engendre quatre fils dont le sort est cruel. Atlas, le premier, est assujetti au terrible labeur de porter Ouranos «sur sa tête et sur ses mains infatigables»; le second, Ménoitios, insulteur des dieux, est plongé dans l’Érèbe. Le troisième est Promètheus, le Prévoyant, qui recourt à la ruse et se flatte de tromper Zeus dans un partage. Mais Zeus reconnut la fraude: «Zeus attacha par des chaînes solides le subtil Promètheus; il l’attacha avec de durs liens autour d’une colonne, et il lui envoya un aigle aux ailes déployées qui mangeait son foie immortel. Et il en renaissait autant durant la nuit qu’en avait mangé tout le jour l’oiseau aux ailes déployées.» Ce châtiment d’un méfait, dans Hésiode, n’a rien de commun avec le vol du feu. Il se termine par le pardon que Zeus accorde à Promètheus en faveur d’Héraklès et dans l’intérêt de la gloire de celui-ci, qui a permission de tuer l’aigle. Mais la colère de Zeus ne s’était pas bornée à ordonner ce supplice. Elle s’était tournée contre les hommes. Hésiode présente, sans autrement expliquer le fait, les hommes comme solidaires de l’acte coupable de Promètheus: «Depuis ce temps, dit-il, se souvenant toujours de cette fraude, il refusa la force du feu inextinguible aux misérables hommes qui vivent sur la terre.» C’est là que se place le vol du feu:

«Mais le fils de l’excellent Japétos le trompa encore, lui ayant dérobé une portion splendide du feu inextinguible, qu’il cacha dans une férule creuse. Et il fut mordu au fond de son cœur, Zeus qui tonne dans les hauteurs; et la colère ébranla tout son cœur, dès qu’il eut vu, parmi les hommes, resplendir l’éclat du feu. Et à cause de ce feu, il les frappa d’une prompte calamité 4. La punition imaginée par le dieu irrité n’est autre que la fabrication plastique, avec l’aide d’Héphaistos et d’Athéna, de cette Pandore en qui les Immortels se sont plu à réunir les dons de la grâce et de la beauté, tous les attraits, avec les vices les plus pernicieux.

 

  1. « C’est au quatrième fils de Japétos, Épimètheus, celui qui s’instruit par l’expérience, que revient pour épouse, grâce à sa folie, cette vierge «imaginée par Zeus» d’où descend «la race des femmes femelles, la plus pernicieuse race des femmes, le plus cruel fléau qui soit parmi les hommes mortels; car elles s’attachent non à la pauvreté mais à la richesse… Ainsi il donna ces femmes funestes aux hommes mortels, Zeus qui tonne dans les hauteurs, ces femmes qui ne font que le mal…» 5. La satire ne s’arrête pas là et le poète semble plein de son sujet. Nous sommes loin de la sérénité d’Homère, et loin des types féminins homériques. Ces citations sont surtout utiles ici pour nous faire mesurer la distance de Pramantha à Promètheus; du mythe du bois frotté 6 au symbole des soucis et des peines de l’humanité prévoyante, et de sa lutte contre la destinée, et puis aussi de sa corruption qui semble inséparable de ses progrès. Le mythe de la création d’une mère artificielle des hommes, en punition de ce qu’ils ont usurpé l’usage du feu, figure bien clairement l’introduction des arts dans la société humaine, le commencement du luxe et de ses séductions, qui est aussi celui du travail et de la peine. Épimètheus n’a pas écouté le conseil de son frère qui l’engageait, après le rapt, à se défier désormais des présents de Zeus. Il a accepté ce «beau mal», cette statue animée à laquelle Hermès a reçu l’ordre d’inspirer les mensonges, les flatteries et les perfidies. «Avant ce jour, les générations des hommes vivaient sur la terre, exemptes de maux, et du rude travail et des maladies cruelles… Et cette femme, levant le couvercle d’un grand vase qu’elle tenait dans ses mains, répandit les misères affreuses sur les hommes. Seule, l’Espérance resta dans le vase, et elle ne s’envola point, car Pandora avait refermé le couvercle, par l’ordre de Zeus… Et voici que d’innombrables maux sont répandus maintenant parmi les hommes, car la terre est pleine de maux, la mer en est pleine; nuit et jour, les maladies accablent les hommes, leur apportant en silence toutes les douleurs, car le sage Zeus leur a refusé la voix. Et ainsi nul ne peut éviter la volonté de Zeus» 7. Ces maladies spontanées (αύτόματοι, dit le texte) et silencieuses sont ainsi nommées, apparemment, par allusion à l’impossibilité où est l’homme de connaître leur origine et leurs noms, afin de les conjurer. Zeus a voulu qu’elles nous atteignissent enveloppées de mystère.

 

  1. « On a dans ce mythe de Pandore, qui suit celui de l’usurpation du feu, une sorte de théorie de péché originel selon l’esprit hellénique. Le caractère pessimiste en est incontestable, puisque la source des maux y est confondue avec la recherche du bien avec la condition du progrès, et que le fait même des misères humaines est très loin d’être affaibli dans l’intention et les expressions du poète; mais l’essence du péché, la faute, la violation d’une loi morale, c’est ce qui n’y parait point, à moins qu’on ne veuille remonter à l’acte frauduleux de Promètheus dans l’étrange partage qu’il fait d’un bœuf avec Zeus 8. C’est cet acte qui, par une mystérieuse solidarité, a pour conséquence l’interdiction que ce dernier fait aux hommes de l’usage du feu 9. Mais le poète imagine une lutte de ruse entre le Titan, bienfaiteur des hommes, et le dieu jaloux; et il déclare Promètheus innocent, exempt de tout mal (άχάχητα) quoique en butte à la colère de Zeus et portant, de nécessité, de lourdes chaînes, malgré toute sa science 10. Cette donnée fut adoptée par Eschyle, ainsi que nous le verrons plus loin(…) »

Alors là, Roger, je trouve tout cela passionnant, non ?

 

Roger et Alii – Retorica – 4 000 mots – 24 300 caractères – 2018-06-25

 

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